‹ La KosakeChapitre 20 sur 20 · I.A KObAKE · texte numérisé non relu

I.A KObAKE

s'ouvril, e(, dans l'eiilro-ljàilleineiil, une (igure ciïarée de vieux parut.

— Le starosto, c'est loi? demanda une voix, celle d'un des hommes qui étaient à cheval.

— Oui, dit le vieux, c'est moi.

L'ancien du viliaiio — le staroste — s'informa de ce qu'on lui voulait à pareille heure et de ce que demandait Son Excellence, monsieur l'officier de police.

— Approche ici.

Le vieux ramena, sur sa poitrine, la tonloupe de peau de mouton qu'il avait jetée sur ses épaules et avança dans la neige, aussi lourd qu'un bateau traîné dans le sable jusqu'au bas du chenal.

— Écoute. Tu as dû voir un homme accompagné d'une femme qui s'est arrêté ici cette nuit.

— Eh ! Rojé moi ! mon Dieu, fit le vieux en levant les bras, comment Votre Excellence veut-elle que je les aie vus! Je me suis couché hier soir et je ne me suis pas relevé pour voir s'il passait quelqu'un sur la route.

— Tu es l'ancien du village. Ton devoir est de connaître tout ce qui se passe ici, et tu en dois compte au tsar, notre père, et à la police. Où sont ceux que nous demandons ?

— - Expliquez, je vous prie, à cet homme, qu'il est question d'un nommé iMikaïl.

Ces mots, dits en français, parvinrent très clairement aux oreilles de Mikail qui, caché près de la fenêtre, continuait à suivre anxieusement toute cette scène et il ne douta pas que ce ne fut Taddéoni, l'amant malheureux de la Kosake, qui venait de parler.

En effet, un des deux officiers venus à franc étrier d'Ekalérinoslow avec le chanteur, el qui l'avait suivi jusque-là par curiosité, traduisait sa demande au staroste, et à ce moment, le fils du pope, de la place où il observait, put voir, à la lueur d'une lanterne, dont un agent éclairait le visage du vieux, que celui-ci allon-

geait le bras et, de la main, désignait la maison de lérémei.

Le jeune homme comprit qu'il ne lui restait pas un instant à perdre s'il voulait soustraire aux recherches celle que l'on venait lui prendre et mettre lui-même son existence en sûreté. Il s'élança vers Lenska endormie, la saisit entre ses bras sans qu'elle s'éveillât, et, ouvrant la porte, il sortit de la chambre et redescendit l'escalier de bois qu'ils avaient gravi ensemble quelques heures auparavant.

Et quand, à nouveau, il fut dans la cour, il regarda autour de lui, cherchant un abri, un coin où il leur fût possible de se dissimuler tous les deux. Mais il lui suffit d'un coup d'œil pour se rendre compte qu'il lui serait impossible de se cacher dans cet endroit découvert. Rentrer dans la maison, il n'y fallait pas songer : elle était trop petite et trop facile à fouiller en quelques moments; la recherche y serait aisée. Reprendre la fuite par la campagne était également hasardeux, et pourtant il lui semblait que ce fût la seule chance de salut. Sans doute il allait se décider à la tenter quand, à travers les planches de la clôture, il entendit une voix brève donner des ordres; un mouvement se produisit au dehors, pendant qu'on ébranlait à coups de poing la porte de la maison en criant : « Ouvrez ! »

En ce moment, le bruit et aussi le froid de la nuit réveillèrent Lenska.

— Qu'y a-t-il? demanda-t-elle en ouvrant les yeux.

— Ce sont eux, dit Mikail. Viens.

Et déjà il l'avait entraînée vers la petite porte qui donnait sur les champs et par laquelle il pensait s'échapper encore, quand au moment d'en tirer, pour l'ouvrir, le verrou intérieur, il s'arrêta et prêta l'oreille.

Derrière cette porte, il venait d'entendre sur la neige le frôlement d'un pas lourd. Elle était gardée, maintenant.

LA KOSAKK. 36»

Mikaïl eut un cri sourd de rage, et Lenska lui vit briller aux mains quelque chose; elle aussi étouiïa un cri en reconnaissant que c'était une arme. Le jeune homme venait d'armer le revolver qu'il avait pris chez Dmitri, cl. courbé en avant pour entendre mieux, la main sur le verrou, il s'apprêtait à le faire glisser sans bruit, à surl)rendre l'homme posté là, et. dùl-il l'abaltro d'un com|>, à lui passer sur le corps.

Lenska l'arrêta.

— Non. dit-elle. On entendra, on viendra et nous serons pris,

— Que faire alors? Je ne veux pas qu'ils nous aient. Où nous cacher?

— Là, fit Lenska, et de la main eile montrait la muraille de l'église accolée à la maison du pope et dont la croix inclinée en haut du clocher par la poussée du vent, de la neige et du temps, semblait se pencher sur eux et leur tendre les bras.

- Tu as raison, dit Mikaïl. Allons.

