CHAPITRE PREMIER
Je ne sais pas de surprise plus grande, pour le voyageur qui descend de Moscou vers lu Russie méridionale, que la transfornialion du paysai;e à Koursk, celle porle lleurie de l'Ukraine. C'esl comme si on descendait dans un rayon de soleil. Aux Irisles cabanes failesde troncs superposés succèdent les nattas riantes qui s'élèvent au milieu des pâturages, blanchies à la chaux, noyées dans la verdure, maisoimetlescharmanles aux toits élincelanlsdoù pendent d'idylliques feuillages. Aux fenêtres, c'est une floraison de giroflées et de roses. Les jardins apparaissent dans un épanouissement de solanées et de coquelicots, dans des rayons de lumière et des gouttes de sang.
Et, tout autour, c'est la splendeur tranquille des pâturages où de beaux chevaux, échevelés comme ceux du Don. mais plus petits, se poursuivent en bétes énamourées, où des troupeaux de moulons mérinos s'allongent en flocons vivants. Tout dit la vie abondante dans celle nature joyeuse où les arbres fruitiers mamelonnent, d'une cime ronde, l'uniformité des verdures.
Les hommes sont moins grands que les Russes du Nord, mais bien pris. Les femmes sont pimpantes et font penser
i LA KOSAKK.
ù nos lîasfjuaisos. Tout ce iiioiule a une nialico extraordinaire dans les yeux. C'est le caraclère doininanl des physionomies. Une élégance et une richesse plus yraiule aussi dans les vêtements. Les chemises de femmes sont un l)ariolai!;e de couleurs et de dessins fantasques courant en roui;e sur la toile écrue. Entre le Grand-Russien et Thabilant lie l'L'kraine, la diiférence rappelle celle que constatait Tacite entre nos aïeux (laulois, les Celtes et les Ibères, ceux-ci glorieux et farouches, ceux-là souriant et quelque peu féminisés.
A travers ce pays admirable et cette population aimable courent les rives du Dnieper dont l'enchantement a été décrit par (logol en une staiice que je ne résiste pas au plaisir de citer : « 11 fait beau regarder, du milieu du Dnieper, les hautes montagnes, les vastes prairies et les forêts verdoyantes! Ces montagnes ne sont pas des montagnes; elles n'ont pas de base : en haut comme en bas, c'est un sommet aigu; au-dessus comme au-dessous on voit le ciel immense. Ces forêts qui se dressent sur des collines ne sont pas des forêts; ce sont des cheveux qui ont poussé sur la tète énorme du Neskio. Au-dessous, sa barbe flotte dans l'eau, et, sous sa barbe comme sous ses cheveux, on voit le ciel immense. Ces prairies ne sont pas des prairies ; c'est une ceinture verte qui entoure le ciel rond; et au-dessus, comme au-dessous, plane la lune. »
En remontant le fleuve à partir de Kiew, on arrive dans le gouvernement d'Ekatérinoslow; et c'est sur la route de la petite ville de Romanowka que s'arrête, par un admirable soir d'été, descendant d'une voilure chargée de caisses et qui, lourdement, ensuite, reprend son chemin dans la poussière, un jeune homme à la touloupi' de couleur foncée, à la chevelure longue, à la barbe naissante et vierge, Mikaïl, le fils du vieux pope lérémeï qui exerce son sacerdoce à Romanowka et qui se destine, lui-même, aux ordres sacrés.
De taille moyenne et mince, d'aspect très doux, avec
LA KOSAKK. 3
(les yeux profonds diin hieii |);'il(' (|ije (r.ivorscnl ([iiolqiicl'ois di'S échiirs, il porte sur le visaire une mélaiicidie <|ui n'en exclut pas la jonncsse. Il esl pauvre el n'a pas pu prendre le clieniin de l'or pour venir de Kiew. on il acliève ses éludes au séminaiie; et c'est pour(iuoi il est venu à petites journées en compagnie de marchands de colonnades se rendant à la l'oire de Leipzii; en Allemairiie, et voyai^eant par les roules, lenlemonl.
