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CHAPITRE XIX

De la pièce où Dmitri Tchenko l'avait caché avec Lenska, Mikaïl pouvait entendre le moindre mot qui se disait près de lui. Aussi, quand était entré le chanteur, avait-il eu un moment la pensée d'en finir brusquement en ouvrant loul à coup la porte et en se jetant comme un fou sur son ennemi.

— II faudra bien qu'il nous laisse passer, dit-il bas à Lenska, qui, l'oreille appuyée contre la mince cloison, écoutait ce qui se passait de l'autre côté.

— Ne fais pas cela, fit-elle en lui saisissant le bras qu'il levait déjà pour pousser la porte. S'il allait vouloir me reprendre ; il n'est pas seul : tu ne pourrais pas l'empêcher.

— Te reprendre? Est-il ton mari pour en avoir le droit? Laisse-moi faire, laisse-moi.

— Mikaïl, je t'en prie, Mikail! Cet homme est violent, j'ai peur...

— Quand ces deux mains-là le tiendront, dit le jeune homme, il faudra bien qu'il en passe par où je voudrai, ou sinon...

Et, sans achever, il serra ses poings puissants dont la colère faisait saillir les veines.

Mais Lenska, d'un geste, le fit taire en lui fermant la bouche.

— Écoule. Quelqu'un vient d'entrer.

Elle chercha à jeter dans la piècç voisine un regard à travers les interstices de la porte, mais sans pouvoir y parvenir, et mit à mieux entendre toute son attention. Des

sabres battaient le plancher de leur bruit sonnant de traînante ferraille, et des talons de bottes faisaient tinter leurs éperons. Lenska ne s'y trompa pas.

— La police ! dit-elle, et très bas elle ajouta : Je viens d'entendre celui qui est entré se nommer: c'est le chef du district. Nous sommes perdus, on va fouiller la maison.

— La maison? Mais de quel droit? Pourquoi? Nous ne sommes ni des voleurs, ni des assassins.

Lenska entendait maintenant l'accusation, précisée par le chef de police contre Mikaïl, d'avoir incendié une propriété de l'Empire, crime contre la Couronne et contre l'État.

Cependant ils pouvaient échapper encore. Si on connaissait leur fuite, si on les soupçonnait d'avoir, pour la protéger, allumé cet incendie, du moins on ignorait leur retraite, et Dmitri Tchenko aurait peut-être assez d'autorité et de sang-froid pour nier leur présence dans sa maison et empêcher qu'on n'y fit sur Theure des recherches.

Mais la porte à côté s'ouvrit encore, cette fois, devant l'entrée du cocher de la troïka, et presque aussitôtLenska sentit tout espoir perdu devant la déposition de cet homme. Maintenant, on les savait là, et, malgré toutes les pi-otestations que pourrait opposer Dmitri, il était clair que les gens de police feraient leur devoir et qu'avant quelques instants ils ne pourraient manquer de tenir les coupables.

— Allons-nous nous laisser prendre ainsi ? dit la Kosake en regardant résolument Mikaïl.

— Ah! certes non, fit-il. Je serais inévitablement cou* damné, et, pendant que j'irais crever en prison, l'autre tej reprendrait. Cela, jamais, entends-tu, jamais ! Je t'ai, j( te garde!

— Alors, s'il en est temps encore, fuyons. Elle chercha vivement des yeux autour d'elle, aperçut]

une porte et l'ouvrit. Celte porte donnait dans la chambre' à coucher de leur hôte ; elle la referma derrière eux et]

tira le verrou. Une autre porte en face de la première s'ouvrait sur un cabinet de toilette qui, lui-même, aboutissait à un couloir. Cela devait conduire au dehors ou du moins à une cour par où la fuite serait encore possible. Lenska s'y enjïaîïea, marchant sur la poinle des pieds, sans brnit. Cependant, demeuré un instant dans la chambre à coucher, Mikail sentit ses yeux attirés par une soudaine lumière. C'était, contre le mur, une panoplie d'armes rapportées par Dmitri de ses voyages et les reflets blancs de la neige, à travers les vitres de la double fenêtre, couchaient des lignes claires le long des lames de kandjyars tcherkess et allumaient des étoiles dans les crosses incrustées de turquoises des pistolets de Taschkend. Un revolver au-dessous luisait. Mikail le saisit et s'assura d'un coup d'œil qu'il était chargé, et comme Lenska revenait ayant reconnu la fuite possible :