Il remonta sur sa droite, jusqu'à une porte basse qui, malgré la gelée qui en gonflait le bois et en avait rouillé les ferrures, s'ouvrit sous la poussée de son épaule. Il fit passer Lenska devant lui et, derrière eux. referma l'entrée.

L'obscurité les enveloppait. Le jeune humine làta le mur des mains. C'était la paroi d'un étroit couloir, mais le chemin était familier à Mikaïl, et il n'hésitait pas plus à le suivre dans l'ombre que s'il se fût trouvé en plein jour. Prenant la main de Lenska, il guida doucement ses pas en l'attirant vers lui.

Il y eut à monter quelques marches, puis une porte encore se trouva en l'ace d'eux. Mikaïl l'ouvrit et une senteur épaisse d'encens lui monta, tout à coup, aux narines.

L'église était là, sombre, avec le seul point d'or d'une lampe sacrée devant le sanctuaire.

Et devant ce sanctuaire, où il se retrouvait prêtre, de-

vaut cet iconostase dont l'accès est permis au prêtre seul, le fils du pope s'agenouilla, cependant que Lenska, sentant peser sur elle tout ce que ce lieu, inconnu à ses yeux, contenait de mystère, restait intimidée et tremblante dans l'ombre.

Quand 3Iikail se releva, il revint vers elle.

— Crois-tu que l'on vienne nous chercber ici ?

— Non, je l'espère, dit-il. Ils fouilleront peut-être la maison et ma chambre sans doute, mais nous n'y avons pas été vus. Mon père ignore que nous y sommes passés, et il pourra répondre avec d'autant plus de sincérité qu'il me croit loin de lui.

Cependant des rumeurs montaient du dehors. Mikail, par la force des poignets, se hissa jusqu'à l'une des étroites ouvertures par lesquelles on pouvait voir ce qui se passait dans la rue, et, tandis que ses yeux essayaient de percer l'ombre, que son oreille se tendait au moindre bruit des voix, Lenska, plus bas, restait près de lui.

Des piétinements confus au dehors écrasaient la neige, des appels passaient. L'arrivée de la police avait dû réveiller le village, et des gens, surpris dans leur sommeil, étaient sortis et s'informaient! La foule se massait maintenant autour de la maison du pope,

— • Ils viennent de se faire ouvrir notre porte, ditMikail. C'est mon pèi'e qui est descendu. Il parle avec l'officier; je n'entends pas ce qu'il dit, mais il y en a un qui tient une lanterne, et je vois.,.

— Eh bien!

— Eh bien ! mon père a l'air surpris. On doit lui demander si je suis là. Je le vois qui secoue latête comme s'il disait non.

— Ils ne le croiront pas.,. Et lui? le vois-tu, lui? Quoiqu'elle n'osât pas le nommer, Mikaïl sentit bien

de qui elle voulait parler, et qu'elle avait peur de dire (levant lui le nom de son amant,

— Oui. (it-il. Il est près de l'officier de police.

Diiiiti'i est là aussi. H essaye de s'iiilerposer. L'autre iusiste.

— Qui?

— J'ai dit : l'autre. Tu dois comprendre de qui il s'agit. Les voici tous qui entrent dans la maison. Je ne vois plus.

Là-bas, la reclierclie se poursuivait. Quelques moments se passèrent, pendant lesquels Mikail et Lenska n'osaient plus se parler. On entendait seulement les aboiements d'un chien — celui du pope — que l'apparition inaccoutumée de gens, la nuit, mettait en fureur. Puis, il se tut; sans doute, on l'avait calmé.

— Plus rien, dit Mikail, je n'entends plus rien,

— Peut-être que, n'ayant rien trouvé, ils seront partis.

— Non, la foule est toujours devant la maison; et puis, je les aurais vus sortir.

Il y eut encore un moment d'angoisse et d'attente.

— Ah! les voici, reprit Mikail. Mon père est toujours avec eux.

— Us reparlent, n'est-ce pas? Ils s'en vont, dis? Mikail, le visage collé contre l'étroite fenêtre, du regard

essayait de percer la nuit.

Les ombres confusément passaient devant ses yeux, et sans paroles qu'il pût saisir, avec des gestes que l'obscurité faisait confus, semblaient s'agiter, impalpables fantômes dans l'irréalité du rêve.

Puis, il eut un cri tout à coup :

— Bonté divine ! ils viennent ici.

Et il desserra ses mains qui le retenaient suspendu à quelques pieds de terre, se laissa glisser le long de la muraille et s'y appuyant comme s'il eût voulu la pénétrer de son corps et s'y murer vivant.

— Nous sommes perdus! dit-il.

— Tu crois qu'ils viennent ?

— J'en suis sûr. L'officier de police a montré l'église; il devait exiger qu'elle fût fouillée après la maison.

— Et ton père? as-lu entendu ce qu'il répondait ?

— Non. Je l'ai vu marcher de ce côté, vers la porte.

— Tu t'es peut-être trompé! Tu auras mal vu. S'ils venaient, déjà ils seraient ici.

Mikail, qui tenait dans sa main la main de Lenska, la serra plus fort.

