CHAPITRE II
La maison du pope lérémeï était une des plus jolies de Romanowka et aussi des mieux soignées à l'intérieur. Veuf depuis plusieurs années déjà, il en avait abandonné la direction à sa fille ainée Sonia, une jeune personne presque grave et qui tenait, par sa nature, de la femme que le pope avait épousée et qui était Russe du Nord, blonde et grande comme celle-ci.
Elle avait les plus beaux cheveux blonds et les plus beaux yeux bleus qu'on pût rêver et une majesté précoce dans l'allure; bienveillante et douce, adorée de sa petite sœur Maroussia et de tous ceux qui la servaient. Maroussia, au contraire, était une gentille Petite-Russienne, brune, fine, endiablée d'enjouement, espiègle au possible. Elles faisaient un couple charmant dans la demeure du vieux pope qui s'était marié sur le tard, un peu mélancolique en l'absence de son fils Mikaïl qu'il avait toujours particulièrement aimé.
Très riante, comme toutes les maisons des jjetites villes d'Ukraine, celle-ci était située sur la hauteur et on y dominait le neuve dont les ondes avaient grossi depuis la nuit tranquille où Mikaïl en avait suivi la rive, si prodigieusement ému par la mystérieuse apparition. Les mois avaient passé, en effet, et on était arrivé audernier jour de l'année, par un chemin un peu monotone, doux cependant, en apparence, pour les hôtes de la maison de lérémeï.
Rentré chez lui, le pope s'était dit qu'il avait été peutêtre un peu loin en croyant aussi facilement à la poursuite
d'une Iloussalka et en avail-il sournoisement demandé paidoii à Dieu. Il n'avail donc eu ijarde de reparler à son (ils ili! cet épisode nocluine fie son relonr. Mikaïl, de son côté, sentant venir le moment d'entrer délinitiveinenl dans les ordres, faisait sincèrement de son mieux pour chasser de son esprit ce souvenir troublant à son recueillement.
Mais il convient de dire tout de suite (|u"il luttait en vain contre l'obsession dont il était l'objet. 11 ne pouvait ouvrir un livre, si grave qu'il l'ùt, ou si attrayant, sans qu'entre ses yeux et la page, soudain confuse, passAt l'image de la baigneuse (jui chantait à la lune et (jui, si cruellement, avait ri de lui. Son sommeil était toujours hanlé des mêmes rêves où il la revoyait dans ce mystérieux décor des rives du Dnieper, peuplé pour lui d'enchantements immortels.
D'un esprit assez froid, en principe, il avait tenté du raisonnement d'abord pour dissiper celte dangereuse impression. C'était une pure naïveté d'enfant sortant de l'école. Plus humble et plus vrai ensuite, il avait recouru à la prière; mais il ne semblait |)as que celle-ci fût entemlue de qui que ce fut. il demeurait dans la même mélancolie impatiente de quelque bonheur inattendu, le seul <}u'il conçût maintenant, celui de la revoir. Il se rendait fort bien compte, en elfet, lui, qu'il avait eu all'aire non pas à une créature surnaturelle, mais à une femme vivante. Il le sentait bien rien qu'aux tressaillements de sa chair et à l'acuité de sa soutVrance. Sa torture était donc compli(iuée d'une curiosité extraordinaire à l'endroit de l'être qui lui était apparu dans de si étranges circonstances. A quel monde social pouvait bien appartenir cette petite sauvage? Pourquoi l'avait-elle poursuivi ensuite, même sous la protection de son père? Elle était peut-être demeurée dans le pays. Peut-être, elle aussi, avait-elle quelque caprice méchant de le revoir?
Et il était tremblant de désir inconscient à cette seule idée. Ah ! que lui faisaient ses railleries pourvu qu'il revit
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son souriiv ; que lui importaient les tortures à venir pourvu qu'il revit ses yeux allirants pareils à deux petites llammesdans un eiuliroussailleinent de sarments sombres, deux petites flammes d'incendie dans la forèi noire de ses cheveux !
Tout l'automne, à travers le paysage ensoleillé, par les bois qu'un Dieu prévoyant semblait envelopper d'une fauve fourrure, il avait erré à l'aventure, prolongeant ses promenades dont son père s'inquiétait, sans en deviner précisément le but, mais par le sentiment vague d'un danger pour lui. Qui sait si la Roussalka ne le guettait pas encore! Mais il se gardait bien de lui faire part de ses craintes.
Quant à Sonia, elle le grondait quand il avait laissé brûler, en arrivant déjeuner trop tard, les excellentes pâtisseries qu'elle avait confectionnées pour lui, mais si doucement et avec un si bon sourire! Maroussia, elle, profitait de ses longs départs pour méditer des espiègleries dont il souriait seulement, mais dont elle riait aux larmes. Ainsi, dans ces quotidiennes sorties, avait-il revu, sur la route de Kiew, le ruisseau bordé de saules et le passage où son père lui avait si inopinément tendu les bras.
Puis les temps étaient devenus plus durs, bien que les hivers d'Ukraine n'aient pas les rigueurs de ceux du nord de la Russie. Le Dnieper avait déchaîné ses eaux troubles et s'était couvert d'écumes d'argent, comme un cheval qui mord son frein. Et les neiges avaient couché leurs blancheurs, à la fois protectrices des herbes et meurtrières des pousses, sur le paysage montueux, en dessinant les sinuosités par des ombres bleues. Le vol roux et fauve des vautours avait passé dans l'air après le vol blanc des cygnes. La jolie maison du pope avait fermé ses doubles croisées où ne s'échevelaient plus les plantes grimpantes qui la transformaient, en été, en une petite forêt fleurie. De la sienne, Mikaïi restait quelquefois, des heures entières, les yeux perdus sur cet horizon, interrogeant du regard l'espace vide au dehors du paysage désolé. Et, par
un senliment sini!:ulièrement oppressif, il se prenait, pour elle, (le pitiés subites et désespiTées, pensant iju'elk' dait peut-èlre là encore tians cette nature cruelle; et les vers virg:iliens chantaient dans sa mémoire d'étudiant récemment sorti des écoles, ceux de fiallus à Lycoris :
' Ail! le ne IVii^oia l;i'd:ml!
Ah! tibi ne tencras glacies sccet aspcra plantas!
Oui, par je ne sais quelle folie de son cerveau, il la revoyait errante, sans abri, sans ami la couvrant de son manteau, au bord du ruisseau coupant de glace, sous la saulaie scintillante de givre et (jui diamanlail sa chevelure; les épaules mordues, ses jolies épaules de jeune llUe aux délicieuses maigreurs, par les rudes baisers de la bise; et une force invincible Tentrainait hors de lui-même pour courir à son secours. Tout cela était insensé, mais, malgré lui, malgré l'étude, malgré le secours de Dieu imploré avec de réelles ferveurs, il y revenait par une pente impossible à remonter de ses souvenirs et de ses impressions nouvelles.
D'autres fois, il demeurait d'autres heures à regarder les dessins lumineux, fantastiques el rouges que le feu intérieur trace aux portes de métal des poêles, et, dans ces nuages vagues, changeants comme la forme des nuages dans le ciel, il retrouvait des silhouettes qui le faisaient tressaillir, où la sombre chevelure de l'inconnue ("tait tracée par les ombres, où ses yeux étincelaient dans les incandescences. El son esprit s'épuisait à des méditations vagues, sans qu'il lut capable de s'y arracher.
Pour ces raisons recherchait-il la solitude. Le vieux lérémeï s'en applaudissait, pensant qu'il consacrait ce temps au recueillement, à l'élude des saints devoirs de son ministère. Sonia en éprouvait un certain chagrin, devinant qu'il avait quelque peine; Maroussia s'indignait, elle, de se voir privée d'une compagnie qu'elle avail longtemps et impatiemment espérée dans l'arrivée de son frère.
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UiK' lies premières visites de Mikaïl, h sou arrivée, avait été pour le pope Acliinofl", dont la (ille Ilaiina lui avait été, tout enfant, fiancée, par un caprice d'amitié de leurs parents. Hien qu'il en eut gardé un souvenir de (|uel(|ue tendresse et que la jeune (illo lut tout à fait charmante, il l'avait revue sans la moindre émotion. Le vieux lérémeï et son ami n'en avaient pas moins poursuivi leur projet, attribuant à une timidité toute naturelle la réserve où ils voyaient les deux jeunes gens.
