PREMIÈRES SAISONS
De tous côtés la horde infernale se rue. On égorge partout, daus les lits, sur la rue ; On poignarde, on fusille, on écartèle, on fend Le crâne du vieillard sur le corps de l'enfant; On déchire le ventre à des femmes enceintes ; De leur mère, arrachés aux suprêmes étreintes. On jette en pleins brasiers les petits au berceau ; Et puis, quand le village est réduit en monceau De débris calcinés et de cendres rougies, Pour assouvir leur soif d'effroyables orgies. Les démons tatoués s'en vont en tapinois Recommencer plus loin leurs monstrueux exploits *^
0 France, ces héros qui creusaient si profonde. Au prix de tant d'efforts, ta trace au nouveau monde Ne méritaient-ils pas un peu mieux, réponds-moi, Qu'un crachat de Voltaire et le mépris d'un roi !
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Sceptiques ou croyants, oui, tous tant que nous sommes, Courbons ici nos fronts; ceux-là furent des hommes, Des soldats du progrès, des héros et des saints. Peut-être surent-ils, mieux encor que les autres, Du Dieu dont ils s'étaient faits les humbles apôtres. Comprendre ici les grands de^sçiiis.
On n'avait guère vu spectacle plus étrange Que cette courageuse et modeste phalange Pleine d'ardeur mystique et de projets virils,
Qui, nouveaux messagers de la parole sainte, Traversaient l'univers pour se jeter sans crainte Au-devant des plus grands périls.
Sol natal, a.il.és, rang, fortune, espérance. U ^^ Famille, ils quittaient tout avec indifférence : <^*^ n Pas un seul qui faiblit au moment de partir; Et pourtant qu'allaient-ils chercher sur nos rivages, Sinon, après la vie errante des sauvages, La mort sanglante du martyr?
Oh! lorsque je parcours nos annales naissantes, Et que, tournant du doigt ces pages saisissantes, •J'essaye à suivre un peu par la pensée, au fond De la forêt immense encore inexplorée, •Ces immortels semeurs de la moisson sacrée, J'en éprouve un trouble profond.
"Vieux prêtres au front chauve ou lévites imberbes, 'Pieds nus mais souriants, harassés mais superbes, Aux plus mortels dangers prodiguant leurs défis,
Je crois les voir encor, dans leur ardeur sans borne, S'enfoncer à travers l'horreur du désert morne,
Sans autr'^ nrr»^ qu'un rrucUlx. /^ e^c^^-^-c^^-^^
Fleuves, monts et torrents, chaleurs^ pltiie on fcmpèrpij Rien ne les décourage et rien ne les arrête; Narguant les jours sans pain, bravant les nuits sans feu. Poursuivis par les loups et guettés par les fièvres, L'Évangile à la main et le sourire aux lèvres. Ils vont sous le regard de Dieu.
Où? qu'importe! leur zèle embrasse un hémisphère. Sous des cieux incléments si loin que vont-ils faire? Quel but rêvent-ils donc qui les fait tant oser? Où donc est le secret du feu qui les consume? C'est que leur mission en deux mots se résume :
Devant ces deux grands mots point d'obstacle qui tienne Oui, ces fiers envoyés de la France chrétienne N'ont qu'un vœu, qu'un désir et qu'une ambition :
(]0nqnérir. par l'effort de vpr'fnc; siir1inma''TP'îj
Des âmes àTÉglise, et de nouveanY rjomniii^s A la civilisation.
Et l'un d'eux meurt de faim dans la forêt profonde ; Un autre, sur le seuil d'un village qu'il fonde, D'un coup de tomahawk a le crâne entr'ouvert; Celui-ci s'engloutit sous la \ague écumante ; Celui-là disparaît, perdu dans la tourmente D'une terrible nuit d'hiver.
Ici c'est Daniel expirant sous les balles; Là c'est Jogue et Goupil sur qui les cannibales De leur instinct féroce épuisent tout le fiel; Plus loin c'est Lallemant, Brebeuf, d'autres encore Qui, sous le fer cruel et le feu qui dévore, Meurent les veux levés au ciel.