— Ils y sont, fit-il.

En effet, au dehors des pas s'étaient rapprochés et l'on entendait contre le bas de la porte sonner le fourreau des sabres.

— Et les voix? Je reconnais les voix, maintenant... Tiens, c'est mon père qui parle... Et l'autre ! tu l'entends parler, l'autre!... Ah! celui-là. si je le tenais...

Et, tandis qu'une des mains de Mikail tenait toujours sa main serrée, elle vit que, de l'autre, il fouillait dans l'épaisseur de son vêtement et elle comprit que l'arme y était cachée.

Cependant, derrière la porte, les voix semblaient discuter maintenant. La foule, sans doute massée au dehors, faisait de son murmure un accompagnement sourd aux mots un peu tremblants du prêtre, que couvrait le ton bref de commandement de l'officier.

Et il se fit derrière celte porte un moment de silence, après un ordre jeté qui sans doute prenait quelques instants à exécuter. En effet, dans sa hâte à se lever, dans sa surprise d'être ainsi troublé en pleine nuit, le vieux lérémeï avait oublié de prendre la clef de l'église et il fallut l'envoyer chercher.

Tandis que, dans cette attente, les courtes secondes s'écoulaient, Lenska du regard interrogeait l'invisible regard de Mikail, et comme il ne répondait pas à son angoisse muette :

— Sauve-nous, dit-elle.

— Je ne peux pas. Je ne peux rien.

— Si. Nous pouvons nous cacher ici.

— Dans l'église? Impossible! Où donc?

— Viens!

Et elle l'entraîna au' fond, vers le sanctuaire cju'nne large cloison ornée de ligures peintes séparait du reste du monument selon le rite orthodoxe qui, pendant l'office, dissimule le prêtre aux regards de la foule, et lui uiontranl l'endroit sacré :

— Là, nous serons en sûreté. Viens, dit-elle. Il eut un involontaire mouvement de recul.

— Dans l'iconostase? Quoi! tu veux?

— Oui... Je sais... Le prêtre a seul le droit d'y entrer; entrons-y tous deux et nous sommes sauvés !

— Lcnska, tu n'y penses pas. Ce n'est pas possible.

— Veux-tu te perdre et me perdre avec toi? A tout jamais veux-tu me perdre? Alors refuse et restons ici. Sinon...

— Non. non! Entrer là! une femme. C'est un crime contre la foi, Lenska! c'est un sacrilège.

— Et rester ici, c'est un crime contre l'amour, Mikaïl ! Tu me perds. Mais là, personne n'ira nous chercher; là, c'est sacré, comprends-tu? Personne !

— Je ne veux pas! Aie pitié de moi ! Je ne peux pas !

Et tandis qu'il se traînait à ses pieds, éperdu et suppliant, hanté de toutes les superstitions de sa jeunesse, au dehors, les voix de nouveau s'élevaient. Il était évident que, d'une seconde à l'autre, on allait entrer.

— Écoule, dit-elle en le relevant, on vient. iN'ous pouvons échapper encore. Décide-toi.

— Lenska, penses-y, je suis prêtre.

— Je t'aime, Mikaïl !

— Lenska ! Lenska !

— Mikaïl, ne me laisse pas revoir l'autre, — l'autre, lu sais ! — ou je suis perdue; il me reprendra. Emportemoi.

— Non, je t'en supplie, non !

— Emporte-moi, je t'adore !

Insensiblement, le serrant contre elle, Lenska avait

entraîné Mikail sur le seuil du sanctuaire, et, sous le poids de leurs corps, la porte aux nervures d'argent avait cédé et s'était grande ouverte.

Elle se referma sur eux.

Alors, comme si un besoin étrange de profanation était en elle, comme si son sang révolté de Bohême exultait dans l'exaspération d'un sacrilège, comme si le désir avait eu besoin de cette surexcitation maudite pour s'épanouir enfin longuement en elle, de toute l'impiété inconsciente de son long mépris de l'amour, mesurant son triomphe démoniaque à la profanation qu'une âme croyante allait subir pour elle, Lenska colla sa bouche à la bouche de Mikail en un baiser furieux qui lui prit l'àme dans une suprême volupté de perdition.

Entre l'enfer et le ciel, rien ne se débattit en lui, et cette seule minute enferma toute une éternité pour l'un et pour l'autre, avec l'immense joie de la damnation commune qu'elle avait toujours rêvée, qu'il n'avait plus la force de fuir. Jamais hyménée ne fut consommé plus loin et plus près de Dieu.

Pendant ce temps, à l'autre extrémité de l'église, une clef grinçait dans la serrure. Pesamment ébranlé, le lourd vitrail d'entrée tourna sur ses gonds. C'était le vieux pope qui avait ouvert; et, comme s'il eût voulu prendre le ciel à témoin de la sincérité de son âme, il s'arrêta un moment, se signa, et, montrant l'église déserte, il dit : — Cherchez, maintenant.