Ce soir-là, Hanna était venue, et aussi beaucoup d'autres petites amies de Sonia et de Maronssia; car il y avait fête chez le pope lérémeï. C'était le ilernier jour de l'année et les jeunes filles avaient demanilé à le passer gaiement, entre elles.
Dans la maison coquettement parée, ou l'on avait rallumé les cierges de la Noël, autour du samovar étincelant, sur un large plateau de cuivre qui semblait de l'or, les gâteaux étaient amoncelés, saupoudrés, comme si une neige très légère était tombée dessus.
Plus loin, un souper était préparé sur la grande table à la nappe brodée de rouge avec des troïkas fantastiques courant sur la blancheur de la toile et les zakowski les plus savoureux, poissons et chairs fumées découpés en minces lamelles, autour d'un llacon de vodka, présentaient le plus appétissant aspect.
Le vieux lérémeï s'était promis de présider lui-même cette petite et innocente réjouissance. Mais il était écrit qu'il en serait autrement. Car, au moment même où toutes les jeunes invitées étaient réunies, où la gaieté s'allumait comme un feu léger qui court dans les brindilles sèches, le vénérable pope fut mandé pour aller donner les secours spirituels à un mourant demeurant, non pas à Ilomanowka même, mais loin dans la campagne, ce qui ne lui permettrait pas de revenir à temps peut-être pour ce baiser du dernier instant de l'année, où tous les souhaits de bonheur pour l'année future sont enfermés. C'était donc un contre-
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temps réel, et dont le pauvre homme lut vraiiiMMil 1res malheureux. Mais il élail, avant tout, tIévouO à son ministère. Bien enveloppé dansnne fourrure épaisse, il s'clança done ilans la nuit éloilée mais iVoide et dont il semhiail (|ue les étoiles fussent des grains de givre, tant élail dur leur scinlillemcnl. Mais ce ne fut pas sans avoir recomnuuidf à son lils Mikail île le remplacer dans celte aimable et hospitalière occupation qu'il s'était promise pour luimême.
Milvail s'y prêta de bonne gn'ue, l)ien (|ue la présence d'ilanna, (jue sa froideur commençait à froisser, ne lui fût pas absolument agréable, et que les taquineries, exquises cependant il'iiKention, de Maroussia rimpalientassenl (|uelqnefois. Mais Sonia le remercia d'un si bon regard d'èti-e resté avec elles !
El ce fut un bal)illage charmant de jeunes filles, un véritable gazouillement d'oiseaux, dans une volière ensoleillée. Car il faisait aussi clair qu'en plein jour dans la grande pièce bien chaude, aussi ciuuule (|n'en plein été, et la gaieté est comme un soleil dont on est doucement pénétré. Sonia, la plus grande, avait grand'peiue à maintenir un peu de discipline parmi ces aimables dissipées.
Quant à Mikaïl, vaguement souriant dans cette joie sincère et naïve, il pensait plus loin, loin de la maison ; il revivait, tout éveillé, son rêve. Un moment, les jeunes filles s'amusèrent à tracer des ombres chinoises avec leurs mains, faisant courir des silhouettes sur la muraille, silhouettes qui se déchiraient, se coupaient, se déchiiiuetaient de la façon la plus imprévue aux cadres dorés des icônes et aux ornemenls accrochés. Kt Mikail suivit ce jeu, stupidement, l'esprit ailleurs, mais cherchant encore à ressaisir, dans ce caprice des lignes, les foiines autrefois entrevues, quelque chose de l'apparition, dont il ne pouvait chasser le souvenir.
l'uis elles chantèrent tour à tour, llanna AcIuMoff, qui
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avait uno voix très fraîclie, dit cotlo chanson, (jne Sonia trouva charmante et Maroussia inutilement triste.
0 Sok'il, vcrsi" ta lumière Sur les blancheurs du lac Orra, El sous l'Aurore, la première.
Ma bicu-aimée y descendra.
Pour baigner sa face rosée Dans l'eau qui rellèle son front, A U'avei s la ^lace brisée, Ses bras de neige plongeront.
Ame des ])ins, dis ton antienne l'rès des blanclieiirs du lac Orra, El, mêlant sa voix à la tienne, Ma bieii-aimée y répondra.
Elle dira notre amour tendre Et qui, des jours, brave l'afTronl, Si doucement que, pour l'entendre, Les oiseaux du ciel se tairont!
Emporle mon âme, colombe, Jusqu'aux blancheurs du lac Oi'ra, El, jusqu'à l'heure où la nuit tombe, Ma bicn-aimée y restera !
Mikaïl, lui, l'avait écoutée, distrait, les yeux collés à la vitre oiï la gelée, au dehors, dessinait des arahesques, de véritables paysages, avec des arbres aux feuillages minuscules, et, entre les arbres, des ruisseaux aux fieurs étincelantes, la clarté de la lune ne l'aisant de ce tableau fantastique qu'un scintillement oii, de temps en temps, passait une ombre, celle de quelque promeneur attardé (ju'altendait aussi quelque table amicale.
Et cet imperceptible mouvement dans l'immobilité transparente du verre lui faisait passer par tout le corps un frisson, comme si ce faux paysage se fût soudain animé, comme si l'image y eût soudain passé, à laquelle s'obstinaient sa langueur et son dégoût de tout le reste. Et il entendait, argentins comme s'ils eussent tinté à ces clochettes de givre, le rire cl la chanson dont il était demeuré comme
aiïolé, le lire qui l'avait mordu au rœur el la chanson qui disait :
Saclie nie fuir ou nie cinrmer.
La fuir! C'est on vain (pi'il l'avait l'ait jusque dans l'asile sacré de la maison paleniellf. La charnier! Mais la reverrait-il jamais, el puis ne l'avait-elle pas implacablement raillé, le poursuivant de sa moquerii' jus(|u'aux portes mêmes de la ville? Et dans cette concenlraliou de toutes ses pensées en un seul désir sans espérance, il entendait seulement, comme un bourdonnement confus d'abeilles aux approches d'une ruche, ce gazouillis charmant de jeunes filles joyeuses el indifi'ércnles qui tourbillonnaient autour de lui.
Leurs jeux étaient cependant devenus plus calmes, et elles en étaient, sans doute, aux conlidencesqu amènent ces cordiales solennités où les amitiés avivées s'abandonnent à d'instinctifs désirs d'intimité. Car, se groupant à leur fantaisie, elles causaient tout bas entre elles, de ce dont causeront éternellement les jeunes (lUes sans doute, du premier amoureux qui leur a souri et du fiancé qu'elles révent. Et, pour un moins indifférent queMikail, le tableau était exquis de ces mignonnes télés rapprochées, chevelures brunes et chevelures blondes mêlées,^ d'où montait le même parfum de grâce et de jeunesse.
— Si nous consultions les petits bateaux! s'écria tout à coup Maroussia. qui, elle aussi, bien que plus jeune que ses petites amies, parlait de son mariage à venir avec un sérieux tout à fait comique.
— Non ! dit Sonia, tu sais que notre père défend absolument tous ces jeux qui louchent de loin à des superstitions et à des sorcelleries.
Mais toutes se récrièrent. Ktait-il rien de plus innocent que ce délassement ! Parbleu ! elles savaient bien (jue tout cela était des inventions et des mensonges. Sonia se laissa convaincre et bientôt Maroussia eut apporté sur la table,
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OÙ fumait le samovnr. une de ces lari^es cuvettes laquées lie noir et de roui;e, avec des festons rndimentaires de couleuret qui servent à laver les menus objets de service; puis, ouvrant un bulïet, elle en tira une assiette de noix qui fuient inimédialenient cassées, niaisniéthodiquenient, c'est-à-dire en séparant les deux parties de la coijue sans luiser celle-ci. Tandis que les plus gourmandes en grignotaient l'intérieur comme l''s souris, Maroussia acheva de vider de leurs nervures inutiles les demi-coquilles pareilles maintenant à de petits canots.
Aidée d'Hanna qui semblait prendre un plaisir impatient à ces préparatifs, elle planta dans chacune une de ces petites bougies de couleur qui servent à décorer les arbres de Noël, et. ainsi gréées d'un minuscule cierge, les mignonnes embarcations furent lancées dans la cuvette remplie d'eau.
