‹ La lâegende d'un peupleChapitre 44 sur 67 · FORS L'HONNEUR · texte numérisé non relu

FORS L'HONNEUR

«o Sous les murs de Québec, avaient de cent combats Couronné le dernier d'un triomphe suprême! Ces insignes sacrés, il fallait, le soir même, Leur faire pour toujours d'humiliants adieux!

Indigné, révolté par ce pacte odieux, Lévis, ce dernier preux de la grande épopée, Le regard menaçant, la main sur son épée, S'était levé soudain, et sans long argument, Contre l'insulte avait protesté fièrement.

Vingt mille Anglais sont là qui campent dans la plaine! ^ Lui n'a plus qu'un débris d'armée à Sainte-Hélène : N'importe! les soldats français ont su jadis Plus d'une fois combattre et vaincre un contre dix! Ltâ Fraucfi judifTik^nte au sort nous abandonna N'importe encore! on meurt cmanjiiildevoir l'ordonne ! Il veut sans compromis résister jusqu'au bout. Il se retirera dans l'île, et là, debout A son poste, en héros luttera sans relâche.

— Dans mes rangs, disait-il, il n'est pas un seul lâche ! Ne prêtez pas la main à ce honteux marché; ^° Je puis, huit jours au moins, dans mon camp retranché, Avec mes bataillons tenir tête à l'orage; Et si la France encor, trompant notre courage, •. Refuse d'ici là le secours imploré, Dans un combat fatal, sanglant, désespéré,

Trfl£i£Lilf^ dénnnmpiif d'nnpi anfignp q^iprpllp^

Nous saurons lui montrer comment on meurt pour elle !

Vaudreuil signa pourtant. Refuser d'obéir. C'était plus que braver la mort, c'était trahir.

— Trahir! avait pensé le guerrier sans reproche...

1* Et c'est lui qui, dans l'ombre, avant que l'aube approche, A ses soldats émus dans la nuit se mouvant. Avait jeté ce cri : — Les drapeaux en avant!

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Allait-il les livrer? Allait-il, à la face De tous ces vétérans — honte que rien n'efface — Souiller son écusson d'un opprobre éternel? On attendait navré le moment solennel.

s'avance alors. Dans son œil énergique,

Où le feu du brasier met un reflet tragique, Malgré son calme on sent trembler un pleur brûlant. i<n> Vers les drapeaux en deuil l'homme marche à pas lent. Et, tandis que la main de l'Histoire burine. Lui, les deux bras croisés sur sa vaste poitrine. Contemplant ces lambeaux où tant de gloire a lui. Longtemps et fixement regarde devant lui.

Dans le fond de son cœur il évoquait sans doute Tous les morts généreux oubliés sur la route, Où, tout illuminés de reflets éclatants, Ces guidons glorieux marchaient depuis cent ans. Enfin, comme s'il eût entendu leur réponse, "0 Pendant que son genou dans le gazon s'enfonce, Refoulant ses sanglots, dévorant son affront.

Sur les fleurs de lis d'or il incline son front,

Et, dans l'émotion d'une étreinte dernière.

De longs baisers d'adieu couvre chaque bannière.

— Et maintenant, dit-il, mes enfants, brûlez-les. Avant que d'autres mains les livrent aux Anglais !

Alors, spectacle étrange et sublime, la foule, Ondulant tout à coup comme une vaste houle. S'agenouille en silence; et, solennellement, '^ Dans le bûcher sacré qui sur le firmament. Avec des sifflements rauques comme des râles. Détache en tourbillons ses sanglantes spirales, Parmi les flamboiements d'étincelles, parmi Un flot de cendre en feu par la braise vomi, « Sous les yeux du héros grave comme un apôtre. Chaque drapeau français tomba l'un après l'autre!

Quelques crépitements de plus, et ce fut tout.

FORS L'HONNEUR! n<

Alors, de Montréal, de Longueuil, de partout, • Les postes ennemis crurent, dans la rafale, I30 Entendre une clameur immense et triomphale; C'étaient les fiers vaincus, qui, tout espoir détruit. Criaient : Vive la France! aux échos de la nuit.

0 Lévis! ô soldats de cette sombre guerre! Si vous avez pu vokJes hontes de. naguère. Que n'êtes-vous,SQudain sûitis^de vos tombeaux, Et, vengeurs, secouant les augustes lambeaux De vos drapeaux en feu, dans votre sainte haine, 1^^ Venus en cravacher la face de Bazaine !

