‹ La Kabylie de ColloChapitre 122 sur 184 · L. Glangeaud · texte numérisé non relu

L. Glangeaud

Le dernier épisode important de l'évolution géologique de la Kabylie de Collo a été la mise en place de l'imposante masse des roches éruptives, certainement postnummulitiques et très probablement postburdigaliennes, qui donnent à son sol une physionomie si particulière,

A l'emplacement actuel du granite et du microgranite existait antérieurement un massif de roches variées, éruptives, métamorphiques et sédimentaires; les enclaves de gneiss à cordiérite et nodules de quartz que l’on retrouve dans la masse granitique jusque près de sa terminaison occidentale (Bou el Djerad), les blocs de cipolins d'Aïn Sedma et de la Zeriba Azeggar, enfin et surtout les gneiss et serpentines du bassin de l’'Oued Tamanart, criblés d’injections de microgranites et de rhyolites, nous en apportent la preuve indiscutable.

Dans le chapitre consacré aux phénomènes de métamorphisme produits sur le Flysch éocène par ces venues éruptives, j'ai montré que l’exomorphisme était pratiquement nul ; l'examen détaillé des roches sous leurs diverses formes de cristallisation, grenue, microgrenue et même microlitique a établi qu'il en était de même de l’endomorphisme. On se trouve donc en présence d'un magma certainement très visqueux ayant perdu toutes ses fumerolles au moment de son ascension. Cette montée esl très probablement la conséquence de phénomènes de nature tectonique; le magma a été « poussé » sous l'influence de pressions affectant les zones voisines de l'écorce terrestre. La bordure méridionale de la masse granitique du Nord, les presqu’iles de Djerda et de Sidi Yahia, l’éperon rocheux de Ras el Kbiba sont orientés vers le NE ; on sait que cette direction privilégiée est caractéristique de l'orogénie du Nord de la province de Constantine.

Une question importante est celle de la profondeur à laquelle s'est effectuée la solidification de ces magmas.

Dans l'Ouest, les roches sont grenues, aussi grenues que les granites des massifs anciens auxquelles je les ai d’ailleurs comparées (p. 123); au contact de ces roches grenues, l'éocène est métamorphisé sur plusieurs centaines de mètres d'épaisseur. Ceci suppose done une cristallisation sous une couverture assez considérable. En ellet, l'état de cristallinité et la composition minéralogique des cornéennes à andalousite du Kef Lahoua et des régions voisines montre que les marnes éocènes dont elles proviennent ont été portées à une température suffisante pour permettre des échanges moléculaires importants: ce phénomène n'est évidemment pas un phénomène de surface.

Dans l'Est, par contre, les roches sont microgrenues ou microlitiques, les filons rhyolitiques sont nombreux, le métamorphisme de contact est très faible ou nul; les hombements des environs de Collo ont donc pris naissance près de la surface, sous une couche faible de sédiments. Il y a même eu des phénomènes éruptifs véritablement superficiels, ainsi que l'a établi l'étude des rhyolites épanchées du Kef Cheraïa.

Cette comparaison entre les parties orientale et occidentale de la presqu'île du Cap Bougaroun soulève aussitôt l'important problème de l'évolution très récente de la morphologie de ce pays. En effet, l'altitude de toutes les montagnes granitiques microgranitiques où rhyolitiques est aujourd'hui sensiblement la même et, contrairement à ce qu'on devrait logiquement attendre, on ne descend pas des zones microgrenues vers les zones grenues en se rapprochant des parties plus profondes ; bien au contraire, toutes les crêtes sont approximativement au même niveau topographique et quand il y a une augmentation de la cote moyenne, elle est en faveur du pays granitique.

Dans l'introduction géographique placée en tête de cet ouvrage, j'ai écrit : « Ces montagnes ont un relief Jeune, encore en pleine évolution morphologique » (p. 25). Si l'on rapproche les caractères purement superficiels des considérations pétrographiques qui précèdent, on est conduit inévitablement à envisager deux hypothèses pour expliquer l'anomalie : ou bien l'ensemble du pays a subi un mouvement de bascule avec surélévation progressive de la partie occidentale, surélévation aussitôt compensée par l'érosion destructrice, ou bien c’est la seule érosion qui a enlevé la couverture considérable de terrains dont l'existence antérieure nous est prouvée par l'intensité du métamorphisme de l’Eocène du secteur occidental.

Il faut d'ailleurs ajouter que si l’on admet un mouvement de bascule du pays!, celui-ci a dû se produire pendant le cours du Pliocène puisque les terrasses quaternaires sont régulières le

long de la côte algérienne et accusent la surélévation postérieure de l’ensemble du continent.

Du haut du magnifique belvédère naturel que constituent les montagnes proches du Cap Bougaroun, on domine véritablement la Méditerranée. Au pied de ces abrupts vertigineux, la pente marine est également très forte et on est sans conteste sur le bord d'un effondrement.

La Kabylie de Collo est-elle bien le fragment africain le plus septentrional de l’ancienne Tyrrhénide qui pour de nombreux auteurs a occupé autrefois l'emplacement actuel de la Méditerranée ? Je ne saurais l'affirmer, et m'engager dans une discussion de ce genre serait m'éloigner vraiment trop du cadre objectif que je me suis tracé dès les premières lignes de cet ouvrage. Je me permettrait toutefois, en terminant, d'apporter à cette idée une contribution de nature lithologique. Les géologues, se basant sur des considérations stratigraphiques et tectoniques, pensent unanimement que l’Afrique du Nord est un « morceau d'Europe ». Cela est également vrai au point de vue pétrographique : les roches de l’île d'Elbe me semblent bien être les sœurs de celles de la Kabylie de Collo et des autres massifs acides côtiers algériens. Dans l'hypothèse d'une Tyrrhénide engloutie, il paraît alors logique de considérer les éruptions périméditerranéennes qui jalonnent le bord de la fosse comme le contre-coup normal de de cet effondrement.

1. L'existence de mouvements récents est prouvée par l'existence de failles avec plans de glissement nets entre Hallalah et la côte (PI. XVII, ph. 1) et sur le sentier d'Aïn Sedma à l’'Oued Tamanart, près du contact gneiss-serpentine.

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