Au pied de la bougie, ou avait déposé, dans chacune, un nom écrit sur un petit carré de papier replié ensuite, un nom seulement, celui d'une des jeunes filles présentes ou du fiancé qu'elle supposait pouvoir devenir le sien. Puis toutes les bougies étaient allumées et ce fut bientôt une véritable constellation qui courut sur le lac improvisé.
Dans cette expérience de magie enfantine, quand un de ces brûlots enflamme le bout de papier posé sur l'autre, on regarde les noms écrits sur tous les deux et ce sont des jeunes gens qui se marieront ilans l'année.
L'idée de Maroussia eut un énorme succès. Mikaïl, bien entendu, avait refusé de prendre part à ce divertissement, tout en déclarant qu'il ne le trouvait coupable en rien et (juil se garderait de dénoncer à son père celles qui y auraient pris plaisir.
Tout en en suivant les péripéties sans grande attention, le vacarme joyeux qui se faisait autour ne lui permettant pas de s'abandonner à sa chère rêverie, il put Aioir distinctement la candide Ilanna qui avait glissé sou nom, à lui, dans un des petits bateaux, souffler doucement pour le
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rap.proclier de celui où élait écrit le sien. Mais cette tempête volontaire promenait, en vain, le désordre parmi les tMnbarcations voisines, cl ce fjni résulta nettement de cette supercherie, c'est qucchacune dos joueuses eut son navire embrasé par le pavillon enllammé du liancé d'une autre.
C'est ainsi qu'à Sonia échut un gros marchand qu'elle ne pouvait souffiir, mais dont raiïolail une de ses amies, et à Maioussia, (jui rêvait d'un chevalier-garde, un percepteur des contributions. A chacune de ces méprises, ce furent des éclats de rire et d'innocentes moi|ueries.
Le destin fut unanimement déclaré imbécile, ce qui était, au fond, plus sage qu'on ne le croit.
— Interrogeons maintenant les bonshommes de cire! lit Ilanna devenue la plus ardente de toutes à ces jeux.
Avec une complaisance infinie et, tout en haussant légèrement les épaules, Sonia alla chercher, dans une armoire dont, seule, elle avait la clef, tous les bouts de cierges qui avaient servi aux offices. Placés au-dessus du feu, dans une cuiller, ils constituèrent, en fondant, une masse de cire vierge qui fut projetée, toute brûlante, par coulées successives, dans une bassine pleine d'eau glacée. Le refroidissement immédiat donne, à ces petites masses successives, des formes diverses qui, transformées en ombres cliinoises sur le mur, y dessinent des figures inattendues où l'imagination retrouve des gens de professions différentes, un soldat à l'exercice, un marin fumant à son bord, un employé à son bureau. Autant de futurs é|)oux pour celles (jui ont choisi un de ces blocs de cire, au moment où il tombe dans la glace.
Pour la seconde fois, le sort invoqué se moqua décidément des joueuses et chacune fut servie au contraire de son aspiration; seule Hanna soutint qu'une de ces images, dont personne n'avait pu définir le modèle, et la silhouette semblant hésitante entre le renard et l'éléphant, ressemblait exactement à un pope en prière.
Mikail lui-même ne put s'empêcher de sourire en voyant
SOUS quel aspect rimajîinalion peut nous faire retrouver ceux dont est préoccupée notre pensée. Il ne se disait pas qu'il était à tout moment victime d'une illusion parrille.
— Eli bien, passons au miroir ! s'écria une des plus endiablées.
— Oh ! pour cela, non ! lit Sonia avec autorité. Cela est beaucoup plus sérieux et tout à fait défendu.
El, comme plusieurs de celles qui étaient \h iiinoraienl en (juoi consistait ce nouveau sortilège, Sonia leur expliqua que, dans les campagnes, il était pratiqué des familles sans piété seulement et était certainement, de l'avis de tous les théologiens, une diabolique invention.
Jugez-en plutôt. Le dernier jour de l'année, à minuit sonnant, celui ou celle (|ui veut affronter ce présage interdit pose, devant elle, un miroir entre deux bougies, et, derrière soi. un autre miroir, de façon à apercevoir dans le premier l'infinie succession des reflets de la pièce où l'on est et de sa jiropre image. Puis, par trois fois, on appelle celle ou celui qu'on souhaite pour époux, et d'aucuns affirment que la figure évoquée apparaît quelquefois. Mais quelquefois aussi, c'est quelque tableau sinistre, quelque chose de terrible, comme un cercueil à l'église ou un tombeau sous la neige.
— Vous voyez à quelle terrible apparition on s'expose, fit Sonia avec conviction, et qu'il ne faut jamais faire cela.
Beaucoup insistaient cependant, Hanna surtout, et Maroussia avait même été chercher un miroir, quand un bruit se fit devant la porte, dans la rue. C'était le pope lérémei qui rentrait, hérissé de frimas comme le bonhomme Noël. Avec une rapidité infinie, ses filles firent disparaître tout ce qui avait servi à leurs précédents maléfices. Le pauvre homme était bien las et bien attristé.
— L'année finit mal, dit-il d'une voix brisée. Je viens de voir mourir dans mes bras un homme que j'aimais
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l)oauc(>ii|) et que Dieu recevra rerlaiiicmcnl dans son soin, mon vieil ami Ivaiiowilcli, el, couinu' je revenais, on m'a appelé auprès d'une jeune fille de viniil ans (jui rendait l'âme. Dieu est juste assurément ; mais ses arrêts semblent aussi eruels (jue mystérieux. 11 Trappe, du même coup, le vieux eliène el le lis triomphant à peine épanoui. Ayons loi cepeudanl dans sa miséricorde et prions. Mikail, lu vas dire, après moi, les répons de. la prière des morts pour celle pauvre jeune fille. Je suis arrivé trop lard!
Tout le monde s'agenouilla el le pope commenra de dire la prière à laquelle Mikail répondit en homme qui sort du séminaire, et d'une voix profonde qui sembla charmer l'oreille paternelle. Quel beau pope il ferait, lui aussi, bientôt, dans sa belle chevelure noire et avec celle grande ombre douce qui était dans son regard! car les prêtres là-bas ont grand soin de leur beauté et de la puissance de leur voix. Celle du pauvre lérémei était bien cassée niaintouanl. mais, autrefois, elle avait fait sonner les litanies comme un tonnerre.
Fuis le pope bénit tout le monde avec sa croix cl adressa quebiues prières supplémentaires aux vierges de Kazan el (le Sainl-Vladimir, dont les images étaient pendues à la muraille, encadrées dans une déchirure quadrangulaire de cuivre doré, et devant lesquelles brûlaient de petites lampes que Sonia et Maroussia entretenaient tour à loiir.
C'avait été un changement complet dans la disposition des esprits, dont son arrivée avait donné le signal ; une façon d'office funéraire intime avait succédé aux éclats de rire et aux confidences des jeunes filles. Bien qu'il ne fût pas minuit encore, toutes comprenaient qu'un retour à la gaielé était impossible et qu'il fallait, d'ailleurs, laisser l'homme de Dieu prendre un peu de repos.
Donc, pendant que celui-ci, servi par Sonia, prenait quelque nourriture et un cordial sur la table préparée pour le souper, toutes les jeunes filles s'enveloppèrentj
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|ioiir braver le IVoiil du dehors, et Mikaïl fut chargé de les recoiuiuire chacuue à sa porte. Il le fit avec une bonne i^ràce mélancolique, quand ses sœurs curent fini d'embrasser leurs amies, en leur souhaitant toutes les prospérités désirables pour l'année à venir. Une à une, il les ramena au seuil de leur famille. Ilanna fut la dernière qu'il accompagna, parce que, pour demeurer plus longtemps avec lui, elle l'avait demandé ainsi.
Ils marchèrent silencieusement l'un auprès de l'autre ; le cœur de la jeune fille battait à se romprç. Mais pouvaitelle parler la première? On arriva ainsi à la porte du pope AchinofI' sans qu'elle eût pu rassembler son courage et sans que Mikaïl lui eut adressé la moindre parole. Il ne répondit pas davantage à l'étreinte dont elle serra ses doigts en le quittant, et, quand l'huis se fut refermé derrière elle, elle ne put retenir ses larmes.