— Allons, dit-il; et maintenant, s'ils veulent nous séparer, ils vont savoir, du moins, ce qu'il leur en coûte. Viens.

Cependant, Dmitri Tchenko, sachant bien que de la pièce où étaient ceux qu'il tenait cachés on pouvait suivre, sans en perdre un mot, ce qui se disait dans celle où il se trouvait, prolongeait à plaisir la discussion pour donner à ses protégés le temps de se mettre hors d'atteinte. Aussi, quand l'officier de police parla de retrouver les fugitifs à tout prix, dùt-on fouiller la maison tout entière, pro- , testa-t-il vivement au nom des droits de la noblesse outragée en sa personne, et des services que les siens et lui-même avaient de tout temps rendus à l'empereur, et prit-il à témoin de l'injure qu'on lui faisait les deux officiers venus avec le chanteur, et de familles nobles comme lui-même.

11 élevait la voix, jurait et sacrait, de sa forte voix de gentilhomme, faite à héler de loin ses chiens dans la steppe, de manière à être bien entendu de Mikail. Les coups de son poing lourd martelaient, sur la table, ses

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protestations, faisant sauter le samovar et les verres à thé; et, quand il pensa que celui qu'on cherchait devait être loin déjà, il parut ne plus résister et se rendre aux justes observations du policier qui insistait pour faire son devoir et commencer à fouiller la maison.

Tous ces atermoiements avaient, en effet, permis à Mikaïl de se mettre à l'abri des recherches. Suivi de Lenska, il était rapidement rentré sous bois, et comme il connaissait mieux que personne les mille détours et les sentiers inconnus de ce côté de la forêt, la poursuite, maintenant, ne l'inquiétait guère et il se savait en sûreté.

D'ailleurs, Romanowka n'était plus qu'à une demijournée de marclie, et il croyait bien que personne ne soupçonnerait l'humble fils de pope d'èlre l'auteur du rapt et de l'incendie et ne viendrait le chercher dans la calme retraite où il allait vivre. Tout au plus serait-il obligé de cacher Lenska pendant quelques jours et y aurail-il dans le village quelque surprise à la lui voir épouser; mais nul, certainement, ne soupçonnerait les événements étranges survenus depuis un an dans l'existence de celte fille que, dès longtemps, on était habitué à voir paraître et disparaître de la steppe au gré de sa fantaisie et de son caprice.

Et ce fut quand la nuit était déjà tombée qu'ils arrivèrent en vue de Romanowka. Tout y était tranquille et rien n'y faisait pressentir un événement aussi important que l'aurait été, dans une petite bourgade perdue, la présence de la police à la recherche d'un criminel.

D'abord, à la faveur de l'obscurité où tout commençait à se noyer d'ombre, Mikaïl, prenant par le côté des jardins et des champs, où il savait ne pas être vu, gagna la maison du pope. Il franchit la palissade qui la séparait de la campagne et, comme le chien en liberté dans la cour grognait sourdement, il l'appela à voix basse et le fit taire en le caressant.

