CHAPITRE VII
CONCLUSIONS
Dans le cours de cet ouvrage je me suis efforcé de présenter les faits observés avec la plus grande objectivité possible et si Je me suis laissé entraîner parfois à des déductions qui peuvent paraître un peu hardies, cela n’a été fait que conduit par de multiples observations concordantes : le mode de présentation adopté permet de faire toujours le départ entre ce qui est certain et ce qui est, pour l'instant du moins, de simples vues de l'esprit.
Arrivé au terme de la monographie régionale de la Kabylie de Collo et après l’avoir envisagée, je crois, sous ses aspects essenliels, je vais, au cours des pages suivantes, essayer de retracer l’histoire géologique de ce « bled » si accidenté et, chemin faisant, en tirer quelques conclusions relatives au pays lui-même et aux problèmes plus généraux que son étude a pu soulever.
L'ossature essentielle de ce pays, le noyau autour duquel il s'est formé, est constitué par la masse des terrains métamorphiquées anténummulitiques. Ces schistes, micaschistes, gneiss, fragment de la zone métamorphique et cristallophyllienne que l'on retrouve tout le long de l'Atlas tellien (Massif de la Bouzaréa, Grande Kabylie, Petite Kabylie, Edough) ont toujours été considérés comme étant indiscutablement d'âge primaire, et il faut bien le dire, sans aucune preuve stratigraphique jusqu’au jour où F. Ehrmann découvrit des fossiles siluriens dans le Massif des Beni-Afeur, près de Djidjelli [15]. Personnellement je n’apporte aucun argument nouveau dans ce sens et, ainsi que Je l’ai écrit (p. 109), l’état de cristallinité des schistes et micaschistes de la Kabylie de Collo ôte pratiquement tout espoir d'y jamais découvrir de fossiles. Mais l'étude micrographique et chimique du complexe cristallophyllien m'a conduit à une conclusion importante : dans leur très grande majorité, les gneiss et granuliltes gneissiques ont toutes les Propriélés chimiques de roches éruptives, leur schistosité est toujours fonction du
broyage ; en fait ce sont des orthogneiss, c'est-à-dire des roches éruptives écrasées. Ceci montre que le problème de l'âge des terrains métamorphiques se scinde en deux problèmes secondaires absolument distincts dont l'existence n'avait Jamais été établie jusqu'alors : d’une part, âge des roches d’origine sédimentaire et, d'autre part, âge des roches éruptives, granites et granulites, qui ont donné, par leur broyage, les gneiss actuels.
Compte tenu des fossiles découverts par M. Ehrmann et si l'on admet une continuité stratigraphique entre les Beni-Afeur et la Kabylie de Collo, distants d'une cinquantaine de km., continuité basée sur une similitude de faciès de terrains d'ailleurs métamorphiques, on peut considérer comme primaires, au moins en partie, les sédiments argileux ou calcaires dont proviennent les schistes et les cipolins. Mais rien ne prouve, dans l'état actuel des connaissances sur l’Afrique du Nord, que la mise en place ou la formation du granite et de la granulite soit également d'âge paléozoïque. En outre, J'ai montré qu'il existe des similitudes magmatiques frappantes entre les orthogneiss anténummulitiques et les qranites postnummulitiques ; c'estlà un fait qu'il ne faudra pas négliger dans toutes les études ultérieures sur la difficile question des terrains cristallophylliens du Nord de l'Algérie.
L'évolution dans le temps ducomplexe cristallophyllien peut donc être schématisée ainsi : 1° formation de dépôts sédimentaires en majeure partie argileux — les bancs de cipolins sont rares dans tous lesterrains d’origine para —, 2°montéeéruptive du type «granite de la zone axiale pyrénéenne » avec apparition, au contact, de silicates de métamorphisme (ex. : schistes à andalousite et silimanite du Douar Beni Ferguen) et mème digestion de parties riches en chaux avec formation de quelques niveaux d'amphibohtes.
Ceci n'est d'ailleurs et ne peut être qu'une reconstitution esquissée à grandes lignes, car les contacts ont été bouleversés par des phénomènes dynamiques puissants qui ont laissé toutes ces montagnes dans l'état d'écrasement et de complexité extrême sous lesquels nous les voyons aujourd'hui. Ce hroyage est très vraisemblablement le résultat de mouvements tangentiels ; bien que ce ne soit qu'une impression, je ne crois pas sortir du domaine des hypothèses permises en écrivant que de telles mylonitisations ne sont certainement pas le fait de mouvements verticaux. La comparaison entre les actions consécutives à ces deux sortes de mouvements ne pouvait être faite sur place; mais elle a été faite en d’autres régions plus favorisées et il me paraît intéressant
de rappeler ici les conclusions énoncées par J. Young à propos ? , . . .