Le temps était admirable au dehors, et c'est lentement que Mikaïl regagna la maison paternelle. Sous la piqûre du froid, il sentait cependant cet apaisement qui nous vient de la nature, dans l'air frais que nous respirons, dans les mille bruits qui émanent des choses, dans le spectacle des étoiles poursuivant leur course tranquille dans l'infini. Le sol, gelé, craquait sous ses pas avec un rythme grinçant, dont sa marche était scandée. Aux fenêtres des demeures où se fêtait aussi le dernier jour de l'année, les lumières mettaient des pointes rouges et vacillantes comme les petits brûlots qu'il avait regardé flotter, tout à l'heure, dans la large cuvette laquée de rouge et de noir.
Dans le ciel passaient cependant de petits nuages sombres qui lui rappelèrent les figures étranges qu'avaient prises les ombres de la cire durcifiée par le subit refroidissement. Toutes ces folies de jeunes filles qu'il n'avait suivies que d'un esprit très distrait lui revenaient cependant à l'esprit. Quand la lune, se dégageant de ses légères mais opaques vapeurs, se dessina toute grande, au firma-
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iiieiil, eiili'<' deux luils, il ro|.^»r(l;i instiiirlivemeiit dcrrièie lui poui' voir si uu second uiiroir n'y était pas posé (jui lui reuverrail l'iuiaiîe ilo celui-là et de tout ce qu'il rellétail. JuslenuMii une flaque d'eau gelée répétait le disque d'argent à terre, vibrant de rides i m perceptibles et soudain solidifiées. C'est que le soililèirc raeunlé, avec leri'eur, par Sonia, lui revenait à l'esprit; mais tout cela confusément, comme dans un rêve où il marcliail éveillé, sous les infinis stellairesà l'implacable sérénité, dans ce silence menteur de la nuit où tout nous parle, où de mystérieuses voix nous appellent, où le chœur des souvenirs bourdonne de lointaines litanies dans notre cerveau recueilli comme un temple, et y secoue comme des fumées d'encens.
Volontiers, il eût prolongé, durant la nuit tout entière, cette [)ronienade aux étoiles; et, plus volontiers encore, fuyant la petite ville, il aurait erré dans la campagne voisine, où toute son âme était restée depuis l'apparition du soir de son retour. Mais il pensa qu'il avait laissé son jière soulîrant, que lérémei était vieux, et que ce serait un ci'ime lie lui faire, par surcroit, quelque inquiétude. 11 rentra donc et referma doucement la porte derrière lui. Puis il monta à la chambre de son père, après avoir traversé la salle si joyeuse quelques heures auparavant, et maintenant vide, avec les débris de la fête rassemblés à la hâte, les flambeaux éteints, et cette odeur liède (|ue, seule, une réunion de jeunes filles peut faire respirable et comme venue d'un jartlin ensoleillé.
Ses sœurs dormaient déjà sans doute, sous la blancheur virginale des draps moins blancs (|ue leur àme blanche. Le vieillard reposait aussi, étendu dans son lit étroit et dur d'ascète, les lèvres — des lèvres exsangues et ridées — encore vaguement agitées comme par une prière, la respiration bruyante de ceux qui sont vieux et qui ont peiné beaucoup. Mikaïl prit doucement la main du dormeur dans la sienne et, respectueusement, la baisa sans le réveiller.
Puis il monta dans sa propre chambre et. comme tous les soirs, sachant que le sommeil serait lent à venir, il s'assit auprès de la croisée et regarda au loin, dans l'immensilé. Le Dnieper charriait d'énormes glaçons qui se chevauchaient comme de lourdes nuées par un temps d'orage, avec un fracas qu'il n'entendait pas, mais dont il devinait, les connaissant, les roulements de tonnerre. Les îlots de glace (louaient dans la masse d'un bleu sombre, se poursuivant, avant de s'enire-choquor, comme des navires en guerre. Un remous violent les faisait tournoyer, l'un sur l'autre, ou bien doux courants contraires les jetaient face à face. Alors, c'était une escalade. Parfois on eut dit aussi d'immenses ours blancs se dressant et en venant aux prises.
Les regards de Mikaïl s'obstinaient à ce spectacle où apparaissait comme une image de l'état de ses pensées se heurtant en des contradictions inouïes, mais toutes emportées néanmoins par le même courant, comme les glaçons sur le fleuve qui trace à toutes ces ruines le même chemin inflexible et fatal. Un moment, il mit ses mains sur ses yeux, comme s'il se sentait vraiment roulé vers un abîme. Quand il en souleva ce voile vivant, il se mit <à regarder le ciel avec Je ne sais quels désirs de prière dans l'âme. Mais le ciel semblait lui-même une immense glace que rien ne pouvait entamer, ni les flèches d'or inutiles des astres, ni les vœux plus inutiles encore des mortels.
Et la vie était entre ceci et cela, entre le fleuve débordé se ruant à la mer et le firmament impitoyablement tranquille, entre ces deux infinis de cruauté, ici violent, là plus eff'royablement encore sinistre, dans la petite ville où tout dormait ou se réjouissait, au seuil d'une année qui serait pareille à toutes les autres, c'est-à-dire faite de séparations et d'adieux!
Pour s'arracher à ces impressions désespérantes, il essaya d'évoquer l'image gracieuse des jeunes filles qui, tout à l'heure, jouaient et riaient avec ses sœurs, la douce figure
d'Haiina, dont la mélancolie flatleusc ne lui avait pas échappé, la franche gaieté des innocents sortilèges (|ue sa sopur Sonia n'était pas loin de considérer comme criminels. Mais son esprit était décidément rehelle à ces douces invocations.
A ce moment, une fenêtre s'éclaira subitement en face, dont le verre, intérieurement étamé parla huée du dedans condensée sous la double vitre, présentait l'opacité l'éfléchissanle d'un miroir. Comme dans la rue, en se retournant vivement, il vit, tel un miroir |)areil, l'image de celte croisée voisine, découpée dans la tenture, la pièce étant dans l'ombre, parce que la bougie qu'il y avait apportée s'était éteinte sans (ju'il y prit attention.
C'était donc une obsession nouvelle! Ce qu'avait raconté Sonia, d'un vieux sortilège paysan, lui revenait sans cesse à l'esprit, ce maléfice (|u'elle avait si vivement interdit à ses compagnes. Y avait-il donc quelque chose de vrai dans cette superstition obstinée de gens qui tiennent leurs secrets on ne sait d'où? S'il pouvait la revoir ainsi, en l'évoijuant comme sa sœur lui avait appris à le faire ! Il se frappa le front, se demandant s'il ne sonnerait pas le creux et s'il n'était pas fou.
Mais non! la tentation de cette folie devenait invincible chez lui. Minuit allait sonner tout à l'heure. C'était le moment où pouvaient apparaître les images. Mais s'il allait amener celle d'un cercueil dans l'église ou d'une tombe dans la neige? C'est alors qu'elle serait morte, et, au moins, serait-il délivré. Morte, elle! Et l'horreur le prit d'avoir pu concevoir ce sacrilège de Dieu que cet être si beau, si jeune, si formidablement vainqueur du sien, pût être couché inerte sous la neige qui respecte et conserve et purifie tous les germes où s'épanouira le printemps. N'élait-elle pas une jeunesse plus belle que celle des Heurs, plus harmonieuse que la chanson des oiseaux ! Non! non! elle vivait. Elle n'était pas loin sans doute; car il vivait comme hanté de son souffle, sous les appréhensions
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lie colle cliaii' eiilrovue, souhailée, dans un air plein de son parinni ! El il ne (enlerait pas toul pour la revoir un inslanl. IVil-ce un crime !
11 se jela à c:eiioux pour prier Dieu de l'arracher à celle lentalion impie de l'inconnu, (lien ne desccndil, sans doule. en lui, de la clémence el de la clarlé divines; car il se releva comme un possédé, courut à la cheminée qui portait, au-dessus d'elle, une glace entre deux icônes, alluma deux bougies, l'une de chaque côté, puis en disposa une seconde, un pelil miroir qui servait à sa toilette, derrière lui. Puis, après de nouveaux combats encore, ne sachant pas même le nom de celle qu'il allait appeler, il murmura par trois fois, interrompant les douze coups de minuit qui sonnaient à l'église : « Douchka ! Douchka ! Douchka, viens ! » Douchka, c'est-à-dire : « Ma petite âme ! »
Or, dans la glace à laquelle il faisait face et où il aurait pu se voir, lui-même, aussi pîile qu'un mort, une vision passa, rapide, mais nette el foudroyante de réalité : celle de la steppe, la fille aux cheveux sombres embroussaillés, au rire passant entre les lèvres comme un éclair d'acier, aux yeux pareils à des pointes de braise dans les cendres d'un blanc ambré qu'une flamme laisse après elle.