L'officier de police et ses gens d'abord parurent hésiter. Ils apportaient dans leur tâche le scrupule religieux de violer une maison sainte qui, renfermât-elle les coupables, leur semblait garder un droit d'asile; mais, avant qu'ils eussent pris un parti, un homme passa devant eux. C'était l'amant, c'était Taddéoni.

— Je veux la trouver. Cherchons, dit-il.

Et, saisissant la lanterne que portait un des paysans qui faisaient foule derrière lui et se haussaient sur la

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pointe des pieds pour mieux voir, il entra dans l'église et la sonda.

Tout y était somlire et silence. Seul, un point d'or an fond y tremblait, au-dessons d'une irône, dans la lampe sacrée.

Cependant les gens de police s'étaient avancés et la foule avait suivi, tous se signant en passant le seuil, près duquel, debout, le vieux pope se tenait immobile. Mais quelqu'un, tout à coup, éleva la voix : c'était Dmilri Tchenko, qui, prenant le chanteur par le bras, essayait de lui faire entendre raison.

— Voyons, cher ami, renoncez donc à une poursuite qui vraiment vous rend ridicule; vous voyez bien que l'église est vide.

— C'est ce que nous verrons. Je liens à m'en assurer. Et, en parlant, il élevait au-dessus de lui. pour mieux

voir, la lumière de la lanterne qui projetait sur le. sol et allongeait jusqu'à la muraille une farandole d'ombres.

Furieux de se sentir ridicule devant cette foule, mécontent de son inutile recherche, le chanteur sans doute allait y renoncer quand son regard tomba sur la porte de l'iconostase dont les peintures effacées par le temps, ambrées par la fumée des cierges, dressaient, devant le sanctuaire fermé, l'immobilité de leurs maigres personnages drapés de dalmatiques d'or aux plis raides et droits.

— Et là? dit-il ; voyons là.

Déjà il avait franchi les trois marches qui séparaient cette partie du monument réservée au culte du reste de l'église, quand Dmitri l'arrêta en lui posant la main sur le bras.

— Permettez, mon cher; mais, là, vons n'entrerez pas.

— Et parce que, je vous prie?

— Parce que ni vous, ni moi, ni personne, à moins d'être prêtre, n'a le droit de franchir cette porte.

— Je ne suis ni de votre religion, ni de votre pays, j'entrerai.

;î7H • l.A kOSAKE.

Et, (juaiid même, il allait passer; mais Dmiiri, lui serrant le poiiiiiet, le lira si rudement en arrière, qu'il lui lit redescendre la marche où il posait le pied.

— Vous êtes fou! Ces gens-là vont vous écliarper, prenez garde.

Et il lui montrait derrière eux la foule des paysans qui s'étaient rapprochés et suivaient cette scène avec la compréhension confuse que cet étranger menaçait leurs croyances chères et déjà murmuraient, prêts à les défendre s'il le fallait.

L'amant de la Kosake vil qu'il lui serait impossible de passer outre et céda.

— Soit, je n'entrerai pas. Mais, fit-il en montrant le vieux lérémei dont la grande (aille se dressait près d'eux, celui-là qui est prêtre peut ouvrir cette porte. Qu'il entre et nous dise la vérité !

— Celui-là, c'est le père de celui que vous cherchez.

— Qu'il voie donc si son fils est là, et, à moins qu'il ne mente, nous allons savoir.

Le vieux pope, sous ses cheveux giis qui lui descendaient jusqu'à l'épaule et le faisaient pareil aux figures saintes de son église, l'écoulait parler, et il sembla avoir compris le doute qu'émettait sur lui l'étranger, car, sans le quitter des yeux, il passa devant lui et monta à son tour les marches du sanctuaire ; puis, posant sur la foule, qui attendait, anxieuse, son regard que la sincérité de son âme faisait lumineux, lentement, il poussa la porte et entra.

Religieusement fermé à tout regard profane, plus que le reste de l'église, l'intérieur de l'iconostase demeurait dans l'ombre, et c'est avec les mains tendues devant lui que le pope avançait et cherchait sans crainte, bien sûr que son fils n'était pas là.

Et il marchait vers l'autel qu'il savait se dresser au fond.

(]'est là qu'il se mettrait en prière et qu'il demanderait

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à Dieu de garder ce (ils de la méchancelé deshoniines et de la coiitai;ion du péché.

Saiisdoule, il avail été bien coupable, reiiraiit raniené au bercail par la main de Missia; sans doute il avail souillé son âme par des actions mauvaises, il avait élé lépreux par la parole et par la pensée; mais il avait souffert aussi le martyre d'aimer, il avait souffert dans son cœur et dans son corps jus(|u'à en manquer mourir et le piètre se souvenait de la jiarole du Seiirnenr miséricordieux, (ju'il v aurait plus de joie au ciel pour le pécheur repentant que pour tons les justes.

Quant à supposer que ce Mikaïl, aujourd'hui pardonné et prêt à rentrer pour jamais dans le sein de TÉi^lise, put être retourné à sa faute, c'était une idée à hniuelle la pensée du père ne se fixait pas un instant.