Bien plus, ce même Jogue, indomptable nature, Après mainte agonie au poteau de torture, Réussit par miracle à tromper ses bourreaux;
Mais perclus, mutilé, vers ces lieux où l'attire La soif du sacrifice ou l'amour du martyre, Il revient mourir en héros.
Et puis, à chaque instant, nouvelles découvertes! Jour après jour, ce sont d'autres routes ouvertes A travers la savane ou les fourrés épais ; Et l'homme primitif, que tant de zèle touche, Devenu par degrés moins sombre et moins farouche, Offre le calumet de paix.
De nouveaux dévoûments ces preux toujours en quête, Cent ans marchent ainsi de conquête en conquête, Distribuant l'aurore à toute cette nuit.... Et l'Europe applaudit ces sublimes cohortes Qui d'un monde inconnu brisent ainsi les portes Devant le progrès qui les suit.
0 mon pays, au cours des siècles qui vont naître. Puissent tes fiers enfants ne jamais méconnaître Ces humbles ouvriers de tes futurs-dfîsLins!
n LA LÉGENDE D'UN PEUPLE.
Ils furent les premiers défricheurs de la lande : Qu'on réserve toujours la plus fraîche guirlande Pour ces vaillants des jours lointains !
Et nous, qui recueillons — oui, croyants ou sceptiques — Les éternels bienfaits que ces âmes antiques Sur notre terre vierge ont semés en passant, N'oublions pas qu'un jour l'arbre aux rameaux sans nombre Qui protège aujourd'hui nos enfants de son ombre A germé dans leur noble sang ^* !
J'ai bien connu jadis le vieux Baptiste Auclair. C'était un grand vieillard jovial, ayant l'air Déluré d'un ancien capitaine en retraite. Autrefois au Nord-Ouest il avait fait la traite, Et sa fortune aussi, disait-on dans le temps ; Mais cela n'était pas bien sûr, car à trente ans Il était retourné, sans le moindre étalage. Reprendre la charrue et sa place au village, Héritier de la terre et du toit paternels. C'est là que je l'ai vu, dans les jours solennels.
Rieur, et se faisant craqueter les jointures, Nous raconter ce qu'il nommait ses aventures.
11 avait élevé seize enfants : huit garçons — Là-dessus je ne sais plus combien de bessons Et huit filles, tous seize installés en ménage. Il n'en portait pas moins gaillardement son âge.
— J'ai, disait-il, bon pied, bon œil, et sapristi ! Sans me vanter, jamais je ne me suis senti Si jeune et si dispos que lorsque la cohorte De mes petits-enfants vient frapper à ma porte. Et j'en ai, Dieu merci, cent dix-sept, bien comptés! Beau chiffre, n'est-ce pas? Tenez, vous plaisantez, Vous autres, lorsque vous discutez politique, Nation, avenir; l'œuvre patriotique.
Jeunes gens, c'est la mienne ! Un homme est éloquent, Et peut se proclamer bon patriote... quand? Quand il a cinquante ans labouré la prairie, Et donné comme moj^centjbras à la Patrie. Mettez cela dans vos papiers, beaux orateurs ! —
Et, parcourant des yeux son cercle d'auditeurs, Il éclatait de rire, attendant la réplique.
Le vieillard conservait une étrange relique Au fond d'un vieux bahur à moitié ruiné; Il tenait ce trésor de son père, et l'aîné De ses enfants devait en avoir l'héritage... Il ne lui plaisait pas d'en dire davantage.
Un beau soir cependant qu'on le sollicitait, 11 exhiba l'objet devant nos yeux; c'était Un petit vêtement de gros chanvre, une espèce De chemise d'enfant, lourde, grossière, épaisse. Mal cousue, et portant sur son tissu taché Quelques traces d'un brun noirâtre et desséché.