Le voilà inaintenanl si piès de; son lieu de destination (ju'il a laissé ses amis suivre leur itinéraire et se rend à pied vers la maison palernelle où ses S(eurs rallondenl, joyeusement.
Il fait un de ces soirs adiuirables qu'on ne connaît (ju'en Ukraine. L'air, frais et tiède à la fois, plein de douceur, est, suivant la vieille expression du poète, comme un océan de parfums. Les forêts immobiles projettent, des cimes de montai^iics, leur ombre immense et dentelée. Sur les étangs calmes, les cygnes voyageurs apparaissent dans les ténèbres naissantes et sous les rayons ol)liques du soleil, pareils à de grands moucherons rouges, la steppe s'éteiid au loin, doucement silencieuse sous un bois roussi que déchirent des llaques d'argent.
Sur le ciel d'un bleu sombre, s'el'lilenl de larges bandes d'un vert rosé, passent des nuages transparents et de grands oiseaux aux ailes ouvertes. Les belettes peureuses passent dans l'herbe comme des flèches, et le chant du grillon, plus fort, monte dans l'atmosphère vibrante comme une lyre.
Nulle part ailleurs un pareil souffle d'amour el de volupté ne traverse la nature, et c'est comme un grand souvenir des soirs divins d'Ionie que ces magniOqnes déclins de soleil.
El Mikaïl, comme tout dans la. nature, en éprouvait l'inconcevable émoi.
Il était parti cependant plein de résolutions austères, son ordination étant maintenant chose prochaiiu\ et aussi
■i LA Kl)^Al\^::.
irune joie loute lilialc de revoir son père el la maison l)éiiie. Ces sages projets, continuelleineiil traversés par ces impressions clianielles. pnr ces obscures leiitalions (lu dehors, s'eflilaient dans son cerveau. Il récapitulait renseignement de ses maîtres et se promettait d'être un prêtre exemplaire, prêchant, avec ardeur, la morale du Christ. Il é|ionserait la lille du pope Achinolf, le plus vieil ami de son père, et qui sait si, peut-être un jour, il n'officierait pas dans celle admirable cathédrale de Sainte- Sophie, où revivent, à Kiow. quelques-unes des merveilles orientales du Kremlin.
Cependant, le soir allait s'assombrissant vers la nuit, comme un fleuve qui va se perdre dans la mer. Les premières étoiles mettaient comme une imperceptible cassure au dôme de lapis-lazuli, d'un bleu sombre, qu'était devenu le ciel. L'impression des objets allait s'estompanl dans une ombre qui, de fauve, devenait grise, puis presque noire. Le balancement des joncs autour des eaux n'était plus qu'un invisible frémissement d'où montait le tintement de cristal des crapauds : je ne sais quoi de mystérieux, succédant à l'adieu encore triomphant du jour, emplissait l'espace. Le chœur muet des vers luisants étincelaitdans l'herbe, où, par places, la lune couchait des baisers d'émeraude pâle, entre les grandes ombres qui s'accrochaient aux crêtes, el toutes les embûches de l'inconnu se dressaient dans la solitude plus grande où Mikaïl s'enfonçait tout en se rapprochant de son foyer.
Malgré lui, tous ces contes qui avaient amusé son enfance, tout en la torridanl quelque peu, les vieilles légendes dont on l'avait bercé lui revenaient à l'esprit, confuses mais ayant gardé leur pouvoir troublant, celles des esprits malins et des Roussalkas qui attendent les voyageurs sur les routes désertes.
Se reprenant soudain, il riaittoutseul de ces puérilités. Puis, pour agrandir au moins le champ de ses impressions, il évoquait, dans son souvenir, quelque beau poème où ces
LA KOSAKE. T.
superslilionsélaiciU iinmorlalisées. 11 revoy.iit raiiioiirciix Leiiko aux prises avec la sorcière qui faisait la noyée pour arriver à cacher ses luaJéliccs au Inud des eaux, el la délicieuse ligure dllanna Iraversail les (raj;iques iiiiai;inalionsoù se couiplaisail sa rêverie.
