‹ La lâegende d'un peupleChapitre 17 sur 67 · SAINT-MALO · texte numérisé non relu

SAINT-MALO

Soudain, du sanctuaire un signal est donné, E\, sous les vastes nefs pendant que l'orgue roule Son accord grandiose et sonore, la foule Se lève, et, délirante, en un cri de stentor. Entonne en frémissant le Veni, Creator!

De quels mots vous peindrais-je, ô spectacle sublime? Jamais, aux jours sacrés, des parvis de Solime, Chant terrestre, qu'un chœur éternel acheva. Ne monta plus sincère aux pieds de Jéhova!

L'émotion saisit la foule tout entière,

Quand, du haut de l'autel, l'homme de la prière.

Ému, laissa tomber ces paroles d'adieu :

— Vaillants chrétiens, allez sous la garde de Dieu*

0 mon pays, ce fut dans cette aube de gloire Que s'ouvrit le premier feuillet de ton histoire !

Trois jours après, du haut de ses mâchécoulis Par le fer et le feu mainte fois démolis, Saint-Malo regardait, fendant la vague molle, Trois voiliers qui doublaient la pointe de son môle. Et, dans les reflets d'or d'un beau soleil levant. Gagnaient la haute mer toutes voiles au vent.

Le carillon mugit dans les tours ébranlées ;

Du haut des bastions en bruyantes volées

Le canon fait gronder ses tonnantes rumeurs;

Et, salués de loin par vingt mille clameurs,

Au bruit de l'airain sourd et du bronze qui fume,

Cartier et ses vaisseaux s'enfoncent dans la brume ^ !

Le voyage fut rude, et le péril fut grand. Pourtant, après avoir, plus de deux mois durant, Vogué presque à tâtons sur l'immensité fauve, La petite flottille arriva saine et sauve Auprès de bords perdus sous d'étranges climats....

— Terre ! cria la voix d'un mousse au haut des mâts.

C'était le Canada mystérieux et sombre, Sol plein d'horreur tragique et de secrets sans nombre, Avec ses bois épais et ses rochers géants, Emergeant tout à coup du lit des océans!

Quels êtres inconnus, quels terribles fantômes De ces forêts sans fin hantent les vastes dômes, Et peuplent de ces monts les repaires ombreux? Quel génie effrayant, quel monstre ténébreux Va, louche Adamastor, de ces eaux diaphanes. Surgir pour en fermer l'entrée à ces profanes ? Aux torrides rayons d'un soleil aveuglant, Le cannibale est là peut-être, l'œil sanglant, Comme un tigre, embusqué derrière cette roche. Qui guette, sombre et nu, l'imprudent qui s'approche.

Point de guides! Partout l'inexorable accueil! Ici c'est un bas-fond, là-bas c'est un écueil; Tout semble menaçant, sinistre, formidable; La côte, noirs rochers, se dresse inabordable....

Les fiers navigateurs iront-ils jusqu'au bout?

— En avant! dit Cartier qui, front grave et debout,

Foule d'un pied nerveux le pont de la dunet(e, Et, pilote prudent, promène sa lunette De tribord à bâbord, sondant les horizons. Alors, défiant tout, naufrage et trahisons, Pavillons déployés, Grande et Petite Hermine, Avec VEmerillon, qui dans leurs eaux chemine, Lebreton, qu'on distingue à son torse puissant, Jalobert, le hardi caboteur d'Ouessant Qu'on reconnaît de loin à sa taille hautaine. Tous, au commandement du vaillant capitaine. Entrent dans l'entonnoir du grand fleuve inconnu.

Sombre aspect! De forêts un réseau continu Se déploie aussi loin que le regard s'élance. Nul bruit ne vient troubler le lugubre silence Qui, comme un dieu jaloux, pèse de tout son poids Sur cette immensité farouche des grands bois.

A gauche, des plateaux perdus dans les nuées; A droite, des hauteurs qu'on dirait remuées Par quelque cataclysme antédiluvien ;

En face, l'eau du fleuve énorme qui s'en vient Rejaillir sur la proue en gerbes écumantes; Des îlots dénudés par l'aile des tourmentes ; De grands caps désolés s'avançant dans les flots; Des brisants sous-marins, efl'roi des matelots ; Des gorges sans issue où le mystère habite ; Partout l'austérité du désert sans limite, La solitude morne en sa sublimité 1

Pourtant, vers le couchant le cap orienté, La flottille s'avance; et sans cesse, à mesure Que les lointains brumeux que la distance azuré Se dessinent plus clairs aux yeux des voyageurs, Rétrécissant aussi ses immenses largeurs, Le grand fleuve revêt un aspect moins sauvage ; Son courant roule un flot plus calme ; le rivage Si sévère là-bas devient moins tourmenté ; Et, tout en conservant leur fière majesté. Ces vastes régions que le colosse arrose, Où dort la forêt vierge, et dont le regard ose Pour la première fois sonder les profondeurs. Se drapent par degrés d'éclatantes splendeurs.

Le coup d'œil constamment se transforme et varie. Enfin, la rive, ainsi qu'un décor de féerie, Sous le flot qui se cabre en un brusque détour, S'entr'ouvre, et tout à coup démasque le contour D'un bassin gigantesque où la Toute-Puissance Semble avoir mis le comble à sa magnificence.

Un cirque colossal de sommets inclinés ;

Un vaste amphithéâtre aux gradins couronnés

De pins majestueux et de grands bouquets d'ormes ;

Un promontoire à pic aux assises énormes ;

Au fond de l'horizon un bleuâtre rideau

Sur lequel se détache une avalanche d'eau,

Avec d'âpres clameurs croulant dans un abîme...

Partout, au nord, au sud, la nature subhme

Dans le cadre idéal d'un conte d'Orient !

Cartier est là debout, glorieux, souriant,

Tandis que ses Bretons, penchés sur les bordages,

Groupés sur les tillacs, suspendus aux cordages.

Par un long cri de joie, immense, spontané, Éveillent les échos du vieux Stadaconé!

Puis, pendant qu'on évite au courant qui dévire. Chacun tombe à genoux sur le pont du navire ; Et ces bois, ces vallons, ces longs coteaux dormants, Qui n'ont encor vibré qu'aux fauves hurlements Des fauves habitants de la forêt profonde, Au milieu des rumeurs de la chute qui gronde, Retentissent enfin — jour régénérateur! — Pour la première fois d'un hymne au Créateur.

Le lendemain matin, au front de la montagne D'où Québec aujourd'hui domine la campagne, Une bannière blanche au pli fleurdelisé. Drapeau par la tempête et la mitraille usé, Flottait près d'une croix, symbole d'espérance.

Le soleil souriait à la Nouvelle-France !

LE SAlNT-LAURliNT.

Ce jour est déjà loin; mais gloire à toi, Cartier! Gloire à vous, ses vaillants compagnons, groupe altier De fiers Bretons taillés dans le bronze et le chêne ! Vous fûtes les premiers de cette longue chaîne D'immortels découvreurs^ de héros canadiens, Qui, deJ'honneur françajsjnflexibles gardjejis. Sur ce^vasigjiémisphère oJLXayenir se fondg. Ont reculfî siJoijiJes-frantièi!ûs du monde M

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