— C'est là du sang, messieurs, du sang de race fière! Dit le vieillard. Et puis, roulant sa tabatière Entre ses doigts noueux, il nous fit le récit De la simple et navrante histoire que voici :
— C'était bien avant nous , au temps où les sauvages Faisaient dans le pays tant de sanglants ravages, Commença tristement le \ieux Rppfi'^fp An^'lnir Au penchant du coteau baigné par le flot clair Où le beau Nicolet, à deux pas du grand fleuve, Mire aujourd'hui gaîment sa cathédrale neuve, • A l'ombre d'un bouquet de pins au faîte altier. Que les siècles n'ont pu terrasser tout entier, Trois hardis pionniers, en ces jours de tourmentes, Avec l'espoir prochain de saisons plus clémentes, Avaient planté leur tente à la grâce de Dieu.
L'un d'eux se nommait Jacque. Il avait dit adieu Aux droits, à la corvée, à la taille, aux gabelles, Pour s'en venir chercher avec d'autres rebelles. Sous des cieux où le fisc n'eût pas encore lui, Un peu de liberté pour les siens et pour lui. Sa femme, une robuste enfant de Picardie, Trois fois avait doté leur famille agrandie D'un nouveau-né gaillard, alerte et bien portant, lit l'œil des deux époux allait à chaque instant, Avec un long regard, hélas! souvent morose. Des aînés tout brunis au bébé frais et rose.
Or ce dernier n'avait que six mois seulement
Lorsque se déroula l'affreux événement
Qui sur un lit d'horreur le jeta seul au monde.
Pour les colons l'année avait été féconde. La pente des coteaux et le creux des vallons Étalaient, souple et lourd, un manteau d'épis blonds, Qui, comme un lac doré que le soleil irise, Flottait luxuriant au souffle de la brise. L'heure de la moisson était venue ; aussi Le cœur des défricheurs, oubliant tout souci. Montait reconnaissant vers Celui dont l'haleine Enrichit les sillons et fait jaunir la plaine.
Un soir, notre ami Jacque, après mûr examen. Prépara sa faucille, et dit : — C'est pour demain ! — Puis il pria longtemps, et dormit comme un juste. Hélas! si par hasard, ce soir-là môme, juste A l'heure où les colons se livraient au sommeil. En amont du courant, prêt à donner l'éveil, Quelqu'un eut côtoyé la rive solitaire.
Il eut sans doute vu, furtifs, rasant la terre
Dans l'ombre de la berge, et pagayant sans bruit, Trois longs canots glisser lentement dans la nuit. C'étaient des Iroquois, ces maraudeurs sinistres Dont les premiers feuillets de nos anciens registres Racontent si nombreux les exploits meurtriers.
Rendus non loin des lieux où nos expatriés Avaient fortifié leur petite bourgade, Dans un enfoncement propice à l'embuscade. Ils prirent pied, masqués par un épais rideau De branchages touffus inclinés à fleur d'eau; Puis sur le sable mou liâlèrent en silence Leurs pirogues au fond le plus obscur de l'anse, Et, sous les bois, guettant et rampant tour à tour, Tapis dans les fourrés, attendirent le jour.
Celui-ci se leva radieux et superbe.
C'est fête aux champs le jour de la première gerbe; Aussi nos moissonneurs, les paniers à la main, Dès l'aube, tout joyeux, se mirent en chemin.
LE PlOxNNIER. 81
Les aînés, que la mère avec orgueil regarde, S'avançaient tapageurs en piquet d'avant-garde. Tandis que Jacque, ému, riait d'un air touchant Au petit que sa femme allaitait en marchant; Car, suivant la coutume, on était en famille.
Bientôt, au bord d'un champ où l'épi d'or fourmille, On fit halte. Partout, des prés aux bois épais, Nul bruit inusité, nuls indices suspects, Rien qui troublât la paix des vastes solitudes. Du reste on n'avait nul sujet d'inquiétudes : Pas une bète fauve, et, quant aux Iroquoi?, Ils n'osaient plus tirer leurs flèches du carquois, Refoulés qu'ils étaient au fond de leurs repaires. On pouvait donc compter sur des jours plus prospères. Enfin, l'espoir au cœur, et ne redoutant rien, Jacque — après avoir fait le signe du chrétien — Près du marmot dormant au creux d'une javelle, Commença les travaux de la moisson nouvelle.