Et, assuré de ne rien rencontrer sur son chemin obscur, il niarchail droit devant lui, les mains étendues, quand ces mains, tout à coup, se heurtèrent à (|uelqne chose qui était là, immobile sous l'invisible, et du bout de ses doigts tremblants le pope tàta dans l'ombre.

Ce qui venait de l'arrêter, c'était, dans des cheveux longs dont il lui semblait reconnaître au toucher les boucles de soie, un front baissé, abîmé dans une supplication silencieuse.

Et il demanda, déchiré par l'angoisse :

— Fils, est-ce toi?

On ne répondit pas, mais le prêtre sentit jaillir entre ses doigts la chaude pluie des larmes et l'être inconnu qu'il avait devant lui, comme un chêne sous le vent d'orage, frémit tout entier, secoué d'éperdus sanglots.

— Mikaïl!

— Père! père!

— Toi ici, Mikaïl? toi!

Et comme, à travers une fenêtre, le matin commençait à poindre, sous la clarté encore confuse, lérémeï crut apercevoir une forme indécise qui, appuyée contre

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l'autel, cherchait à se dissimuler dans ce qui restait de uuit.

Il marcha droit à ce qu'il lui semblait voir; devant ses yeux, riiidécision de la forme se précisa, lui arrachant un cri :

— Une femme!

Et sa main levée sans doute allait s'abattre sur la misérable qui violait le secret des mystères sacrés, mais déjà Mikail était entre elle et lui.

— Père! dit-il suppliant.

— Malheureux! c'est par loi qu'elle est entree ici.

— Père, c'était notre seul asile. Ne nous livre pas.

Le jeune homme s'était jeté à genoux et, dans une étreinte affolée, tenait son père serré contre lui; mais le vieux le repoussa et, d'un coup, ouvrant toutes grandes les portes de l'iconostase, il leva ses bras tremblants et, debout sur le seuil, pâle de l'horreur du crime et la voix terrible, il cria :

— Sacrilège!

Dans l'éi^dise, la foule effarée regardait sans comprendre, tandis que le cri d'anathème se perdait en échos sous les voûtes sonores.

— Sacrilège ! Voyez tous ! Voyez ! répéta le prêtre.

Et, de ses mains, il traînait les coupables sur les marches du sanctuaire, comme un justicier divin qui les eût devant le tribunal de Dieu même jetés.

Un cri d'horreur courut dans toute la foule :

— Une femme!

Seule une voix cria :

— Lenska!

Et le chanteur allait porter la main sur elle quand Mikaïl se dressa contre lui, son arme au poing :

— Sang du Christ! dit-il, si tu fais un pas pour la toucher, je te tue!

Il y eut un moment, rapide comme la pensée, où, tandis que la gueule du revolver braqué sur l'homme le tenait

hésitant devant sa menace, rolïicier de police et ses hommes se jetaient sur ^likail et tentaient de le désarmer.

Mais malgré les efforts qui essayaient de le renverser, malgré les mains qui le serraient à la gorge jusqu'à l'étouffer, il dressait toujours l'arme haut levée, et, comme l'amant de la Kosake, le croyant hors d'état de la défendre, se jetait sur elle et pensait l'entraîner, l'arme s'abaissa et le coup partit.

D'instinct, en entendant le coup de feu, la foule s'était reculée, et Mikail qu'on était parvenu à terrasser, tenant le revolver dont le canon fumait encore, put voir entre Lenska et lui le corps de Missia qui ne bougeait plus.

— Missia ! cria-t-il sans comprendre comment le coup avait pu l'atteindre. Missia !

Et comme on lui arrachait l'arme, il s'échappa des mains qui le tenaient et se jeta sur celle qu'il avait frappée.

— Pardonne, Missia. Pardonne !

Il était à genoux, penché sur elle, et soulevait entre ses mains la toute petite tête pâle dont les yeux lentement s'ouvrirent et le regardèrent.

— Missia, je t'ai blessée? Parle ; comment étais-tu là? Pourquoi? Je ne t'avais pas vue, pardonne-moi, pardonne.

Et se tournant vers la foule :

— Mais secourez-la donc, vous autres ; ne voyez-vous pas qu'elle va mourir ? Ayez pitié d'elle !

— Non. laissez-moi, dit Missia, laissez-moi... Oui, c'est vrai, je vais mourir, mais je suis heureuse de mourir par loi... Tu allais frapper un homme, Mikail ; de celui-là tu n'aurais jamais eu de pardon ; alors je me suis jetée devant lui. Il vaut mieux que ce soit moi qui meure, vois-tu, puisque moi je t'aime et je te pardonne.

— Missia !

Sa tête se penchait sur l'épaule de Mikail et la fleur de ses yeux se fermait.

;J8U LA KOSAKK.

Alors, lui moiitranl Leiiska près d'eux, doucement, sans amertume, avec un sourire :

— Si lu aimais une Iloussalka, sois heureux, dit-elle. Grâce à moi, il y a du sang entre vous, elle pourra l'aimer maintenant.

— Missia! par pilié, Missia !