Il mai'cliait alors, non plus sur la i;rande roule, mais par des cliemius de traverse qui abrégeaient le voyage el (ju'il avait connus tout enfant, dans riierbe luisante, côtoyant les marais qui avoisineul le grand lleuve el qu'y ont laissés les inondations passées, stagnants parmi les larges feuilles de nénuphar et sous les pi(|ues llexibles des roseaux, avec de petites fumées blanches qui en montaient, par instants, crevant ensuite comme des bulles dans l'air, pliosphorescentes et bleues.
Parbleu! ces feux follets n'étaient pas pour effrayer un érudit comme lui ! Avec un sérieux (jue jusliliail, au fond, une secrète angoisse de tout cela, il cherchait niadiinalemenl dans sa mémoire la formule chiniifiue de ces fausses apparitions où la poésie populaire a toujours vu des âmes.
Dans cette ridicule occupation d'esprit, il était descendu jusqu'à une anse où l'eau plus claire, l'eau du lleuve déjà, faisait miroiter ses rubans d'argent vif entre les branches penchantes des saules, et d'où montait une fraîcheur plus grande et comme vivifiante, non plus la lourde atmosphère des eaux immobiles où ne tremble mème pas l'image de la lune.
Cette saulaie faisait comme un rideau derrière lequel coulait, majestueux, le Dnie|)er, en une courbe sombre où s'allongeaient des frémissements métalliques. Et il hâtait le pas; car, au loin, lui apparaissait déjà, non pas la petite ville, mais cette haleine rose qui indique de loin, sur la monotonie du ciel, l'approche des endroits habités où chaque foyer met un peu de ce tranquille incentlie.
Ah! il venait de la trouver, la formule chimique des feux follets, et il en éprouvait une fierté quelque peu co-
inique. (|uan(l un c'clal do rire, très jeune et très clair, déchira le silence loul près de lui. plein d'ivresse et de lîaielè. un éclal de rire où se deviuail le rose des lèvres coiunie à un parluni.
Il s'arrèla ne(, avec un indicible ballenient de coeur. La voix reprit, et ce fut un couplet qu'elle lança dans l'espace :
Tu me tlciiKinilais tout à l'iu'urc, De te liiiïr ou de l'aimer.
Sache nu; fuir ou me cliannei' :
Rien ne pénètre et tout cfllcurc.
Regarde, sous le ciel pâli :
La rive ciiaule ot le Ilot pleure.
Ai! youli!
Et c'était comme une cascade de petites perles, et une pureté de timbre cristalline comme une eau de source.
l'uis le rire éclata pins fort, après la chanson, avec une moquerie plusstridenle encore. Ayant dompté la première terreur (|ue lui avait faite la surprise, soudain enveloppé comme par un charme, Mika'il tendit l'oreille pour savoir d'où venait la voix mystérieuse, et, guidé par de nouveaux éclats de rire coupés de « ai ! youli ! » et de paroles fredonnées, il arriva jusqu'au bord d'un ruisseau qui, parallèlement au lleuve, courait sous la saulaie avec un menu bruit de cailloux, et commença de le remonter, cherchant à le traverser, quand, près de la rive, entre deux arbres aux tioncs noueux et noirs, en plein rayonnement de lune, se doublant avec son image dans l'eau rapide, comme une envolée d'ailes d'argent toutes palpitantes, une apparition se dessina, une forme étrange, toute blanche dans un échevcllement d'ombre vivante, quel(|uc chose comme un cierge dont la flamme eût été de la nuit.
Ue plus en plus étonné, il écarta une branche pour voir, tout en réprimant son haleine, passant, au fond de soi. de vagues impressions de sacrilège, les lèvres tremblantes, comme pour un baiser longtemps attendu.
Les formes se précisaient sous ses regards tendus comme
LA KOSAKi:. :
(les arcs, et il disliiiirna l)ieiitùt une loule jcnno (illc (jui, dans rinipiuleiir naïve de sa nudilé.se l)aij:nail li;ui(|iiilleinenl. loul en l'aisant. clapoler l'eau autour d'elle et tout en riant des caresses frileuses (iiielle en taisait uniuler jus(iu'a sa chair.
