C. AGE RELATIF DES ROCHES MÉSOCRATES
Aucune des roches mésocrates que nous venons de décrire ne vient directement en contact avec un terrain sédimentaire daté, si ce n'est avec des terrasses quaternaires nettement postérieures à la mise en place des magmas. Toutefois, les rapports de ces roches entre elles et avec le massif acide encaissant sont nets et permettent d'établir une chronologie relative des éruptions.
1° Contact avec le granite-microgranite. — A environ une vingtaine de mètres à l’ouest de la plateforme de l’ancien phare existe un contact d'une remarquable netteté entre le microgranite monzonitique et la roche mésocrate. Le contact est brutal et se fait à la traversée du sentier inférieur par un plan plongeant de 30° vers le N10%E (PI. XXIIT, ph. 1). Le microgranite est au-dessus, la roche mésocrate en dessous. Manifestement la roche acide est la plus ancienne, car j'ai pu observer un petit bloc granitique emballé dans le gabbro (PI. XXII, ph. 2).
Dans cette zone, le gabbro n'est pas massif : il est remplacé, sur plusieurs mètres d'épaisseur, par une brèche volcanique verdâtre foncé ou rouge à patine ferrugineuse parfois très accusée. Les blocs emballés dans cette brèche sont altérés : en lame mince, on y observe des vestiges de microlites feldspathiques damourilisés, des agrégats de chlorite, seuls restes d’un minéral ferromagnésien entièrement disparu, de l’ilménite, du leucoxène, de la magnétite, et le tout est imprégné d'hématite. Le ciment
1. L'existence, dans la forêt voisine, d'un affleurement de gabbro me parait à peu près certaine et je ne crois pas que l'on soit en présence de blocs transportés accidentellement,
est de composition assez voisine au contact ou tout près du contact il est toutefois beaucoup plus riche en silice libre, quartz en grandes plages ou quartz pæcihtique. C’est là le résultat d'une digestion locale du magma acide voisin. Enfin il est assez curieux de constater que les microlites de plagioclases de cette brèche, soit des blocs, soit du ciment, sont pratiquement tous albitisés.
À partir du contact, en continuant vers le torrent, on passe progressivement au gabbro labradorique normal. Sur le sentier inférieur on ne quitte plus cette dernière roche Jusqu'au nouveau phare, dans toute la traversée du ravin.
2° Le filon de microgabbro andésinique de Sidi Bou Barnous. — Ce gabbro andésinique est, en raison même de son mode de gisement, postérieur au gabbro labradorique qui l’encaisse ; les actions de contact sont nulles et cela n’a rien d’étonnant, compte tenu des faibles différences magmatiques qui séparent les deux roches. Je considère comme étant de même âge les blocs épars de gabbro andésinique à pyroxène de même composition chimique que l’on trouve en abondance dans les éboulis à l’aplomb du sémaphore.
+ Les filons de microgranite-rhyolite. — Dans le massif du Cap Bougaroun deux filons acides occupent une place importante. Le premier, qui affleure parallèlement au lit de l'oued, plonge vers l’ouest de 10 à 20° ; sa puissance est très variable et passe de quelques décimètres, en amont du pont, à 7 à 8 m. en aval, au-dessous de la crête de Sidi Bou Barnous. À l'amont, il surgit au milieu du granite, vers l'aval, il recoupe le gabbro labradorique.
Le deuxième filon (P1. IX, ph. 1), d'une puissance de 4 à 5 m., plonge d'environ 30° vers le sud : il traverse de part en part le promontoire du phare et est surtout visible sur le flanc oriental, flanc de rochers sombres qu'il barre d’une bande gris clair. Dans sa partie basse il est fragmenté et les divers tronçons sont décalés les uns par rapport aux autres. En dehors de l’àa-pic, on ne le voit pas, car il est recouvert par des éboulis : sur le flanc occidental du promontoire, flanc quasi inaccessible, j'ai aperçu, à distance, une bande blanche qui semble bien être sa continuation vers l’ouest.
Ces filons sont formés d'un microgranite à tendance rhyolitique. Au premier temps, on observe peu de quartz, des plagioclases damouritisés, de la biotite presque entièrement remplacée par de la chlorite et de l’épidote ; le second temps est bien cristallisé et
196 MARCEL ROUBAULT
montre une texture finement grenue avec quartz, orthose, plagioclases, qui passe par places à une texture pœæcilitique à éponges de quartz globulaire.
Ces venues filoniennes acides sont donc d'âge postérieur à la mise en place du gabbro labradorique, elles sont également plus récentes que le gabbro andésinique à pyroxène de Sidi Bou Barnous, ainsi que le prouve l'étude de la brèche verte que l’on trouve au pied et à l’ouest de l’ancien phare.