Et elle riait encore avec la même insolence délicieuse; et il n'entendait pas sa chanson railleuse, mais il la devinait au mouvement de sa bouche. C'était la même moquerie obstinée avec la même attirance sensuelle; ce contraste vivant d'un être qui vous raille et qui cependant pourrait vous aimer.
Difiicilernent il retint un cri qui mourut, en s'étouffanl, dans sa gorge. Éperdu, il se retourna pour s'assurer de la réalité de ce qu'il avait vu parmi les images de sa chambre. Mais la vision avait disparu. Il demeura un instant, les mains croisées sur les genoux, dans une sorte d'hébétement. C'était bien elle qu'il avait revue ! Elle lui avait paru vivante, non pas comme dans un rêve, mais comme dans l'absolue réalité, si bien qu'il avait cru sen-
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tir le rrôleinent (le son oorps le loiijî de son dos frissoiiiianl, el qu'il lui senibliiit que sou haleine lui eût soiifllé ;iux cheveux! El il se disait qu'elle élail plus belle et plus .itliiiyaiite encore que dans son |)ropre souvenir, avec sa chevelure irradianle d'ombre, elses prunelles lumineuses, et sa bouche sillonnée de blancheur par le rire. Elle avait le cou nu, malgré le grand froid (juMI faisait, son cou de jeune cavale aux fiertés infinies, au dessin superbe, llexible comme un arc, doré comme un lac au soleil couchant. Et il ne demandail même pas pardon à Dieu du crime qu'il venait de commettre; car, cela était certain maintenant, le maléfice opérait vraiment, et de telles api)aritions ne pouvaient être que l'œuvre de l'esprit malin. iMais que lui importait! Ah! le studieux enfant du séminaire de Kicw, le fils du pauvre lérémeï était bien mort en lui.
11 frottait et refroltail ses mains sur ses yeux, comme pour s'assurer qu'il était vraiment éveillé. Puis il se retournait du côté de la cheminée, les yeux tournés vers la glace entre les deux flambeaux qui brûlaient encore, et il répétait désespéré, avec des sanglots dans la voix : « Douchka! Douchka! Douchka! » Mais la petite àme ne répondait plus à sou appel.
C'est que les douze coups de minuit avaient cessé de tinter depuis longtemps. Un plus grand silence encore était descendu sur lîomanowka où, dans les maisons maintenant obscures comme le reste du paysage, les derniers baisers entre ceux qui se souhaitaient une année prospère avaient été échangés; où les nouveaux époux, sous la tiédeur et les caresses des couches légitimes, se rappelaient par quelles superstitions enfantines ils s'étaient appelés autrefois, el comment tout n'élait pas mensonge alors dans le bonheur qui leur avait été promis.
En promenant machinalement son regard, dans la chambre dont tous les objets avaient, un moment, disparu pour faire place à la diabolique image qui les avait tenus
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comme noyés dans son myslérieux rayonnement, Mikaïl remarqna que la jjorte devant laquelle il avait mis le second miroir était ouverte. Or il se rappela parfaitement l'avoir fermée avec soin, après être rentré dans sa chambre, comme il ne manquait jamais de le faire quand il voulait s'abandonner à sa fatale rêverie. Quelqu'un étail-il donc entré pendant qu'il rèvail? 11 fit le tour de la pièce, remania jusque sous les meubles et s'assura qu'il n'y avait personne.
Alors une inquiétude réelle lui vint de celte découverte. Son père, peut-être, plus souffrant, était venu l'appeler et il ne l'avait pas entendu! Très angoissé à cette idée, il sortit rapidement et fut à la chambre où il trouva lérémeï dormant dans la position même où il l'avait laissé quand il était venu pour lui dire bonsoir, très calme, avec le même marmottage de prières aux lèvres et le même rythme du souffle régulier, mais un peu hàlif cependant. Il alla écouter ensuite aux portes de Sonia et de Maroussia; il s'assura (ju'elles reposaient aussi.
Alors il descendit l'escalier pour faire l'inspection du reste de la maison. Comme celle de sa chambre, la porte du dehors était ouverte et il se rappelait plus nettement encore l'avoir fermée en rentrant le dernier, après avoir reconduit Hanna chez son père.
Il fit quelques pas devant la maison. Kien que la neige si dure sur le sol qu'elle ne prenait plus, déjà mille fois foulée, l'empreinte des pas. Rien que le ciel étoile ou la lumière blanche des étoiles semblait aussi une vapeur de neige, où la voie lactée donnait comme une impression d'avalanche lointaine. Rien que la ville endormie où quelques chiens errants seulement animaient d'une ombre mobile la blancheur des murailles.
Il avait peur maintenant. Il ne savait plus que croire. Il voulut appeler pour savoir si on lui répondrait; le mot de ((. Douclika! » lui vint encore, malgré lui, sur les lèvres. Mais ce nefut pas l'écho qui lui répondit. Non! une
nouvelle illusion sans doute. Mais un rire clair coniiniî celui qu'il avait entendu an bord du ruissean, et la ciianson qui vihrait par cette luiil d'été, aux branches des saules comme aux cordes flexibles d'une lyre. Se sentant devenir fou, il rentra, referma la porte du dehors et dressa, derrière, des obstacles qui ne pernu'ttaient plus de l'ouvrir sans faire un grand bruit. Puis, il remonta à sa chambre pour s'y barricader aussi. Il s'a|)erçut aloi's, en y entrant, que, dans son départ fouguenx, il avait jeté à terre et brisé la petite glace (jni lui avait renvoyé l'image charmeresse. Dans l'état superstitieux d'esprit où il était, il vil lîi un présage certain de malheur.
CHAIMïr»E TIÎ
Deux mois environ s'étaient écoulés depuis celte soirée, traiiique pour lui seul, en laquelle s'était ravivée sa mystérieuse soufîrance; où, pour ainsi parler, un nouveau coup de massue avait entré plus profondément le clou dont il avait le cœur déchiré.
De sombres pressentiments se mêlaient maintenant à ses menteuses espérances. Il redoutait quelque chose d'inconnu et n'en était que plus ardent à aller au-devant, comme dans tontes les choses où nous liuide la fatalité. Son père et ses sœurs s'apercevaient bien que quehjue chose d'étrange et de douloureux s'agitait en lui. Le vieux lérémei, tout en lui rappelant ([ue le temps de son ordination approchait, lui demandait quelquefois si la Uoussalka ne l'avait pas tourmenté de nouveau. Il liochait tristement la tète en s'en défendant. Sonia, qui le croyait amoureux, avait, pour lui, des pitiés et des prévenances charmantes. Quelquefois, elle tentait de l'interroger. Elle voyait bien qu'il n'aimait pas Ilaiina Achinoff. Mais était-ce quelque autre de ses couqiagnes qu'il souhaitait pour femme? Elle cherchait à le deviner et, quand elle croyait avoir trouvé, l'encourageait par de bonnes paroles. N'était-il pas beau et plein d'avenir? Le pope lérémei n'était-il pas parmi les citoyens les plus honorés de Komanowka? Quant à Maronssia, elle essayait, avec cette maladresse d'enfant qui ne comprend rien encore, de lui communiquer un peu de sa propre gaieté et le torturait par des folies ([u'elle espérait lui être des amusements.
LA KOSAKE. :jr.
Chez lui. Mikaïl élail décitlé à s'abstenir de toute cond- (k;nce. il y avait certainement du sortilè^^e dans son aventure, cl il ne voulait entraîner personne dans le monde d'obsessions où lui-mcme se sentait poursuivi.
Au dehors, sa curiosité aiguisée le rendait moins discret. Je ne parle pas de ses voisins de la petite ville dont il redoutait sagement les commérages. Mais souvent il s'en allait, au loin, toujours sur le chemin où il avait rencontré la magicienne, errer seul à l'aventure, et il causait avec les bonnes gens de cette campagne où elle lui était apparue. Il puise convaincre bientôt qu'il n'avait pas été seul à constater, dans la région andjiante, la présence d'un être qui se cachait et se montrait tour à tour, toujours fugitif, venant on ne sait d'où et allant où le menait son caprice.