Eclairée par une véritable fusée de lumière, se dessinant en sillioiH'tle sur le fond d'ouibre que faisaient les verdures noctui'iies et. par dei'riéie. la niasse ti[)a(ine du Heuve au cours insensible, elle apparaissait comme une statue de métal dans la fermeté de lii,'nes impeccables, comme une découpure d'une netteté tiancbante, réalisant un type d'adolescence féminine tout à fait caractéristif|ue et capti\ant, sou torse aux rondeurs non amorties, fait de.ifracilités juvéniles aux épaules seulement, se cambrant sur des hanches uu peu basses, les jambes fines et d'une souplesse d'acier étant plutôt courtes, comme celles des Espagnoles, mais d'un admirable modelé avec le mollet saillant.
Ou ne voyait pas son visajic, tant il était perdu dans rembroussaillement de sa chevelure épaisse; mais à chaque éclat de rire, un éclair passait aux blancheurs de ses dents, mettant un sillon dans cette nuit.
Elle se redressait et se tordait avec des mouvements de couleuvre, puisant l'eau dans ses petites mains pour se la jeter sur la gorge. Tout pi'ès de là. un rossignol chantait, à ([ui d'autres rossignols répondaient en un hymne alterné et obscur vers la beauté. Car un charme était au fond de cette image redoutable où se devinaient, à la fois, tous les caprices et toutes les implacabilités.
Hien de la tranquille splendeur des statues grecques dans leur ravissante majesté de marbre. Quelque chose, au contraire, d'effroyablement vivant, iufjuiet, exultant dans ou ne sait quelle joie troublante. Mais la nature mettait autour d'elle, comme un manteau, son grand apaisement. Mikuïl ne pouvait plus en détacher ses yeux, et sentait grandir en lui une émotion dont il n'était pas maître;
8 I.A KdSAKt:.
— non pas pui'oment sensuelle, comme on le pourrait (M'oire chez un jeune i;ar(.'on (jui sortait de la vie nionastiiiue, — mais profonde et ani^oissée. avec ces pressentiments (|ui nous viennent d'un être à (|ui nous allaclieront les fatalités.
Car rien n'est plus réel que ces divinations passionnelles qui sont comme la première morsure du joug dont nous seions déchirés.
Certes, il ne se disait pas tout cela; il n'était en état de rien analyser. Mais celte conlemplalion où il se perdait se transformait en attirances invincibles, avec peine contenues. Et elle continuait de rire et de chanter, les rossignols reprenant de plus belle, comme les beriiers dans leurs éi;logues allernéos.
Enfin il n'y tint plus, et brutalement, en un instant, il écarta les feuillages.
Elle ne poussa aucun cri, mais se mit à rire de plus belle, tout en s'enveloppant à demi de joncs, moins par un sentiment de chasteté que pour l'amer plaisir des Galalées qui nous dérobent une joie contemplative. Et celle fois-ci c'était bien de lui qu'elle riait. El, ses deux petites mains de bronze lumineux ayant soulevé sa crinière de fauve, il vil, en pleine clarté lunaire, son visage mutin et cruel, ses yeux où s'allumaient des braises et sa bouche dont le riclus était comme une voluptueuse menace de morsure.
Rien de plus charnel, de plus excitant, de plus troublant que celte physionomie aux gamineries à la fois charmantes et féroces. Un sang tzigane devait courir sous cette peau ambrée où se fon(;aient pour ainsi parler les rayons de la lune.
Et tout en continuant de rire et de chanter des paroles vagues, elle marchait dans l'eau, s'éloignaut de lui, mais se retournant toujours, comme un pécheur qui traine dans la rivière un filet où il a senti frétiller la proie. Et, dans chacun de ses mouvements, c'était une grâce, un charme,
un enchantement de pose, loiilos les coquetteries de sa denii-nudilé où elle demeurait sans doute volontairement. Elle lui éclia[tperail cependant, dans renchevètrement plus grand des frondaisons luisantes, sur cette rive où il ne pouvait toujours pas alteiiulre, les pierres du ruisseau étant trop roulantes, dans l'eau rapide, pour (ju'il pût essayer de s'en faire un cliemin. Il était vaincu, dompté, traîné devant soi comme une Ijôte attachée, et les mots mouraient dans sa Jiorge, les mots pai' les(|uels il aurait voulu l'arrêter et lui demander un peu de pitié.