Un ravissant tableau î Dans le cadre assombri De l'immense forêt qui lui prête un abri,
Une calme clairière où l'on voit, flot mouvant. Les blés d'or miroiter sous le soleil levant; A genoux sur la glèbe, et tête découverte, Les travailleurs penchés sur leur faucille alerte; Deux enfants poursuivant le vol d'un papillon; Et puis ce petit ange, au revers d'un sillon, Parmi les épis mûrs montrant sa bouche rose... C'était comme une idylle au fond d'un rêve éclose.
Qu'advint-il? On ne l'a jamais su tout entier.
Ce matin-là, quelqu'un, en suivant le sentier Qui conduisait du fort à la rive isolée. Entendit tout à coup, venant de la vallée Où Jacque était allé recueillir sa moisson, Quelque chose d'horrible à donner le frisson. C'étaient des cris stridents, aigus, épouvantables; Et puis des coups de feu, des plaintes lamentables, Appels désespérés et hurlements confus Frappant lugubrement l'écho des bois touffus. Les farouches rumeurs longtemps se prolongèrent; Longtemps dans le lointain des clameurs s'échangèrent ;
Et puis, sur la rivière où le bruit se confoml, Succéda par degrés un silence profond...
Le soir, lorsque les deux colons du voisinage Osèrent visiter la scène du carnage, Un spectacle hideux s'offrit à leurs regards : Trois cadavres sanglants, défigurés, hagards, Jacque et ses deux enfants, pauvre famille unie Dans une même atroce et fatale agonie, Mutilés, ventre ouvert, le crâne dépouillé. Gisaient là sur le sol par le meurtre souillé. Quant à la mère, hélas ! elle était prisonnière. Sans doute condamnée à mourir la dernière A quelque affreux gibet par l'enfer inventé.
On plia le genou sur le champ dévasté ; Et, de ces cœurs naïfs glacés par l'épouvante, La prière des morts allait monter fervente. Lorsqu'au De profuiidis clamavi, — faible et doux, Un long vagissement venant on ne sait d'où Répondit aussitôt comme un cri d'àme en peine.
84 LA LfiGI'NDE D'UiN PEUPLE.
Les colons étonnés retinrent leur haleine.
C'était comme un sanglot d'enfant; et, stupéfait. Quelques instants plus tard, on trouvait en effet, Dans le creux d'un sillon, la face contractée, Perdu sous un amas de paille ensanglantée. Un enfant de six mois suffoquant à demi. Sans doute que la mère avait de l'ennemi Par cet ingénieux moyen trompé la rngc, Et, dévoùment sublime, avait eu le courage De marcher à la mort d'un cœur déterminé, Sans trahir d'un regard le pauvre abandonné !
— Or ce pauvre orphelin, ce pauvre petit être,
Dit le vieux plus ému qu'il ne voulait paraître,
Voici le vêtement qu'il portait ce jour-là;
Et, si je le conserve avec respect, cela
Ne surprendra bien fort personne ici, j'espère,
Car cet enfant... c'était mon arrière-grand-père"
Son âme avait la soif des grandes aventures. 11 tenait par la race à ces hautes natures Qui de l'humanité sont les porte-flambeaux, Mais dont, souvent aussi, la pierre des tombeaux Marque lugubrement l'âpre route des âges.
Ceux-là, trompés d'abord par d'éclatants présages, Peuvent, lutteurs vaincus d'un combat surhumain, Voir la fatalité leur barrer le chemin Au moment de toucher à la palme suprême... Écrasés sous leur tâche, ils triomphent quand même
Leur œuvre, dont le fruit ne peut s'anéantir, En sacrant le héros sait survivre au martyr !