Celui-ci l'avait rencontrée, dès le matin, à la petite aube rose, les pieds nus dans la rosée et bondissant comme une chèvre à la moindre approche. Celui-là avait été bien près de la surprendre auprès d'une source où elle dormait, les cheveux traînant dans l'eau claire. Mais au premier sursaut, olle avait disparu dans les buissons sans qu'il put reconnaître son visage. Un autre encore l'avait distinctement vue danser, un soir, dans un rayon de lune; mais un nuage avait soudain voilé l'astre et fait rentier dans l'ombre la vision. Tous étaient d'accord sur ce point que ce n'était pas une fille du pays, en faute d'amour, comme on l'avait d'abord supposé, mais un être nivstérieux, fantastique et redoutable, une Uoussalka, comme l'avait dit, à son fils, le pope lérémei.
A quelques jeunes gens de son âge, parmi ces rudes paysans, Mikaïl s'était encore ouvert davantage. Ils aimaient, sans doute, et seraient compatissants à un amoureux. Mais tous, au nom de l'amitié et du respect anticipé qu'ils lui portaient, le suppliaient de fuir une aventure dangereuse autant pour son âme et son salut éternel que pour sa vie. Car les Roussalkas ne rendent
pas à Dieu les ûmes qu'elles ont prises dans leurs filets, nies écoutait; il promettait d'être plus sasfe; mais le lendemain le retrouvait aux mêmes places, toujours soucieux et torturé par les mêmes angoisses faites de désir.
Un premier frisson de printemps courait dans l'air, bien que la paupière de glace des ruisseaux ne se fût pas encore ouverte pour rendre le ciel à leurs bleus regards. La neige, en festons plus minces déjà, ourlait les routes et mettait comme un panache aux buissons. Elle n'a pas, dans la Russie méridionale, celte solidité marmoréenne qu'il faut de longs soleils pour fondre. Le vague espoir du renouveau était partout. Bientôt, autour des tiges toutes blanches s'enrouleraient les plantes grimpantes aux (leurs multiples. Sonia et Maroussia parlaient déjà de faire des bouquets.
Le petit cours d'eau où la baigneuse lui était apparue et l'avait raillé était, pour Mikail, comme un lieu de pèlerinage. Il lui semblait que, quand l'onde y reprendrait son cours, délivrée des derniers glaçons, le premier objet qu'il y verrait reflété serait sa chère image. Les jours se passaient ainsi, pour lui, dans les bois, avec, pour société unique, les bûcherons encore emmitouflés, aux doigts gourds, qui frappaient à grands coups de hache dans les troncs blancs des bouleaux et creusaient des blessures odorantes aux troncs sombres des sapins, gens naïfs aux yeux bleus d'enfants, aux barbes luisantes, où les frimas pendaient encore, le matin, des pierreries. Particulièrement superstitieux, ils redoutaient plus encore, pour Mikaïl, que les gens de la plaine, son obstination à aller au-devant de l'irréparable malheur.
Il y avait parmi eux des jeunes gens et des femmes, des frères et des fiancés. Tout ce monde aux rudes jours avait cependant ses joies comme ses peines, et Mikaïl en était venu à envier leur sort. Comme pour en garder quelque chose, on le voyait souvent s'asseoir au milieu d'eux, autour des larges flambées qu'on allumait dans
quelque carrefour dont tous les arbres avaient élé jetés bas. Ils chantaient et leurs chansons étaient pleines de mélancolie, à moins que, tout à coup, le rythme ne s'en précipitât, comme dans un accès de gaieté folle.
Car le grand charme de cette musique populaire kosake est dans l'alternance rapide des mouvements où se peint la mobilité d'âme inhérente à la race. C'est tour à tour, tout à coup, un sanglot, puis un éclat de rire. C'est l'image parfaite de cette vie faite d'extrêmes, de joies exubérantes et d'enfantines douleurs. Ceux qui ont entendu dans les jardins de l'Ermitage, à Moscou, ces chœurs de femmes de la Petite-Russie, savent que rien n'est plus troublant et plus pénétrant tout ensemble.
Et les courts poèmes sur lesquels ces airs sont écrits ! Toujours les mêmes, amoureux et héroïques à la fois : la plainte du guerrier dont le meilleur cheval est mort dans la steppe, la douleur du pauvre garçon dont la tendresse est repoussée ; au fond, les deux plus ardents sentiments de l'âme humaine, qui n'est grandie que par le courage ou par l'amour.
Mikaïl se berçait à ces rustiques mélopées. Mais à travers toutes ces voix, une voix mystérieuse passait, mettant dans ce chœur une note redoutable d'au delà, la voix en- . tendue deux fois déjà et, depuis ce temps-là, toujours entendue.
Après les chansons, les contes venaient, les contes des vieux, lesquels étaient volontiers des apologues à son adresse. Car il y était question des crimes des esprits méchants et des séductions irrémédiables. Mais, loin de s'épouvanter à ces tragiques récits, il y trouvait une douceur malsaine et singulière. L'idée qu'il était irrévocablement vaincu par le charme, que rien ne pourrait plus désormais l'y arracher, lui était plutôt douce que cruelle. Il se disait qu'il lui serait doux de donner sa vie, mieux que sa vie, son âme, à cette créature follement souhaitée et de s'abîmer dans d'irrémédiables néants pour satisfaire
la moindre de ses fantaisies. C'est en ceci qu'il prouvait qu'il n'était pas seulement hanté, mais vraiment amoureux. Car l'excuse même de l'amour est ce besoin de sacrifice et celle horreur de soi-même qui vous fait souhaiter la douleur, pourvu qu'elle vienne de celle qui est devenue plus que le monde, plus que le ciel, plus que les éternels saluts.
Oui, pendant que tous, autour de lui, frémissaient d'horreur et d'épouvante à la lumière rouge des grands feux, la tête volontairement dans l'ombre pour que rien ne fût deviné de sa pensée, il enviait le sort de ces malheureux, dont les Roussalkas avaient bu le sang jusqu'à la dernière gotitte, et pensait qu'il tendrait volontiers son cœur, comme une coupe pleine, à ces deux lèvres dont il avait deviné la morsure à travers le rire et la chanson.
Un apaisement passager lui venait quelquefois d'un retour à ses piétés oubliées. Quelquefois, en échange d'une chanson nouvelle ou d'un conte nouveau, ces braves gens lui demandaient un bel air d'église, comme il les avait appris au séminaire, un de ces beaux morceaux de liturgie orthodoxe, dont on lui avait enseigné la musique pour les offices à venir.
Doué d'une voix vibrante et profonde, que le singulier état de son âme faisait plus émouvante encore, il entonnait les phrases sacrées à pleins poumons dans l'air où se dressaient les sapins, comme les piliers d'une basilique immense. Il semblait qu'un temple évoqué, aux murailles très hautes, se levât autour de lui.
Les buées matinales couraient dans la brise comme des fumées d'encens, et, aux troncs blessés des arbres, d'immenses gommes semblables à celles qui décorent les colonnes de malachite et de lapis-lazuli de la cathédrale de Kazan, faites de la sève solidifiée, étincelaient au soleil. Lui-même se prenait, un instant, à ces calmantes mélopées. Mais aucune prière ne montait vraiment de son cœur de damné.
A travers ces sons religieux (\\ïi\ exhalait lui-mr'me, comme un petit ricanement infernal, passait une voix stridente et lointaine, celle qui avait pénétré dans son oreille comme une llèche empoisonnée. Un jour même, il lui sembla que cette voix répétait le verset qu'il venait de dire, en le raillant. Ce, n'était pas une illusion tout à fait ; car les bûcherons remarqueront, avec étonnement, un écho auquel ils n'étaient pas accoutumés à cette place.
L'un d'eux ayant même tendu la main du côté d'où il avait cru l'entendre, Mikaïl dit brusquement adieu à ses rustiques amis et s'élança dans celle direction. Combien marcha-t-il de temps, se déchirant le visage aux broussailles où les épines étaient venues avant les fleurs, ou se mouillant les pieds aux llaques d'eau glacée qui rompaient sous son poids ? On l'eût fort embarrassé en le lui demandant à lui-même. Sans avoir rien rencontré, il se trouva à la lisière de la steppe, où descendaient les lumières obliques du couchant, le soleil se hâtant moins vers la mer en cette saison.