— Holà! la helle fille, un instant.
Et il cria cela d'une voix éloulîée qu'il tentait en vain de rendre brave, comme lorsqu'on chante à pleine voix dans les ténèbres, pour se rassurer. De sa voix la plus claire elle lui répondit :
Tu nie demandais tout à l'heure, Ue te haïr ou de l'aimer...
— Arrête, je t'en prie !
El son accent était [)lein de prière. Mais elle continuait en le narguant et en piaffant dans le torrent pour lui jeter, de loin, de l'eau au visage :
Saclie me fuir ou me charmer.
— (Iràce î soupira-t-il enfin.
Mais il avait aperçu, enfin, le passage tant attendu : une mauvaise passerelle en bois dont les ais criaient au moindre vent, sans même i]u'on pesât dessus. Toute sa virile jeunesse, fouettée parle désir, s'éveillait en lui, et lui donnait, devant le but près enfin d'être atteint, une audace inattendue. Il courut comme un fou jusqu'à l'entrée du petit pont, cependant que la vision s'enfonçait encore plus avant dans les frondaisons obscures, n'étant plus qu'un nuage, une fumée vivante qui semblait tout près de s'évaporer. Et plus fort elle riait, sûre de gagner des taillis où il ne pourrait la suivre, parce qu'elle les connaissait
10 l\ KOSAKK.
mieux (]ue lui. Eiidn, il alU'iiïiiil los plaiiclios jetées au travers du ruisseau. 11 les IVancliil d'un bond, n'y posant qu'un seul pied, (jui les (Il ployer jusqu'au contact de l'eau, dont elles l'uient éclaboussées.
— Malheureux enfant! Prends garde! Tu m'avais donc vu de loin, lui dit une voix pleine de doux reproches, tandis que deux grands bras maigres et osseux l'étreignaient à le briser, les deux bras du vieux pope lérénieï, son père, qui, d'impatience, n'avait pu tenir à la maison, et qui sanglotait de joie en l'embrassant.
Un dernier éclat de rire, plus strident que tous les autres, bien que plus lointain, retentit encore, que suivit un trille de rossignol.
— Ah! mon enfant! mon Mikaïl! lui dit lérémeï, en lui baisant le front et les cheveux qu'il roulait dans sa grande barbe blanche, comme un flot de neige, tu es donc aussi bien heureux de me revoir que tu courais si fort?
Mikaïl ne savait que répondre, haletant et honteux du mensonge muet sous lequel il dissimulait son trouble. Et joyeusement, le vieux pope lui prit la main pour faire à deux le chemin de la maison. Et, tout en hâtant le pas — car il n'avait pas été seul à souhaiter le retour de son fils — il commença d'interroger celui-ci avec une volubilité curieuse.
Qu'avait-il appris dans cette dernière année d'études au séminaire? Etait-il vraiment digne d'être ordonné bientôt? Et il lui demandait des nouvelles de ses maîtres, les professeurs de Kiew; et enfin il lui posait, à brûle-pourpoint, des questions de théologie pratique.
El toute cette dialectique, dont il faisait d'ailleurs seul les frais, Mikail lui répondant à peine, s'exhalait dans l'admirable décor nocturne des bords du Dnieper, par celle nuit d'été aux innombrables étoiles.
Tout à coup, le chant rapproché de la fille mystérieuse retentit, et Mikail eut un tel tressaillement que son père dut prendre vivement son bras pour le soutenir.
LA KOSAKE. H
— (Ju';is-lii, mon enfant? lui demanda-t-il anxieux.
