PREMIÈRE MOISSON
Un vaillant! le premier de cette forte race Dont tout un continent garde aujourd'hui la trace, Qui, dans ce sol nouveau par son bras assaini. Mit le grain de froment, trésor du ciel béni, Héritage sans prix dont la France féconde Dans sa maternité dota le nouveau monde. Ils vont dans la vallée où les vents assoupis Font ondoyer à peine un flot mouvant d'épis Qu'ont mûris de l'été les tépides haleines.
Bientôt le blé jauni tombe à faucilles pleines; La javelle, où bruit un essaim de grillons. S'entasse en rangs pressés au revers des sillons. Dont le creux disparaît sous l'épaisse jonchée ; Chaque travailleur s'ouvre une large tranchée; Et, sous l'effort commun, le sol transfiguré Laisse choir tout un [)an de son manteau doré.
Le soir arrive enfin, mais les gerbes sont prêtes ; On en charge à pleins bords les rustiques charrettes Dont l'essieu va ployant sous le noble fardeau ; Puis, presque recueilli, le front ruisselant d'eau.
Pendant que, stupéfait, l'enfant de la savane Regarde défiler l'étrange caravane, Et s'étonne à l'aspect de ces apprêts nouveaux, Hébert, qui suit ému le pas de ses chevaux, Rentre, offrant à Celui qui donne l'abondance La première moisson de la Nouvelle-France»!
C'était le désert fauve en sa splendeur austère. Rien n'animait encor le vierge coin de terre Où Montréal devait plus tard dresser ses tours.
En aval du courant, et suivant les détours Qui creusent çà et là les rives ombragées, Sous les feux du midi, trois pirogues chargées — Près de l'endroit nommé depuis Pied-du-Courant Ensemble remontaient les eaux du Saint-Laurent.
Qui côtoyait ainsi les courbes du grand fleuve?
C'était le fondateur, c'était de Maisonneuve,
Avec de Montmagny, le courageux soldat,
Vimont, l'apôtre saint, fier d'un double mandat.
Et, comme pour dorer cette ère qui commence,
Deux femmes, deux grands cœurs : de la Peltrie et Mance ;
Deux âmes à l'affût de tous les dévoûmeiits.
Ils sont accompagnés de laboureurs normands, De matelots bretons, fiers enfants de la Gaule, Travailleurs qui devront, le mousquet à l'épaule, Le poing à la charrue ou la hache à la main, S'ouvrir au nouveau monde un si large chemin.
Sur le calme des eaux une voix nous arrive ; C'est un cantique saint qu'aux échos de la rive. Dans l'éclat radieux d'un soleil flamboyant, La petite flottille envoie en pagayant.
— Halte! a crié quelqu'un,
Et bientôt, sur la berge, Avec le dôme bleu du ciel nu pour auberge. Nos voyageurs rendus dressent leur campement. Puis ensemble, à genoux, dans le recueillement, Rappelant au Très-Haut sa divine promesse, Naïfs ou fiers chrétiens vont entendre la messe, Au pied d'un tabernacle à la hâte élevé.
— Vous êtes, dit le prêtre, un grain de sénevé Que Dieu jette aujourd'hui dans la glèbe féconde ; La plante qui va naître étonnera le monde; Car, ne l'oubliez pas, nous sommes en ce li^u Las.instnimfin(s choisis du grand œuvre de Dieu !
Et pendant que l'hostie en sa châsse sacrée Illuminait l'autel de sa blancheur nacrée. Un long Piinge Ungua s'élevait dans les airs Vers 1» \^\?\\ dfs rjf^s et le Dieu des déserts
Auprès du drapeau blanc, la sainte Eucharistie
Resta là tout le jour.
La tête appesantie, — Quand le soleil sombra dans le couchant vermeil, — Nos pieux voyageurs, accablés de sommeil, Songeaient, prière faite, à chercher sous la tente. Dans une nuit de paix douce et réconfortante. Le repos bien gagné qui doit les prémunir Contre Icjumifl fardeau- des tâches à venir; Quand, tout à coup, dans l'ombre éparse des ramées. Ils virent mille essaims de mouches enflammées, Qui, croisant à l'envi leur radieux essor, Comme un jaillissement de gouttelettes d'or, Ou plutôt comme un flot de flammèches vivantes. Rayaient l'obscurité de leurs lueurs mouvantes.
Alors chacun se met en chasse ; l'on poursuit Tous ces points lumineux voltigeant dans la nuit; Puis, hant à des fils les blondes lucioles. On en fait des réseaux, flottantes auréoles, Qu'on suspend sur l'autel en festons étoiles.
Quelques instants plus tard, dans les bivouacs voilés
Par les grands pins versant leurs ombres fraternelles,
Après avoir partout placé des sentinelles,
Près du fleuve roulant son flot silencieux,
La troupe s'endormit sous le regard des cieux.
Et pendant que ces forts, âpres à la corvée, VoyaiguL-dans^leur sommeil grandir Tn^nvre r^vée. Astre pieux trônant dans le calmedu soir. Sur l'autel, dans un pli du drapeau, l'ostensoir. Au vol phosphorescent d'étincelles sans nombre, Ouvrait son nimbe d'or et flamboyait dans l'ombre.
0 genèse sublime ! o spectacle idéAl I Cefut cette nuit-là que naquit MontréaP.