La beauté du spectacle changea, un instant, de nature, sa rêverie. La steppe était comme rousse, dans une poussière immense où passait le vol circonflexe de grands oiseaux de marais aux ailes maladroites et pendantes, où de beaux étalons noirs, aux crinières révoltées et ondoyantes comme les cimes d'une moisson nocturne, faisaient onduler leurs croupes luisantes, pareilles à des vagues. Et il pensa que son esprit était pareil à ces solitudes immenses que traversent des sombres chevauchées et des envolées d'oiseaux exilés.
Ce soir-là, Jérémei et les deux sœurs de Mikaïl, ne le voyant pas revenir, demeurèrent longtemps en prière. Mais ni son père, ni Sonia ne lui firent de reproche quand il rentra longtemps après le soleil couché. Tous sentaient maintenant, autour de lui, qu'il était le jouet d'une force mystérieuse et inconnue. Tous avaient, pour lui, le respect superstitieux qui ne permet plus d'invoquer la raison
pour ceux qui ont maintenant un autre guide dans la vie.
Par une de ces après-midi passées, à moitié, autour du travail des bûcherons, il eut la surprise d'entendre autre chose que les chansons kosakesaux mélancolies éperdues, les sourds coups de hache le long des arbres, la musique innombrable des bois où ne dominaient pas encore les trilles des oiseaux amoureux, et cette voix qui, pour lui seul, se mêlait maintenant à tout ce qui frappait son oreille.
Des aboiements distincts de chiens passaient dans l'épaisseur lointaine des fourrés. On entendait aussi, sur le sol très sec, retentir des sabots de chevaux du côté où la forêt se séparait en larges avenues. Une fanfare incertaine précisa ses impressions. C'était une chasse qui passait. Il interrogea le vieux bûcheron qui venait de lui dire, d'une voix chevrotante, une chanson d'amour.
— C'est, en effet, le comte Dmitri Tchenko qui chasse, lui répondit celui-ci. Car il est le seul propriétaire de toute la forêt et personne que lui ne se permettrait d'y amener des chevaux et des chiens. Un mauvais homme, s'il en fut, celui-là, et rude aux pauvres gens !
Et ce fut, tout autour de Mikaïl, un concert, à voix basse, d'imprécations contre ce méchant seigneur qui n'avait ni compassion, ni bienveillance, impitoyable aux hommes comme aux bêtes, ne connaissant rien, au monde, que la chasse et n'ayant de plaisir qu'à faire sentir son pouvoir. Et si ce n'était que cela encore! Mais le comte Dmitri Tchenko avait le mépris de la femme et ne respectait rien au monde, quand le désir le poussait sur quelque piste amoureuse.
C'était alors comme une brute dont tout le monde avait à craindre. Et les bûcherons, parlant de plus en plus bas, rappelaient la légende sans fin des innocents fouettés et des filles violées par ce puissant coquin. Car le comte Dmitri, un Russe du Nord, qu'une alliance avait fait grand propriétaire en Ukraine, étant fort en cour, nul n'osait
élever une plainte contre lui. Mieux que les seigneurs d'autrefois dans leurs massives citadelles et sous leur lourde armure, il était gardé et protégé par la terreur qu'il répandait autour de lui. Cruel, ivrogne et débauché, il était bien le représentant des races oppressives qui ont longtemps maintenu le servage en Russie.
Mikaïl écoutait tout cela, faut-il le dire, sans partager l'indignation générale. Que lui faisait ce comte Dmitri Tchenko? Les popes n'ont rien à redouter de la noblesse.
L'horizon commençait de s'incendier, étendant sur le Dnieper comme une nappe de rubis, sur le Dnieper aux eaux fougueuses encore en cette saison, et pareilles aux chevaux bondissants dans les steppes. Mikaïl, qui s'était juré de ne plus causer à son père et à ses sœurs de pareilles inquiétudes, avait repris le chemin de la maison à travers bois, le dos baigné par cette grande lumière qui allongeait déjà les ombres sur le tapis mince maintenant des dernières neiges. Comme il descendait d'une hauteur où les églantiers poussaient leurs premiers bourgeons, pareils à de petites émeraudes, il entendit un frémissement dans les arbres, à la lisière de la forêt venant mourir au pied d'un monticule.
Puis, dans un cinglement de branches écartées et vite rapprochées, une forme passa, une étrange figure, une fille à peine vêtue, qui bondit sur une petite roche, puis, de là, sur une roche voisine, comme un chevreuil inquiet. Un fossé s'était dressé devant elle; elle le franchit encore avec une légèreté inouïe; c'est seulement alors, et pour juger si elle était hors d'atteinte, qu'elle se retourna vivement. Tout le sang de Mikaïl lui bondit au visage dans un éblouissement. Mais la tête de l'inconnue ne fut plus bientôt qu'un embroussaillement noir de cheveux faisant une tache mouvante sur les verdures hivernales encore saupoudrées de blanc. Il doutait. Il était fou ! Quand, sur le chemin suivi par cette apparition, un grand écrase-
ment de branchages annonça la charge d'un cheval au galop.
Une superbe bêle apparut, en effet, se cabrant et le flanc déchiré par l'éperon. Celui qui la montait, le comte Dmitri Tchenko, aux talons saignants, assommait l'animal du lourd pommeau de sa cravache, pour le pousser encore en avant. Et le cheval aussi se mit à bondir de rocher en rocher, faisant jaillir de la pierre des constellations d'étincelles, et le comte le lança ensuite à travers le fossé où ses pieds de devant tracèrent deux sillons noirs et luisants dans la neige. De la voix, le comte excitait, en même temps, deux molosses aux dents aiguës, aux échines montueuses, deux chiens ressemblant à des bêtes chimériques, affamés volontairement pour être rendus plus féroces. Mais les deux bêtes ne semblaient pas comprendre quel gibier leur était indiqué et tournoyaient avec des aboiements monstrueux autour du cheval, s'en écartant seulement pour éviter les cinglées du maître.
A quelque embûche, sans doute, la coureuse s'était heurtée; par un crochet qu'elle fit brusquement, elle reparut, visiblement épouvantée, cette fois-là, et sur un signe du comte, les deux chiens à qui le flair n'avait pas suffi s'élancèrent dans sa direction, bondissant et se détendant comme des arcs pour sauter des monticules pardessus les hautes herbes et les buissons déchirants, les gueules ouvertes et fumantes. La fuyarde poussa un cri d'angoisse. Celte fois, Mikaïl ne doula plus. C'était bien la voix de la charmeresse reconnaissable encore dans la terreur qui Tétouffait.
La hache d'un des bûcherons était à ses pieds; il s'élança et, d'un coup rapide, en enfonça le fer dans le cou d'un des deux chiens, qui roula sur la terre, la tête à demi séparée du tronc et rougissant la neige par la large entaille béante. Le chasseur, qui tenait vraisemblablement à ses chiens, rappela l'autre d'un coup de sifflet, tout en poussant sou cheval sur Mikaïl, son cheval dont le poitrail
fumant se dressa devant le jeune homme, en même temps que le comte lui disait d'une voix menaçante :
— Tu as bien fait, camarade, car mon chien l'aurait pris à la gorge, si tu l'avais manqué. Mais ne recommence pas !
— Alors, laissez cette jeune fille tranquille!
— Allons donc! voilà des mois que je la cherche et elle est sur mes terres. Elle m'appartient.
— Essayez donc de la prendre !
Et, lentement, Mikaïl avait sauté à la hride du cheval dont il tordait la bouche avec le mors écumant.
— Tu ne veux pas lâcher?
Et, avant qu'il eût achevé ces mots, d'un grand coup d'éperon, Dmitri Tchenko avait enlevé sa monture et culbuté Mikail. Durant ce temps, l'objet de cette poursuite, la jeune fille aux cheveux noirs, avait tenté de s'enfuir. Mais des ronces s'étaient accrochées à sa robe et le pied lui avait manqué. Parvenu, d'un bond, auprès d'elle, le chasseur, en se penchant, l'empoigna par le cou et tenta de la hisser en croupe, malgré qu'elle se cramponnât désespérément aux jambes du cheval, au risque de se faire briser la tète.