Mais sans doute Missia avait épuisé dans la vie toute la pilié qui était en elle ; car, pour la première fois, à la voix de qui la priait et soiilTrait, Missia ne répondit pas.

MikaJl, en sanglotant, se laissa tomber sur le corps, mais une main lui toucha l'épaule. C'était celle de l'officier de police :

— Mikail lérémeïévitch, tu as à répondre devant la justice. Je t'arrête.

— C'est bien, fit le jeune homme en se relevant, je suis prêt.

Et comme il passait devant son père :

-^ J'ai été très coupable, mais j'expierai par la souffrance et par la prière. Voulez-vous me pardonner, père ?

11 s'agenouilla. Les fronts autour de lui s'étaient courbés aussi.

Des larmes étaient dans les yeux du vieux pope et, de ses yeux, coulaient lentement sur sa barbe blanche et sur sa soulanelle de serge usée. Il ne put parler lant elles l'étouffaient ; seulement, indulgent dans son cœur aux misérables destinées humaines dont le Seigneur comme lies enfants mène les actions par la main, il étendit, sur le fils, repentant ses doigts qui tremblaient et, silencieusement, calme dans sa conscience de prêtre, il lui donna l'absolution de ses fautes et le remit à Dieu.

— Attachez les mains de cet homme, dit l'officier de police : il est prisonnier.

Sans répondre, Mikaïl se laissa lier derrière le dos les deux mains.

Sa pensée, d'ailleurs, n'était pas à l'outrage qu'on lui

LA KOSAKK. 381

l'aisail ; elle était toute à Lenska, qu'il voyait encore devant lui et dont on railail srparer pour jamais peutcire.

— Adieu, Lenska ; adieu, dil-ii.

Mais elle, courageuse et (iére, relevant la tète :

— Non, pas adieu. On l'eninicne, je pars avec loi. Partonl où l'on te conduira, j'irai.

— iSon, dit le chanleur en passant entre les gens de police et elle, cette femme est ma femme, je la garde.

t^t comme l'oflicier n'entendait pas la langue quejjarlait l'étranger et restait hésitant devant ce qu'il devait faire :

— Cet homme ment, je ne suis que sa maîtresse, ditelle; prenez-moi.

— Lenska, je ne te laisserai pas emmener. Reviens avec moi, Lenska.

Et vainement la Kosake essayait d'échapper à l'amant (jui la voulait reprendre. Il connaissait le pouvoir qu'il avait sur elle, et maintenant il tentait de la ressaisir peu à |)eu avec des mois très doux.

— Reviens : je t'aime, Lenska, je t'adore ; reviens. Tu n'es pas coupable, on na pas le droit de te prendre, viens!

Mais, farouche, le repoussant dans un dernier arrachement d'elle-même :

— Non, dit-elle.

Et se tournant vers les hommes de police :

— Monsieur rolïicier, c'est moi qui ai mis le feu aux forêts de la Couronne pour protéger notre fuite. Ce crime est puni du bannissement en Sibérie, n'est-ce pas?

— C'est la loi.

— Eh bien! je suis la complice de l'homme que vous emmenez. Faites votre devoir.

L'officier n'eut pas à se consulter ; il pensa que son devoir était tout au moins de permellre à la justice une enquête facile et prompte et qu'il y avait intérêt à faire comparaître devant le tribunal les témoins les plus directs du crime.

Il invita donc Dniitri ïchenko, le chanteur, à qui il fit expliquer en français l'obligation dans laquelle il se trouvait de le citer devant le juge, et aussi le staroste et les plus vieux paysans présents à cette scène, à se présenter dès le lendemain au bureau du chef de police d'Ekalérinoslow, qui devait prendre connaissance de l'affaire et lui donner telle suite qu'elle comporterait.

Quant à Mikaïl et à Lenska, considérés, puisqu'ils avaient fui ensemble, comme complices jusqu'à ce que l'enquête eût éclairci leurs responsabilités respectives, il convenait, dès maintenant, de s'assurer de leurs personnes.

Provisoirement tout au moins, la Kosake partageait le sort de celui qu'elle avait suivi.

— Merci, monsieur l'officier, dit-elle.

Et, dans ses yeux, tandis qu'elle regardait Mikaïl avec un sourire, il passa une flamme, fugitive rougeur du soleil qui là-bas commençait à monter dans le matin clair, ou subtil reflet d'une aurore d'amour qui se levait en elle.

CHAPITKE XX

Deux mois se sont passés depuis cet événemeiil.

Sur une grande roule où les pluies tièdes du printemps ont fait fondre les dernières neiges, ilont quelcpies traces encore, de loin en loin, tachent de blanc le creux des fossés, un convoi de prisonniers allonge la traînée grise des touioupes à la peau graisseuse, des bonnets de fourrure pelée et des longues capotes de prison effiloijuées par l'usage, les jours de marche dans les ornières des chemins, et les nuits de halte et de sommeil dans la boue noire.

C'est la grande route impériale qui traverse la Russie et qui mène aux steppes sibériennes, la route de l'exil.