4° La brèche à gabbro et microgranite de l’ancien phare de Bougaroun.— Lorsque, au départ de l’ancien pharede Bougaroun, on se déplace vers Collo en suivant le sentier des Ponts et Chaussées, pendantles premières centaines de mètres du parcours le sentier est jonché de blocs d'une brèche éruptive formée de fragments grenus vert bleuté enrobés dans une pâte microgrenue verttrès clair (PI. XXV, ph. 4). Les beaux affleurements de cette brèche sont très rares dans le sentier et on ne la voit guère en place et largement développée qu’à la partie orientale de la plateforme du phare ; par contre, on la retrouve massive juste au bord de la mer, au pied de la terrasse quaternaire, dans la région de l’embarcadère des Ponts-et Chaussées (PI. XI, ph. 2). Ses limites générales sont difficiles à préciser en raison de l’abondance des éboulis et du maquis qui recouvrent tout le flané de la montagne.
L'étude au microscope de cette brèche est très instructive ; les blocs enrobés sont formés d'un gabbro avec baguettes de plagioclases, quelques sections de pyroxène (diopside-augite) et de la chlorite, cette dernière remplaçant par places l'élément ferromagnésien entièrement disparu. Les morceaux de gabbro contiennent en outre un peu de quartz, vraisemblablement en partie secondaire, de l’ilménite, de l'hématite et du sphène. La comparaison de ces enclaves avec les roches saines de la région montre que l'on est en présence de gabbro andésinique à pyroxène altéré, du même type que les fragments sains détachés recuallis dans la même région en contrebas du sentier (analyse n° 51, page 190).
Le ciment, beaucoup plus frais que les enclaves, est absolument identique au microgranite des filons décrits au paragraphe précédent. Je crois donc que l’on peut considérer cette brèche éruptive comme contemporaine de la mise en place de ces filons acides et qu'elle résulte de la cimentation de fragments d'un gabbro andésinique à pyroxène, gabbro lui-même contemporain du microgabbro en filon près du marabout de Sidi Bou Barnous.
L'abondance des blocs de ce dernier gabbro au pied de la pente, sous le sémaphore de l’ancien phare, fait penser qu'un affleurement massif de cette roche doit exister à peu de distance, caché par le maquis ou par les éboulis.
CONCLUSIONS
L'ordre chronologique des différentes venues magmatiques des abords du Cap Bougaroun est le suivant, en partant des roches les plus anciepnes :
1° Granite et microgranite de base (« granite du Nord » de la Kabylie de Collo).
2° Gabbro labradorique à hornblende du Cap Bougaroun (phare actuel).
3° Gabbro et microgabbro andésinique à pyroxène (filon de Sidi Bou Barnous et blocs sous le sémaphore).
4° Microgranite et rhyolite en filons sur la rive gauche de l'oued médian et au promontoire sous le phare.
Seuls, restent en dehors de cette série le grand affleurement de gabbro labradorique à hornblende verte de la région de l’Oued Djeballah ben Aïech et les divers filons de kentallénite ou de roche voisine.
La roche de l’Oued Djeballah ben Aïech est plus récente que le granite ; ses filonnets s’infiltrent dans le granite dans toute la zone de contact, en particulier aux abords de la Zeriba Akritane (30,5-38). En raison des similitudes pétrographiques, je considère le gabbro labradorique de ce gisement comme contemporain de la masse principale du Cap Bougaroun.
L'âge des roches potassiques est plus incertain. Les filons situés sur le bord du sentier de la Zeriba Azeggar à Chabet el Mordj sont évidemment post-granitiques. Je crois que cette kentallénite est également de venue postérieure au gabbro labradorique, en raison de l'existence d’un affleurement au milieu de ce dernier, sur le sentier inférieur entre le sémaphore et le fond du ravin. Mais, en ce point, les relations respectives des deux roches ne sont pas nettes et on ne peut être très affirmatif.
Enfin, une dernière question se pose, la détermination de l’âge des deux filons le microgranite-rhyolite par rapport aux venues filoniennes similaires de l’intérieur du pays. Les magmas sont identiques et 1l paraît bien vraisemblable que les deux filons en question sont de même âge que la série rhyolitique générale de la Kabylie de Collo: mais, pour aussi vraisemblable que soit cette hypothèse, elle ne constitue pas une preuve absolue.
198 MARCEL ROUBAULT
Il. CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES ROCHES TERTIAIRES
Les roches tertiaires de la Kabylie de Collo sont essentiellement des roches riches en quartz; les roches dépourvues de silice libre occupent comparativement une surface très restreinte. Je vais résumer successivement les caractères ayant trait à la composition minéralogique et à la structure, puis à la composition chimique et aux propriétés magmatiques.