Une seule fenêtre éclairée ouvrait, dans le pan de bois

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de la maison, un Irou de lumière. Mikail se glissa jusquelà et, à travers la vitre, aperçul le vieux léréinei qui, les pieds contre le poêle, dans sa vieille soulanelle de serge noire usée aux manches, somnolait, son livre de i)rières glissé entre les genoux. Le moment était bon pour introduire Leiiska : il alla lui ouvrir la porte de la cour, et, faisant signe à la Kosake d'avancer sans bruit, il monta, devant elle, l'escalier de bois qui menait à sa chambre, et dont les marches, malgré tous leurs efforts, gémissaient sous eux. Celte pièce, par malheur, se trouvait précisément au-dessus de celle où, dans ce moment même, le vieux pope était endormi.

Mikail alluma une lampe, et souriant à Lenska qui restait debout et le regardait :

— Maintenant, nous sommes en sûreté, Lenska. Voici mon lit, sois sans crainte et repose-loi.

— Et loi? dit-elle. Tu dois être brisé de fatigue.

— Moi, je passerai la nuit dans un coin. Il n'importe. D'ailleurs, j';ii à remercier Dieu longuement de t'avoir enfin donnée à moi et de nous avoir sauvés. Puis demain je le conduirai à mon père; nous lui dirons que nous voulons être l'un à l'autre et nous lui demanderons sa bénédiction. Dors, je veille sur loi.

Lenska ferma les yeux et, peu après, le souflîe régulier qui soulevait sa poitrine indiqua à Mikail que le sommeil et le rêve venaient de la prendre et de la soustraire, pour quelques heures, aux cruelles réalités de la vie. Et, tenant toujours ses regards sur elle, il se mit à genoux près de la table sur laquelle la flamme de la petite lampe qu'il avait allumée brûlait, et, les mains jointes, le (ils du pope pria.

Hors celte pièce encore éclairée, toute la demeure maintenant était plongée dans la nuit. En bas, le père s'était lassé de dire ses oraisons et, à pas tremblants, avait regagné son lit. Une autre partie de la maison aussi était depuis longtemps rentrée dans le repos, celle où se

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trouvail la cliainbi'e qu'occupait, avec la sœur de Mikaïl, rineroyantc et révoltée Missia. et où elle vivait entourée de ce parfum pénétrant d'encens et de cire qui traînait par toute la nnaison, rapporté dans les vêtements religieux, par les allées et venues de chaque jour,et qui était comme l'àme odorante du logis.

Combien de temps dura la prière de Mikaïl, il n'aurait su le dire; mais l'obscurité était complète autour de lui, la lampe s'étant éteinte après s'être entièrement consumée, quand il se rendit compte, en se réveillant, qu'il avait dû s'endormir, le corps glissé contre la table où d'abord il avait prié. Et ce qui l'éveillait, c'était un bruit de voix confus qui montait de la rue avec des piétinements de chevaux

Il prêta l'oreille : les voix maintenant s'élevaient, sonnaient dans la nuit, et l'on frappait violemment des poings ou du pied contre la porte d'une maison voisine. Le jeune homme se glissa près de la fenêtre et regarda au dehors.

En effet, sur la neige, des silhouettes noires se découpaient, passaient, se pénétraient l'une l'autre, puis se séparaient, et des formes vagues de chevaux s'enveloppaient de la buée claire de leur souffle. C'était à la maison qui se trouvait de l'autre côté de la rue que l'on frappait, et Mikaïl, dont les yeux perçaient l'ombre, put voir distinctement qu'un des arrivants en ébranlait, sous les coups de son fourreau de sabre, les volets de bois.

Il n'y avait plus à conserver de doute; la poursuite n'avait pas cessé, et les poursuivants ne se trouvaient plus séparés des fugitifs que par cette fenêtre, derrière laquelle Mikaïl épiait leurs moindres mouvements et pouvait entendre leurs voix

A un moment, il reconnut celle de Taddéoni. C'étaient de grasseyantes paroles françaises qui se distinguaient nettement entre de lourds mots russes fouettés par les jurons de l'officier de police, qui gourmandait ses gens. Enfin, la porte où l'on frappait, secouée sous les coups de bottes,

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