DES CARACTÈRES PARTICULIERS À LA KÉRATOSE SYPHILITIQUE
Les caractères particuliers qui peuvent faire croire au médecin se trouvant en présence d’une kératose des extrémités, que cette affection est de nature syphilitique ne sont en somme que des caractères propres à la plupart des affections cutanées syphilitiques.
Une des particularités constantes des aliérations dermiques ou épidermiques dues à l'infection par le tréponème est l'infiltration cellulaire des tissus avoisinant la lésion. On sait en effet que le système vasculaire est le premier atteint, qu’il présente des lésions d’artériosclérose et de phlébo-sclérose, lésions déterminant ra-
3 pidement la prolifération conjonctivo-fibreuse des tissus de voisinage qui font un retour partiel à l’état embryonnaire et présentent des infiltrations cellulaires disposées soit en traînées péri-vasculaires soit en nodules isolés.
Or, chez les quatre malades dont nous avons pu recueillir les observations on notait une infiltration très nette âu pourtour des lésions kératosiques. Cette
infiltration s’êt endait. sur une étendue notable, déter-
minant un empâtement très appréciable de la région où
siégeaient les lésions.
De plus celte infiltration persistait un assez long temps après la disparition de l’élément primitif kératosique.
Nous croyons donc qu’il est bon de noter cette infiltration des tissus avoisinant la lésion; comme un signe ayant quelque valeur au point de vue du diagnostic différentiel des kératoses.
Le second caractère sur lequel nous désirons attirer l'attention, c’est l’aspect circiné que révêtent les diverses manifestations de l’affection kératosique, aussi bien les produelions cornées du début que les grands placards qui leur succèdent et les ulcérations qui se pros duisent enfin.
Les lésions de kératose Sohiitique que nous avons pu observer étaient neltement limitées par un sillon qui, dans deux cas, présentait une couleur rouge brun caractéristique. De plus nous avons remarqué qu'au delà de ce sillon, le surplombant en quelque sorte, se
trouvait un épaississement épidermique très marqué
servant pour ainsi dire d’ourlet à la lésion et formant ce que l’on a pu appeler un bourrelet de frontières. Ce sont là, pourra-t-on dire, des constatations banales puisque les caractères sur lesquels nous voudrions attirer l'attention sont de ceux que l’on retrouve dans presque toutes les manifestalions cutanées de la syphilis. — C’est vrai: mais le praticien qui n'hésite pas à ordon-
ner le traitement spécifique à un malade présentant,
tra
par exemple, sur la jambe, une lésion franchement ulcéreuse, à bords circinés, entourée de tissus infiltrés sera peut-être moins enclin à employer la mème thérapeulique en présence d’une hyperproduction cornée siégeant à la plante du pied parce que dans son esprit il n'existe pas de corrélation établie entre l’idée de kératose et l’idée de syphilis.
D'ailleurs, il faut bien dire que le diagnostic étiologique de la kératose syphilitique est relativement difficile, « À mesure qu’elle a vieilli, disait Ricord, la syphilis prend une mine honnète, à savoir la mine des maladies communes. » Or il n’est pas rare qu’une hyperproduction cornée soit le seul indice révélateur de l'infection jusqu'alors latente, qu'il n’y ait en somme qu’une seule manifestation de la poussée tertiaire — et le malade lui-même pensera rarement qu’il puisse exister quelque rapport entre l'affection actuelle et l'accident primitif quiremonte à dix ou quinze ans, dont il s’est cru à tout jamais guéri.
Dans une de nos observations, le malade n’a présenlé comme accidents de sa syphilis qu'un ongle incarné dont la cicatrice est devenue kératosique et un large placard de kératose péri-malléolaire. S'il n'avait avoué dès le début de l'affection ses antécédents morbides, remontant d’ailleurs à une quinzaine d’années, il aurait été sans doute fort difficile de retrouver la cause exacte de la maladie.
