‹ La kabbaleChapitre 90 sur 224 · De Miçjralione Abraham. — Quis rerum divinarum hœres · texte numérisé non relu

De Miçjralione Abraham. — Quis rerum divinarum hœres

Pliilon ne montre pas moins d'hésitation quand il parle de la liberté humaine que lorsqu'il veut nous expliquer la nature et l'origine de nos connaissances. Quelquefois c'est la doctrine stoïcienne qui l'emporte : l'homme est libre; les lois de la nécessité, qui gouvernent sans exception toutes les autres créatures, n'existent pas pour lui. Or, ce libre arbitre qui est son privilège lui laisse en môme temps la responsabilité de ses actions; c'est ainsi que, seul parmi tous les êtres, il est capable de vertu, et à ce titre il est permis de dire que Dieu, voulant se manifester dans l'univers par l'idée du bien, n'a pas trouvé de temple plus digne de lui que l'àme humaine *. Mais il est facile de voir que cette théorie si vraie et si sage est en contradiction avec certains principes généraux exposés précédemment, comme l'unité de substance, la formation des êtres par voie d'émanation et même le dualisme platonique. Aussi notre philosophe n'a-t-il aucune peine à l'abandonner pour le point de vue contraire, et il est facile de remarquer qu'il s'y trouve plus à l'aise, qu'il y déploie beaucoup mieux les richesses de son style à demi oriental et les ressources de son génie naturel. Alors il ne laisse plus rien à l'homme, ni de son libre arbitre, ni de sa responsabilité morale. Le mal que nous nous attribuons comme celui qui règne en général dans ce monde est le fruit inévitable de la matière', ou l'œuvre des puissances inférieures qui ont pris part avec le Logos divin à la formation de l'homme. Le bien au contraire n'appartient qu'à Dieu. En elfet, c'est parce qu'il ne convient pas au souverain Etre de participer au mal, qu'il a appelé des ouvriers subalternes à concourir avec lui à la création d'Adam; mais à lui seul doit être rapporté tout ce qu'il y a de bon dans

1. De Nobililale, t. II, p. 437, éd. cit. Nïwv i^'.oKozizi'^TZfov liz: y^; où/* £?»;£ XoY'.<J;i-'>!j Y.ot'.z-ui • 6 "cio voCÎ; àya^.iJLaTOOopîî -6 ayaO^v.

2. De Opific. mund. — Qitis rernm divinarum hœrcs. — De Nominwn mulalione. — De Vild Mos., III

nos actions et dans nos pensées '. En conséquence de ce principe, il y a de l'orgueil et de l'impiété à se regarder comme l'auteur d'une œuvre quelconque; c'est s'assimiler à Dieu, qui seul a déposé dans nos Ames la semence du bien, et seul aussi a la vertu de la féconder^; cette vertu, sans laquelle nous serions abîmés dans le mal, confondus avec le néant ou la matière, Philon l'appelle de son véritable nom, c'est la Grâce {h x«pt;)- «ï^îi Grâce, dit-il, est cette vierge céleste qui « sert de médiatrice entre Dieu et l'àme, entre Dieu qui « offre et l'âme qui reçoit. Toute la loi écrite n'est pas au- « tre cbose qu'un symbole de la Grâce ". » A côté de cette influence toute mystique, Philon en reconnaît une autre qui ne porte pas une atteinte moins grave à la responsabilité morale et par conséquent au libre arbitre : c'est la réversibilité du bien. Le juste est la victime expiatoire du méchant ; c'est à cause des justes que Dieu verse sur les méchants ses inépuisables trésors *. Ce dogme, également adopté par les kabbalistes et appliqué par eux à l'univers tout entier, n'est au fond qu'une conséquence de la Grâce : c'est elle et elle seule qui fait le mérite du juste ; pourquoi donc, par ce canal, n'arriverait-elle pas aussi jusqu'au méchant? Quant au péché originel, cette autre entrave à la liberté humaine, il ne serait pas impossible d'en trouver la définition dans quelques paroles isolées de notre auteur ^ ;

1. De Mund. opific, p. 16, cdit. de Paris de 1640. — De Profwjis, même édit., p. 460.

2. Leg. Allcg., l. — De Prof^ujis. — De Cherub. — Gfrœrer, ouvrage cite, L I, p. 401.

3. ''QaxE ou;j.6oÀO'/ cfva-. oiaOrlx.rjV yap'.To;* f,v [i.î'ar,v ËOr,-/.£V ô Ocô; lauTOÙÎ tî opc'YOVTo; x.at àvOpoj-ou ),a[j.ÇâvovTo;. 'Y-i^îolr, hï zùiçijfjîai tojxo IztX, fivi eTva-. Oeoij xa^t 'J'y/vj; [j.£tov, ot'. [ir^ -rjv -apOivov yiy.zoi. De Nomintiiu mutalione, p. 1052, éd. cit.