Elle était déjà à demi assise violemment derrière lui, quand Mikaïl, qui s'était relevé et était accouru, l'empoigna à bras-le-corps, la fit redescendre et l'étendit à terre pour la défendre. Un terrible coup de cravache en plein visage lui raya la face et le couvrit de sang. Alors, détendant ses bras, c'est sur le cavalier même qu'il se rua, cherchant à le tirer de selle. Doué d'une force peu commune, servi par une colère qui la triplait, il fit rouler, avec lui, le cavalier dans la neige et, lui serrant la poitrine de ses deux genoux, il lui broya la gorge avec ses mains, le comte ne pouvant se défendre, empêtré qu'il était dans les brides qu'il avait entraînées avec lui.
Ce fut l'affaire d'un instant, mais d'un instant terrible. Car, lorsqu'il se releva^ le comte Dmitri Tchenko était
U LA KOSAKE.
étendu par terre, sans mouvement, un râle strident seulement aux lèvres, pleines d'une écume rouge, lequel, lui-même, se tut bientôt, le corps tout entier demeurant dans une immobilité complète. Effrayé de son œuvre, il regarda fixement, hébété, ce qu'il avait fait, pendant que le plus vieux des bûcherons mettait la main sur le cœur du comte et hochait la tête, et qu'un autre essayait de faire avaler au malheureux quelques gouttes d'une eaude-vie grossière, qu'un hoquet machinal chassa aussitôt.
— Il faut fuir, à l'instant, Mikail, lui dit le premier de ces hommes. Le comte est puissant et sa famille obtiendrait contre toi un terrible châtiment.
— Ne m'a-t-il pas frappé le premier, répondit le jeune homme, et n'ètes-vous pas tous là pour le dire ?
— La tante du comte Tchenko est dame d'honneur de la tsarine, répondit simplement le bûcheron.
— Avait-il vraiment le droit de s'emparer de force de cette jeune fille et la loi nouvelle ne le lui défend-elle pas?
— Le cousin germain du comte Tchenko est grand veneur de Sa Majesté le tsar, continua le tailleur de bois.
— Mais enfin, à quoi pourraient-ils me faire condamner?
— A la mort, peut-être.
— Ce serait un bienfait.
— A l'exil éternel en Sibérie.
— On y meurt vile.
— Mais, en tout cas, lors même que l'équité de tes juges te sauverait — car tu as bien fait de défendre une opprimée, si peu intéressante qu'elle puisse être — reconnu coupable d'un meurtre et souillé de sang, tu ne pourrais plus être ordonné pope.
Mikail eut une expression douloureuse dans la figure. Ne plus être ordonné pope ! Faire écrouler le rêve du vieux Jérémeï qui en mourrait certainement de chagrin. Etre proclamé indigne de tous ses camarades de séminaire!
Son amour filial, d'une part, el le juste orgueil qui était en lui lui firent cette pensée plus cruelle que celle de l'exil et même de la mort. Tout, au monde, plutùl que cet affront qui rejaillirait sur sa famille, qui déshonorerait son père et ses sœurs.
— Tu vois bien qu'il faut que tu parles, continua le bûcheron. Nous étions à dislance et nous pourrons dire que nous n'avons rien vu. Ce n'est pas celle misérable folle, cause de tout le malheur, qui te vendra, je l'espère. D'ailleurs, s'il plaît à Dieu, on ne la reverra plus dans cette tranquille forêt. Nous allons réunir, pour t'aider à vivre en route, le peu que nous avons gagné avec de rudes sueurs.
Mikaïl protesta. Mais, avec une majesté douce, le paysan luidil:
— Ne nous empêche pas de faire notre devoir de chrétiens ou nous croirions qu'en effet, tu serais un mauvais pope.
— Mais elle?...
Et il se retournait pour voir ce qu'elle était devenue, celle pour qui il venait de frapper.
— Il y a longtemps qu'elle a sauté sur le cheval du comte el s'est enfuie au grand galop on ne sait où, où sont les sorcières, ses sœurs, sans doute.
Mikaïl eut, à la fois, une révolte el un serrement de cœur que le moindre remerciement ne lui eût été adressé après avoir si héroïquement fait bon marché, pour elle, de son honneur et de sa vie. Mais un cintre sentiment succéda bientôt à celui-ci dans son cœur, l'effroyable douleur de penser que maintenant il ne la reverrait jamais, quittant le pays où il l'avait rencontrée. Comme l'amour fait les hommes infâmes! Ainsi les derniers regrets du proscrit, en quittant la terre maternelle, du fugitif en désertant son berceau, ne furent pas la douceur du foyer, la tendresse du vieux père qui allait pleurer en ne le voyant plus, le sourire des sœurs aimées dont les lèvres maintenant
n'auraient plus de sourire, mais la créature où ses sens s'étaient pris comme à une glu, l'inconnue qui n'avait jamais eu, pour lui, que de la moquerie, celle par qui tous les siens étaient en deuil et lui-même exilé.
— Le plus jeune te guidera par la forêt, continua le bûcheron, parce qu'il est le plus agile et qu'élevé dans ces bois, il en connaît les moindres détours. Adieu!
Et le vieil homme lui remit un sac, lourd de kopecks plutôt que de pièces blanches ; et ces gens simples l'embrassèrent respectueusement, en lui en demandant la permission. Ils le regrettaient, ce jeune pope en espérance qui leur chantait de si belles litanies, dans la grande cathédrale agreste dont les pins aux tiges hautes et droites sont les piliers. En se mettant en route, Mikail eut un réel déchirement où l'image de la magicienne n'était plus seule.
Il pensa au triste réveil que ceux qui l'avaient tant aimé auraient le lendemain, et remit au vieux bûcheron, pour chacune de ses sœurs, une petite branche vivace qu'il avait cueillie dans les buissons et où sa bouche avait posé des baisers. Puis il se mit à genoux, implorant la bénédiction lointaine du vieux Jérémeï qui ne pouvait l'entendre. Enfin, relevé, d'un dernier et douloureux regard il embrassa l'admirable paysage qui avait été son berceau, la grande steppe qui apparaissait comme une mer, par les déchirures sombres de la forêt, le beau Dnieper dont l'onde, d'un bleu presque noir, secouait encore une crinière de frimas, la petite ville dont on apercevait les premières lumières s'allumer comme des étoiles à la tombée de la nuit, étoiles dont plus une ne lui parlait d'espérance.
Avidement il respira, comme pour l'enfermer longtemps dans sa poitrine, l'air natal plein d'effluves déjà caressants, la rosée où passerait bientôt l'ànie des premières fleurs! Mais il ne verrait pas le printemps radieux de l'Ukraine, qui est comme un réveil du Paradis terrestre. 11 lui allait
LA KOSAKK. 47
falloir s'enfoncer vers le Nord, là où l'iiiver dure deux ou trois grands mois de plus, où les jours sans nuit arrivent bien vite après les nuits sans jour. Des larmes roulaient le long de ses joues, pendant qu'il faisait les premiers pas, silencieux auprès de son uiii(jue compagnon. Soudain le souvenir de l'aimée lui revenant au cœur, il murmura : (C Douchka! » Il lui sembla qu'un écho lointain lui répondait, mais sans redire la même parole. Il faisait déjà presque sombre dans la forêt.
Le comte Dmitri Tchenko était toujours à terre, sans mouvement, malgré les efforts que faisaient les bûcherons autour de lui pour le ranimer, non pas que la vie de cette brute malfaisante leur importât le moins du monde, mais parce que si le blessé n'était que blessé, le cas de leur ami, le futur pope, serait moins grave devant la justice. Car ils se doutaient bien que, malgré le secret qu'ils garderaient pour le sauver, son départ précipité le désignerait aussitôt comme le coupable.
— Comme Mikaïl rentre tard ce soir! pensait, une heure après, Sonia, vaguement inquiète.
— lia bien raison de s'amuser au dehors, dit tout haut Maroussia, qui avait deviné sa pensée.
Le vieux pope lisait, dans un coin de la chambre bien chauffée, et donna tout à coup le signal du coucher. On fît en commun la prière du soir. Jérémei et Sonia étaient tristes et inquiets de l'absence de Mikaïl, sans rien pressentir cependant de l'effroyable vérité.
Maroussia, elle, s'endormit en rêvant qu'elle était redevenue toute petite fille et que Noël lui avait apporté, dans sa robe de serge, beaucoup de joujoux.