Il se nommait Robert Cavelier de La Salle.
Déjà l'esprit hanté par l'ombre colossale
De Cartier, jeune encore il fuit le sol normand
Pour notre Canada, cher pays inclément
Qu'alors les plus hardis n'abordaient qu'avec crainte.
Il rêve d'embrasser le globe en son étreinte,
UaJ.^iHXsacrer sa vie à d'immortels travaux,
Et,,L:axissant aux mers des continents nouveaux,
— Miracle de courage et de persévérance, —
De donner à lui seul un empire à laFrancc !
A son ambition rien ne semble trop grand. En remontant les flots perdus du Saint-Laurent, Il veut réaliser ce projet chimérique : Arriver jusqu'en Chine à travers l'Amcriquc.
C'est tout un monde étrange, insoumis, menaçant, Qu'il lui faut conquérir et dompter en passant.
Où sont ses bataillons? Quelles sont ses ressources? Qui le dirigera dans ces lointaines courses? Pour franchir ces déserts, — solitudes sans fin Où l'attendent le froid, les fatigues, la faim, — Ces lacs tempétueux, ces pics inabordables, Ces repaires peuplés de hordes formidables; Ces abîmes sans fond, ces tragiques forêts Pleines de pièges sourds et de mornes secrets. Qui soutiendra l'espoir en son âme meurtrie?
— Une seule pensée, un seul mot : la Patrie!
L'impossible, à ce nom, pour lui n'existe point... Le mousquet à l'épaule ou la pagaie au poing. En route!
Et devant lui, de l'aube au crépuscule, Le vaste horizon s'ouvre et le désert recule. Perçant les fourrés noirs où le sombre Iroquois Sur son torse bronzé fait sonner son carquois, 11 va. Des lacs géants, rivaux des mers géantes. Le menacent en vain de leurs vagues béantes ;
Au chant du Te Deum il lance le Griffon;
Et, colosse vaincu, l'Ontario profond
Voit le premier haut-bord se cabrer sur son onde.
1! avance, il découvre, il colonise, il fonde.
Au loin, derrière lui, dans le bruit des rameurs.
Du Niagara grondant s'éteignent les clameurs;
Il avance toujours. Monotonie immense.
Où la plaine finit, la forêt recommence.
C'est partout l'inconnu, partout l'illimité,
Dans leur hideur farouche et leur sublimité.
Enfin, de JoUiet la trace encor récente Le conduit sur la rive où, nappe incandescente, Dans son lit sablonneux, le grand Mississipi Déploie en serpentant son long cours assoupi. Alors — universelle erreur géographique — La Salle croit tenir son rêve :
— Au Pacifique !
Dit-il ; ceci n'est pas un fleuve, c'est un pont Que Dieu jette entre nous, la Chine et le Japon. En avant donc! et si nous gagnons la bataille. Nous aurons découpé le monde à notre taille ! —
Et le hardi coureur d'aventures partit,
Trouvant presque, à son frré. le monde trop petit.
0 doigt divin! bien loin des grands pays d'Asie
Qu'il cherchait, — sous des cieux vibrants de poésie
Que parfument l'orange et le magnolia,
Doux paradis perdu que la France oublia,
Dans un berceau de fleurs, de mousses, de lianes,
C'est vous qu'il découvrit, vierges Louisianes!
Et puis la mer! la mer! le beau golfe du Sud! Écroulement fécond d'un grand rêve déçu.
Poètes, haut les cœurs!.. . Les Muses ont des rides; Changez vos luths! Le vrai jardin des Hespérides Vous tend ses rameaux verts par le temps rajeunis, Tout chargés de fruits d'or, de parfums et de nids. Apollon s'exilait; — ces féeriques asiles. Ces bois harmonieux et ces flottantes îles. Bouquets bercés au flot du grand Meschacébé, C'est un temple plus neuf offert au dieu tombé.
De poèmes en fleur un essaim se révèle,
Pleins de jeunes frissons et de fraîcheur nouvelle ;
Adieu le faux éclat des idylles d'antan !