Tète basse, entre deux rangs parallèles de soldats, dont l'épaule est passée dans la bretelle du fusil, les prisonniers marchent résignés et lents. Il y a de tout là dedans : des vieux, des très vieux dont l'àme obscure, sous leurs figures de brutes, est l'égout de toutes les bassesses humaines, et il y en a des jeunes aussi, presque des enfants avec de grands fronts pensi.'"s et doux, en qui ont germé de troublantes idées de justice sociale et de liberté et qui, avec eux, emportent leur rêve.

Et il en est un encore parmi eux, un jeune aussi et aussi très doux, qui va devant lui les yeux ouverts et pourtant sans rien voir, car c'est en lui qu'il regarde une image qui ne s'effacera jamais. Celui-là, c'est un popovitch, un fils de pope, que l'on a par deux fois chassé des ordres et puis condamné à la déportation et au travail des

mines, parce quil a incendié et tué. Quand il n'était pas le prisonnier sans nom de ce convoi de forçats, il s'appelait Mikail lérémeiévitch, et quand on parlait devant lui d'un village de Petite-Russie qui s'appelait Romanowka, il pouvait dire : « Il y a tant d'âmes dans ce village et tant de gerbes de seigle au printemps. J'y suis né. »

Le jugement qui a frappé ce Mikail a épargné une femme qui se prétendait sa complice tout au moins dans une tentative d'incendie des biens de la Couronne.

Mais le malheureux s'est refusé à lui faire partager son sort; il s'est acharné à prendre sur lui toute la faute, si bien qu'il est parvenu à la faire melire hors de cause faute de preuves.

La peine a été prononcée : c'est vingt ans d'exil. Mais puisqu'il faut qu'il expie, puisqu'il va souffrir seul, il est très heureux.

Et c'est pourquoi, à ce moment où, en arrière des soldats d'escorte, la colonne fait halte sur le bord de la route, cependant que les prisonniers, assis sur le revers (lu fossé, bissacs ouverts entre les genoux, mâchent le pain noir et boivent le kvass aux gourdes, lui, reste debout, les yeux perdus du côté de l'horizon, du côté où il y a Ivomanowka, et, au printemps, des gerbes de seigle.

Mais des jours et des semaines ont passé depuis que l'on est en marche, et c'est si loin maintenant le pays natal, si loin! Sur cette route sans fin, à peine si, de temps à autre, on^croise un courrier impérial qui passe au galop de ses'trois chevaux de poste, ou quelque officier d'une lointaine garnison sibérienne, Irkoustk ou Tobolsk, dont les éternelles neiges ont épuisé le sang, et qui part en congéWers des cieux meilleurs.

En ce moment "où il regardait, Mikail vit au loin une kibitka qui venait dans le sens où marchait la colonne. D'abord, ses pensées étant ailleurs, ce fut à peine s'il la remarqua; puis, comme sa forme se précisait en ses yeux, il se demanda pourquoi et vers quelles destinées cette

voiture roulait sur ce chemin d'exil où il n'y avait pas de villages.

La halte à cet instant prit (in. Il y eut, en tète de la colonne, un commandement donné qui alla se répétant, les soldats replacèrent l'arme à l'épaule it, comme un troupeau devant les chiens, la masse des prisonniers se rangea sur la route et se remit en marche.

En reprenant sa place, Mikail vil (lue, derrière eux, la kihitka semblait vouloir les gagner de vitesse. Le cocher poussait ses chevaux, et, dans la voiture, un homme, debout, levait et agitait les bras, et, comme le vent lui était contraire, il criait (luelque chose qu'on n'entendait pas.

Les prisonniers, cependant, allaient lentement, ce qui permit à ceux qui les suivaient de se rapprocher, et l'on comprit qu'ils faisaient signe au chef de la colonne de s'arrêter.

Le peloton de soldats qui fermait la marche détacha un de ses hommes. De loin, on le vit parlementer, puis il cria : « Halte! » Et, remontant jusqn'cà la tête du détachement, d'homme en homme, le commandement gagna, et ceux qui étaient les premiers se retournèrent et mirent l'arme au pied.

Le chef d'escorte, un officier, passa le long des rangs et s'avança au-devant de la voiture, cependant que le soldat qui, le premier, avait crié : « Halte! » venu vers lui, expliquait que l'homme de la kibitka le faisait prier de vouloir bien s'arrêter un instant et de prendre connaissance d'un ordre concernant l'un des prisonniers,

A la distance où se trouvait encore la kibilka, il était impossible aux prisonniers de saisir le sens des paroles qui s'échangeaient entre le voyageur maintenant descendu à terre et l'oflicier auquel il venait de remettre l'ordre dont il était porteur.

L'incident d'ailleurs causait peu d'émoi dans la colonne. Ceux-là qui partaient, pour la plupart, ne laissaient personne derrière eux de qui put leur venir quelque heu-

reuse nouvelle, et, sans se soucier plus de ce nui les arrêtait, sans en espérer quelque adoucissement à leur peine, ils attendaient simplement qu'on se remît en marche.