d'une étude sur les Vosges cristallines!, région affectée par des
mouvements tangentiels et par des failles :
« Enfin, les zones d'écrasement anciennes sont Jjalonnées par des roches étirées à structure fluidale, les mylonites. Les failles récentes n'ont fait que fracturer la roche et la morceler par endroits, »
Certes, cela ne veut pas dire qu'il y eut sur place des charriages importants à un moment donné de l'histoire géologique du pays. M. Raguin?, dans les conclusions d'un travail sur le Massif Central français, écrit :
« Ainsi une zone mylonitique étendue et continue n'est pas toujours l'indice d’un mouvement relatif très considérable entre les deux pays qui la bordent, mais peut-être la répercussion de mouvements tectoniques de grand style affectant des compartiments voisins. »
Cet argument a déjà été repris par M. Royer à propos de l'étude du Massif d'Alger et on peut très bien l'appliquer à la Kabylie de Collo. Les « mouvements tectoniques de grand style affectant des compartiments voisins » auraient en l'espèce affecté soit le nord, c'est-à-dire l’hypothétique Tyrrhénide effondrée, soit le sud, c'est-à-dire les Monts de Numidie : nous ne savons rien sur la Tyrrhénide, mais nous savons par contre que la tectonique des Monts de Numidie est fort complexe
« La chaîne numidique, qui continue vers l'Est les Babors, est initialement orientée O-E, comme eux et comme le Djudjura. Son axe se trouve jalonné par les calcaires liasiques et nummulitiques, dont les affleurements sont parfois réduits à de simples écailles, poussées au sud, ayant successivement subi les mouvements tangentiels pyrénéens et alpins » [L. Joleaud, 39, p. 66. »
Après l'étude détaillée de toutes les roches métamorphiques du complexe anténummulitique de Ja Kabylie de Collo, il eût été intéressant de jalonner sur le terrain les diverses zones de broyage maximum et d'essayer de suivre les continuités de faciès afin de dégager une esquisse tectonique de ces terrains. Malheureusement, c'est une chose à laquelle j'ai dù rapidement renoncer. Tout d’abord, pour effectuer un tel travail, il est nécessaire d’avoir comme guide des niveaux au faciès caractéristique et facile à
1. J. Youxc. Contribution à la Géologie des Vosges hercyniennes d’Alsace. Mém. Serv. Carte Géol. Als. Lor., n° 2, 1928, p. 389.
2. E. RaGuiIN. Problèmes tecloniques dans les terrains cristallins du centre de la France. B. S. G. F., 1930, p. 51.
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suivre tels que les cipolins, les amphibolites ou les schistes grenatifères ; or les cipolins et les amphibolites sont très rares dans le secteur étudié et les schistes grenatifères sans régularité. Enfin j'ai rencontré devant moi un obstacle considérable, la forêt ; si à la faveur des sentiers on peut échantillonner et situer les masses, entre les sentiers on ne peut pratiquement rien voir et toute recherche de continuité est vaine. Les pendages et les directions ont été notés toutes les fois que cela a été possible ; ces indications sont reportées sur la carte géologique détaillée au 1/50.000° actuellement en cours d'impression. J'ai tenu à préciser que l’absence de schéma tectonique des schistes cristallins est volontaire car, à mon avis, la valeur d'un tel schéma eût été illusoire.
Le Massif de l’'Edough près de Bône, massif cristallophyllien dont les bandes régulières de gneiss, de schistes ou de cipolins ont été notées par Seligman-Luit bien avant que l'on ait commencé à étudier la tectonique des régions de ce geure, recèle certainement des indications propres à éclaircir la structure des montagnes plus occidentales ; j'ai la conviction qu'il faut maintenant orienter les recherches dans ce sens pour revenir ensuite vers la Kabylie de Collo etles secteurs voisins. Toute autre façon d'agir ne pourrait conduire qu’à des résultats incertains et peut être même inexacts.
L'Eocène repose en transgression sur-la masse des schistes crislallins. Bien que les poudingues de bases soient peu développés dans le pays étudié (on ne les rencontre que dans la partie occidentale, au N de l'embouchure de l'Oued Zhour), j'ai pu examiner les galets? : ce sont des fragments de gneiss, de gneiss granulitique et de schistes cristallins montrant en lame minceles marques d'actions dynamiques puissantes (extinctions roulantes, texture en mortier, etc...) déjà observées sur les échantillons provenant de l'intérieur du pays cristallophyllien. Ceci apporte la preuve de mouvements antérieurs à l'Eocène supérieur ; faut-il voir dans ces galets écrasés le témoignage de mouvements hercyniens seuls, de mouvements pyrénéens seuls, ou de mouvements pyrénéens ayant remanié une région déjà consolidée après la phase hercynienne, on ne peut, bien entendu, le dire.
Postérieurement à son dépôt, le Flysch nummulitique a subi
1. SeciGmax-Lur, Carte géologique de l'Algérie au 150.000, Feuille Bône-Bugeaud (Nos 16-47). Alger, 1901.
2. Ces poudingues contiennent également des fragments de roches sili-
ceuses noires très dures que je crois être des lydiennes à radiolaires (PL. LI, ph. 5).
des plissements avec formation d'antielinaux et de synclhinaux. Au sud, ce ne sont que des ondulations à grand rayon de courbure, mais au nord, près du contact des granites tertiaires, les plis se resserrent, deviennent parfois très aigus ; à l'ouest du méridien du Col de Terras, les schistes e?, sont très souvent verticaux (voir la planche de coupes, coupe n° 4). La présence au milieu de cet Eocène plissé de lambeaux de grès burdigaliens permet de dater la phase orogénique correspondante : il sagit de la phase néogène alpine bien connue en Afrique du Nord (L. Joleaud,