Aussi eroyons-nous qu’il est de toute nécessité, lorsque l’on se trouve en présence d’une affection kérato-
sique dont la cause paraît obscure, de rechercher sil
Tes existe une infiltration notable autour des lésions et de remarquer si ces lésions présentent un aspect circiné. Nous pensons que mème s’il n'existe qu’un seul de ces caractères, il y à indication de donner au malade le $ traitement spécifique. à En application du viel adage : Naturam morborum
curationes ostendunt nous avons pu personnellement .
nous rendre compte de l’étiologie véritable des kératoses que nous avons pu observer etapporter un argument de plus pour légitimer l’origine syphilitique de ces affections. à
Nous avons en effet observé que, sous l'influence du traitement spécifique, les lésions kératosiques, que jus qu’alors auèun autre traitément n'avait influencées, ont rétrocédé très rapidement et ont présenté en peu de temps une amélioration très nette aboutissant à une guérison prompte.
Le traitement employé à l'hopital Saint-Louis dans le service de M. le professeur Gaucher est le suivani : HS
Une série de quinze injections intra-musculaires de benzoate de mercure, sel soluble, — et l'administration journalière d’iodure de potassium — constituent le traitement général. Le traitement local consiste en enveloppements humides pour ramollir les productions cornées et en applications d’emplâtres à base de composés mercuriels. |
En résumé, la kératose syphilitique plantaire est une affection qu’il ne faut pas considérer comme très rare et à laquelle il faut toujours songer en présence d’une
hypertrophie cornée des extrémités dont la cause ne paraît pas évidente. |
Elle se développe chez des individus en puissance de syphilis et n'apparaît généralement que dix ou quinze ans après la constatation de l’accident primitif. C’est un accident tardif du tertiarisme et qui par conséquent se manifeste principalement chez des sujets qui n’ont pas été soumis à un traitement spécifique prolongé.
Nous avons pu noter, du moins d'après les dires des malades, certaines causes occasionnelles, ennuis moraux ou pécuniaires ayant amené une dépression nerveuse assez accentuée — précédant de peu l’apparition de la kératose. :
Mais il est une autre cause sur laquelle nous croyons plus légitime d’insister et que nous pourrions appeler cause de « localisation ». Nous voulons dire l’état variqueux de la jambe sur laquelle siège la lésion. Nous avons trouvé des dilatations veineuses très nombreuses et très volumineuses chez trois de nos malades atteints de kératose, et c’est ici, je crois, le lieu de rappeler ce que le professeur Fournier disait du tertiarisme. « Le terliarisme, dit-on, frappe au hasard, mais le hasard, dans ce cas, n’est rien autre qu’un ensemble de causes déterminantés ignorées, dépendant des aptitudes constitutionnelles et des débilités organiques acquises. »
Il y a lout lieu de croire que l’envahissement corné observé chez les malades à membres variqueux a été favorisé par la « débilité organique acquise » en l’espèce, la circulation veineuse très défectueuse.
Les caractères particuliers de la kératose syphilitique
sont l’infiltration cellulaire au voisinage des lésions et la forme circinée de ces lésions. à Le diagnostic, ainsi que nous l'avons fait voir, peut souvent présenter de grandes difficultés.
Bien que le pronostic soit peu grave, puisque la kératose ne présente pas de tendances désorganisatrices et qu’elle siège sur des organes dont la dignité fonctionnelle est minime, il faut néanmoins savoir que c’est une affection très gènante pour la marche ou la station debout et que d’autre part elle détermine au niveau des lésions un suintement abondant et fétide qui incommode fortement ceux qui en sont atteints.
Aussi est-il utile de traiter énergiquement et rapidement la kératose syphilitique plantaire, d’autant plus que l’on est toujours certain d'arriver par un traitement approprié à un résultat très satisfaisant.
Et c’est uniquement ce but très humble que nous
nous sommes proposé: attirer l’attention sur les formes kératosiques qué peuvent présenter les affections cutanées d’origine syphilitique, afin d'éviter, si possible, aux médecins certaines hésitations dans le diagnostic ; afin de leur permettre aussi de faire profiter les malades d’un traitement efficace, capable d'améliorer et de
guérir en peu de temps les lésions dont ils souffrent.