L'officier, qui avait pris connaissance de l'ordre, tira de la poche de son uniforme un carnet sur lequel, sans doute, il y avait des notes concernant ses prisonniers, car, après l'avoir consulté, il cria à l'un de ses hommes :

— Anton Antonovitch, fais sortir des rangs le numéro 40.

L'homme se retourna et répéta :

— Numéro 40, sors des rangs.

Personne ne bougea. Il y eut une hésitation seulement et l'on entendit courir sur les lèvres comme un murmure, ce numéro appelé dont l'homme qu'il désignait ne se montrait pas.

Le soldat se rapprocha.

— Numéro 40? demanda-t-il encore et subitement inquiet d'une disparition d'un de ses prisonniers. Eh bien, viendra-t-il, celui-là?

Un vieux, alors, en désignant d'un mouvement de tête l'un de ceux qui se trouvaient près de lui, dit :

— Anton, je crois que c'est le popovitch; vois donc.

Et presque en même temps, impatienté de ne pas voir l'homme appelé répondre, l'oflicier, jetant de nouveau les yeux sur ses notes, cria :

— C'est Mikail lérémeïévitch que je veux. Qu'il vienne!

— Mikail lérémeïévitch.

— Hé ! Mikail !

— Hé! popovitch, c'est toi qu'on appelle. Va donc! Brusquement tiré de son rêve, Mikail leva la tête et

sortit des rangs.

Le soldat qui le cherchait le toisa durement :

— Tu ne connais pas encore ton numéro, pour ne pas répondre? Découvre-toi, fils de chien!

Mikail ôta son bonnet de prisonnier et resta tête nue.

LA KOSAKE. :t87

— Il y a un ordre qui te concerne el un hariiie (|ui l'apporte. Parle à l'officier.

Le jeune lioniine s'avanra vers le commandant de la colonne arrêté près de la voiture, et, quand il leva les yeux, il vit que l'homme à qui parlait son chef était Dmitri Tchenko.

— Alikail lérémeïévilch, dit l'officier en montrant un papier ouvert qu'il tenait à la main, timbré du cachet de la chancellerie d'empire, voici (|ui le rei;arde. Quelqu'un a demandé à te suivre là-bas où tu vas et le tsar, notre père, a bien voulu accorder cette demande; remercie notre père le Isar.

Et comme le prisonnier interdit restait sans répondre. Dmitri lui serra la main, et le regardant dans les yeux :

— Tu as compris, Mikail? Tu sais de quoi il s'agit?

— Ah! Dieu-Christ, si je sais!...

— Tu vas la voir. Avec elle, c'est un peu de bonheur qui te revient.

— Du bonheur fait de sa souffrance, non, non, je le refuse! Je ne veux pas, je ne veux pas!

— Alors, dis-le-lui à elle-même. La voilà.

Et, hors de la voiture où jusque-là elle était demeurée cachée, Lenska parut devant Mikaïl.

— Je t'en prie, reçois-moi, emmène-moi. prends-moi, je t'en supplie, dit-elle.

— Non, non. C'est bien assez qu'une autre soit morte pour moi, par moi, Missia! une victime, Dieu juste! Mais, toi, souffrir aussi, oh! non.

— Mourir, si tu veux. Ne me refuse pas ce bonheur.

— Dmitri, par pitié; remmenez-la avec vous, Dmitri.

— Jamais! Si tu ne veux pas me prendre, eh bien, je te suivrai de loin. Ça, tu ne pourras pas l'empêcher; je te suivrai, je te verrai, je vivrai de ta vie, je serai comme un chien derrière tes pas. J'ai tant à racheter de t'avoir fait souffrir !

— Allons, Mikaïl. Tu ne peux pas lui refuser. Prends-la.

::!^N LA kOSAKE.

Et, comme il ne répondait pas, Dniilri la jeta dans ses bras.

— Monsieur, dit rofficier, il est temps de reprendre la roule. Puisque l'ordre de l'empereur l'y autorise, celle femme accompagnera le prisonnier.

- Adieu, Mikaïl; adieu, Lenska !

Et tous deux ensemble, en lui serrant les mains qu'il tendait :

— Adieu, Dmilri.

L'ofOcier cria un commandement. Les prisonniers se remirent en ordre, puis en marche, et Mikaïl avec Lenska étaient parmi eux.

Appuyé contre un des chevaux de la kibitka, Dmilri Tchenko longtemps les suivit du regard, et de la main il faisait des signes d'adieu; puis il dit :

— Allons.

Le cocher fit tourner ses bêtes, et du côté où elle était venue, sous la pluie qui cinglait sa couverture de cuir, la voilure s'éloigna.

El il n'y eut plus là, à cet endroit, qui n'avait pas de nom, qu'une route déserte, aux ornières de fange que laverait pourtant peu à peu celte pluie qui tombait du ciel avant le réveil du printemps et de la lumière, comme aussi les repentantes larmes allaient verser sur les cœurs, avec le temps, le pardon et l'oubli, l'eau bénite des absolutions éternelles.

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