Et Mikaïl, rougissant d'abord de l'aveu (\n'i\ avait à faire, s'enhardit devant la façon inattendue dont son |)ére accueillit sa conlidence. C'est «pie le vieux pope léréineï, bien que de volonté absolument orthodoxe, n'en avait pas moins gardé une grande faiblesse à l'endroit des superstitions [)opulaires. Cela tenait au milieu modeste où il avait été élevé et à son séjour prolongé dans une petite ville où tout le monde était croyant à ces choses surnaturelles. Par exemple, il était impitoyable aux petites superstitions lamilières en honneur dans quel(|ues maisons. iMais aux malins esprils dressant autour de nous des embûches et nous poursuivant sous des formes diaboliques, il avait pleine foi, tout en évitant d'en parler.
Au lieu donc de se moquer de son fils, comme neùt pas manqué de le faire un des maîtres de Mikail, il témoigna lui-même d'une fort grande incjuiétude. Il lui demanda des détails, et, se remémorant les sons que lui-même venait d'entendre, il n'hésita pas à déclarer qu'ils venaient d'une voix surhumaine.
— Tu as rencontré certainement une Roussalka, dit-il à son fils, et c'est un grand bonheur que je sois arrivé à temps. Car elle t'aurait pris le cœur, et tu aurais été à jamais perdu pour nous.
— Une Roussalka? murmura machinalement Mikail, évoquant à son tour des souvejiirs volontairement oubliés.
— Heureusement que je suis venu te sauver! Filles ont peur des hommes de mon saint ministère et n'osent s'y attaquer.
Au moment même où le pope prononçait ces mots rassurants, tout près, tout près, la voix reprit avec une intensité plus grande :
La rive cliante et le Ilot pleure.
Aï ! youli !
Et un éclat de rire strident retentit sous la frondaison
prochaine. Elles les avait donc suivis! C'est bien exprès qu'elle les narguait. Mikail se sentit défaillir. Mais ce fut moins de terreur que de je ne sais quelle délicieuse torture on le désir éperdu de la revoir était avant tout. On eût dit que celte voix lui était, dans l'aii', un appel auquel répondait tout son être.
^e se pouvant contenir, après cet instant de faiblesse, il s'élança en avant et écarta rapidement les branches. Comme un elfarouchemenl de pas légers, à travers les feuilles, emporta une forme blanche d'où vibrait toujours le même rire moqueur. Le vieux lérémeï l'entrevit, comme lui, et, d'une voix de tonnerre, les bras tendus en avant, avec la croix qu'il avait prise sur sa poitrine, dans la main droite, il exorcisa l'apparition, véhément, les yeux levés au ciel dans une extase farouche...
Plus rien. La saulaie voisine avait repris sa sérénité nocturne. Comme pour en saluer le retour, le rossignol se remit à chanter. Sa voix douce ramena un peu d'apaisement dans les àmès également troublées des deux hommes, mais si différemment ! Celle de lérémeï par un sentiment d'horreur elîroyable, et celle de Mikail par un enchantement mystérieux, dont il ne songeait même pas à se défendre.
— Je savais bien que je chasserais le mauvais esprit! dit le pope à son fils. Tu n'as plus rien à craindre maintenant.
Et, sans lui répondre, Mikail pensa que son père se trompait peut-être.
Ils continuèrent à marcher silencieux dans l'herbe luisante, aux reflets métalliiiues où s'aiguisaient déjà de vagues rosées aux rayons de la lune, lis n'avaient guère quitté la rive du fleuve qui, dans un épanouissement de nature moins dense aux abords de la petite ville, roulait majestueux, semblable à une route de verre sombre, comme a dit Gogol, enfermant dans son lit d'azur toutes les étoiles, reflétant au loin les montagnes boisées où dorment les corbeaux.
LA KOSAKE. Ul
Ils étaient arrivés à Romanowiva. Presque toutes les lumières étaient étoiiites déjà dans les maisons. A une seule les fenêtres étaient vivement éclairées. C'était celle du pope lérénieï. Des cris joyeux sortirent de la croisée ouverte quand les silhouettes des deux hommes se dessinèrent au tournant de la rue, 2;rimai;antes sur la blancheur des murs tout découpés de plantes grimpantes, ohiiiiuement éclairés par la lune.
Un instant après, Mikail était embrassé par ses deux sœurs Sonia et Maroussia et, dans les larmes de joie du retour, ces mots mélancoliques retentirent :
— Comme notre mère eût été heureuse !