4. '0 anojôaîo; too çajÀou Xjipov. De Sacrificiis Ahelis et Caini, p. 132, éd. de Paris.

5. Nous citerons principalement ce passage : nxvTl ysvvr^Tô) v.'A h o-ouooclov

mais dans un sujet aussi grave il faut attendre des preuves plus explicites et plus sûres. Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que la vie même était aux yeux de Philon un élal de déchéance et de contrainte; par conséquent, plus on entre dans la vie, ou plus on pénètre, soit par la volonté, soit par l'intelligence, dans le règne de la nature, plus il devait croire que l'homme s'éloigne de Dieu, se pervertit et se dégrade. Ce principe est à peu près la seule base de la morale de Philon, sur laquelle il nous reste encore à jeter un coup d'oeil ra])ide.

Ici, quoiqu'on trouve encore de loin en loin quelque contradiction, l'influence grecque n'est plus guère que dans le langage ; le fond est tout oriental et mystique. Par exemple, quand Philon nous dit avec Antisthène et Zenon qu'il faut vivre conformément à la nature (Çv5v 6[j.oloyovy.ivbii; 7-ç çuo-st), il entend par la nature humaine, non seulement la domination entière de l'esprit sur le corps, de la raison sur les sens, mais Tobservancc de toutes les lois révélées, telles, sans doute, qu'il les interprète et les conçoit*. Quand il admet avec Platon et l'école stoïcienne ce qu'on a appelé plus lard les quatre vertus cardinales, il nous les représente en même temps comme des vertus inférieures et purement humaines; il nous montre au-dessus d'elles, comme leur source commune, la bonté ou l'amour, vertu toute religieuse, qui no s'occupe que de Dieu dont elle est l'image et l'émanation la plus pure. 11 la fait sortir directement de l'Eden, c'est-à-dire de la divine sagesse, oii l'on trouve la joie, la volupté, les délices dont Dieu seul est l'objet \ C'est probablement dans

^, zap' osov r,XO:v eîç yava^iv, au[j.3'j:? tÔ à[jLap-âvciv I'jv'. De Vitâ Mos., III, t. JI, p. 157, cd. Mangey.

1. Dans ces paroles de l'Écriture : « Abraham suivait toutes les voies du Seigneur », on trouve cette maxime enseignée par les plus célèbres philosophes, fju'il faut vivre selon la nature, etc. De Miynil. Abraham.

2. Api es avoir dit que les quatre vertus ont leur source dans la beauté, notre

ce sens qu'à l'imitation de Socrafe il confond la vertu avec la sagesse *. Enfin, il faut se garder aussi de lui attribuer la pensée d'Aristote, quand il nous enseigne, d'après les termes de ce philosophe, que la vertu peut dériver de trois sources : la science, la nature et l'exercice ^ Aux yeux de Pliilon, la science ou la sagesse véritable n'est pas celle qui résulte du développement naturel de notre intelligence, mais celle que Dieu nous donne par un effet de sa grâce. La nature, dans l'opinion du philosophe grec, nous porte d'ellemême vers le bien ; selon Philon, il y a dans l'homme deux natures entièrement opposées qui se combattent, et dont l'une doit nécessairement succomber; dès lors, toutes deux sont dans un état de violence et de contrainte qui ne leur permet pas de rester elles-mêmes. De là son troisième moyen d'atteindre à la perfection morale : l'ascétisme dans toute son exaltation, substitué à l'empire légitime de la volonté et de la raison sur nos désirs. En effet, il ne s'agit pas seulement d'atténuer le mal, de le circonscrire dans des limites plus ou moins restreintes, il faut le poursuivre tant qu'il en reste la plus légère trace, il faut le détruire, s'il est possible, dans sa racine et dans sa source. Or le mal dont nous souffrons dans ce monde est tout entier dans nos passions, que Philon regarde comme absolument étrangères à la nature de l'âme". Les passions, pour me servir de son laneage, ont leur origine dans la chair. Il faut donc humilier et macérer la chair ; il faut la combattre sous toutes les formes et à tous les instants *; il faut se rele-

auteur ajoute : Aa[i.6xvEi [ih ojv là; àoy à? ^ ■^Z'/iy.ri ofiô'Trj àr.ô t^; 'Eoàjj., T?;? TOu OeoC» cO'ji'a;, îj yaiozi 7.a\ yiYj-:a.i 7.x\ Tfjcpa £7:'t r/O'/W tw TzaTpi auT^; Ozoï. Leg. Alîcg., 1.

1. KTr,7a;jL£vo; oï £-'.a-:/îar;v, Tr;v àp-rtov [Σoa'.OTaTr,v ouvê/.xxTO y.a\ t'x; àX/.aç i;îâ<îa;. De Nobilitate, éd. Mangey, t. II, p. 442.

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