La légende moderne au corsage tentant,
Ouvrant l'aile au milieu de blanches silhouettes,
Prend son vol sur ces bords. Haut les cœurs, ô poètes î
Et La Salle, charmé, contemple souriant Cet éden que viendra chanter Chateaubriand !
Plus -tard, sur des vaisseaux de France — triste épreuve
La Salle cherche en vain la bouche du grand fleuve.
Battu par la tempête, envié d'un jaloux,
— Les lions sont parfois tracassés par les loups, —
Entouré de périls qu'il brave tète haute,
Avec deux cents colons il se jette à la côte.
Pour atteindre son but il veut tout affronter ; Deux ans contre le sort on le voit s'arc-bouter, Et corps à corps lutter avec l'inexorable. Révoltes, guet-apens, misère inénarrable,
L'Indien au dehors, les fièvres au dedans, La trahison dans l'ombre ouvrant ses yeux ardents, Tous les malheurs sur lui viennent fondre avec rage. Presque seul contre tous, il tient tête à l'orage; Jusqu'à ce que, pour vaincre, il n'ait plus qu'un recours Franchir le continent pour chercher du secours.
Il part. Des noirs bayous côtoyant les rivages,
A travers les grands bois ou les pampas sauvages,
La savane fangeuse ou le sable mouvant,
Sur un sol ennemi, sous un ciel énervant.
Il marche, il marche encor, sans un mot qui console.
N'ayant que deux amis : son chien et sa boussole.
Il revoit l'Arkansas, le lointain Missouri, L'IUinois méandreux et l'Ohio fleuri.
Le blond Mississipi, tous ces sillons immenses Où son bras a jeté d'immortelles semences ; Et c'est le cœur encore à son œuvre acharné, Que le héros, malade, errant, abandonné. Tombe, le crâne ouvert par la balle d'un traître. Il expire; et la main pieuse d'un vieux prêtre
Plante une branche en croix sur sa fosse... En quel lieu? Hélas! c'est le secret du désert et de Dieu.
Dors en paix, ô La Salle, à côté de Marquette! Au moins tu n'auras pas vu ta noble conquête, Le radieux pays qui t'avait tant coûté, Pour quelques millions follement brocanté!
Oui, dors en paix au fond de ta tombe perdue,
0 Cavelier! — Ta gloire, un soldat l'a vendue;
Le Saint-Laurent, déjà dès longtemps déserté,
Avait dû d'un roi vil payer la lâcheté ;
Abandonnée aussi l'héroïque Acadie;
Le vieux drapeau français, qui dans ta main hardie
Avait porté si loin son éclat triomphal,
S'est incliné devant un orgueilleux rival;
Son vol ne plane plus au ciel du nouveau monde...
Mais son ombre, en passant, ne fut pas inféconde.
Sur ce sol où couvaient toutes les libertés,
Des germes pleins de force après lui sont restés.
Ces germes ont produit une race fidèle,
Qui, ravie à la France, a su garder loin d'elle,
Ainsi qu'un legs pieux à jamais vénéré.
Sa mémoire, sa langue et son culte sacré.
C'est un arbre robuste aux racines vivaces,
Qui, cramponné d'abord à toutes les crevasses.
Balance désormais, au vent du ciel serein,
Les mille et un rameaux de son tronc souverain.
Sa force et sa fierté, ses fruits et sonombrage^
C'est à vous qu'on les doit, ô Français d'un autre âge.
Phalange de martyrs et de héros clliûiiaDS ,
Des grands projets de Dieu S' long^f^if^pg U-«, gnutiens,
^]tdont La Salle en lui résume la légende.
Donc, gloire à toi, Rouen, noble cité normande! Dresse une fois de plus ton beau front triomphant. Et vois, pour rendre hommage à ton illustre enfant. Sous tes antiques murs, dans un transport lyrique, S'embrasser aujourd'hui la France et l'Amérique ** !