JEAN SAURIOL

Au détour de la plaine où grandit Montréal,

Dans un site charmant, poétique, idéal,

Que longe le chemin de la Côte-des-Neiges,

Où du matin au soir serpentent les cortèges

Qui vont au rendez-vous de ceux qui ne sont plus,

Dans la déclivité d'un immense talus,

A l'ombre des bouleaux et des bosquets d'érables,

Se dressent les pans noirs, décrépits, misérables,

D'une ancienne masure effondrée et sans toit.

C'est là qu'un jour le morne archange, dont le doigt

Inflige la défaite ou fixe la victoire, S'arrêta pour dicter une page à l'Histoire !

A l'époque sanglante où nos pères trahis Défendaient corps à corps leurs foyers envahis, Et, groupes de héros débordés par le nombre, Touchaient au dénoûnient fatal du drame sombre. Dans ce logis, alors presque un petit manoir, Dont les tons vigoureux tranchaient sur le fond noir De la forêt encor vierge de la cognée, Vivaient un vieux traiteur à mine renfrognée, Nommé Luc Sauriol, sa femme et son fils Jean,

Celui-ci, gars robuste à l'œil intelligent, Avait pour son pays déjà monté la garde. Des soldats de Montcalm il portait la cocarde ; C'était un fier tireur, et l'Anglais n'avait point Plus terrible ennemi la carabine au poing.

Les cohortes d'Amherst avaient conquis la plaine; Et nos derniers vengeurs, campés dans Sainte-Hélène,

JEAN SAURIOL. Ho

Attendaient l'arme au bra&^le signal de mourir, Lorsqu'un jour Sauriol vit son fils accourir, Et, grave, s'arrêter sur le seuil de la porte.

— Bonjour, père, dit-il; c'est moi! Je vous apporte Un message pressant au nom du gouverneur. Ce soir, à la nuit brune, il vous fera l'honneur De s'arrêter ici pour affaire importante. On dit, ajouta-t-il d'une voix hésitante, Qu'il s'agit — le soldat tàtait ses pistolets — D'une entrevue avec le général anglais...

Le soir même, en effet, — c'était le huit septembre, —

Le marquis de Vaudreuil, assis dans une chambre

Du manoir isolé dont les derniers lambris

Jonchent en ce moment le sol de leurs débris,

Le désespoir au cœur et l'âme à la torture,

Capitulait, livrant avec sa signature,

Entre les mains d'Amherst surpris de son succès,

Le dernier boulevard du Canada français.

On lui refusait même — affront d'âme vulgaire —

Pour nos soldats vainqueurs les honneurs de la guerre!

Le vieux Luc Sauriol, stupéfait, confondu, En se rongeant les poings avait tout entendu. Lorsque tomba la plume, il se leva, farouche. Prit son fils à l'écart, et l'index sur la bouche, Le regarda longtemps un éclair dans les yeux.

— J'ai compris, lui dit Jean, serrant la main du vieux.

Puis, prenant son fusil de chasse d'un air sombre. Il entr'ouvrit la porte et^disparut dans l'ombre.

Le père ni le fils n'avaient capitulé.

Tout près, un chemin creux serpentait, accolé Au pied d'un mameloiroù de^ quartiers de roche Avaient été rangés pour défendre l'approche Des postes avancés par cette route-là.

JEAN SAURIOL. 477

Les officiers anglais devaient passer par là,

Au milieu de la nuit, pour rejoindre leurs lignes.

Pour la première fois infidèle aux consignes, Jean Sauriol y court, prend la chaÏBe d'un puits, En barre fortement l'étroit passage, et puis Monte sur les hauteurs se mettre en embuscade. Quelques instants après, la noire cavalcade, Avec un long éclat de rire goguenard.

S'engouffrait au grand trot au fond du traquenard.

Ce fut terrible.

Au choc, la troupe tout entière — Chevaux et cavaliers — roula dans la poussière, Pêle-mêle, criant, hurlant, se débattant; Pendant que Sauriol lançait au même instant. Par vingtaine, du haut de la crête saillante. De lourds éclats de roc sur la masse grouillante.

Un double éclair aussi perce l'obscurité;

C'est encor Sauriol qui, dans l'ombre posté,

Tire sur les Anglais et les crible à outrance.

Enfin, poussant trois fois le cri : Vive la France!

Le soldat, déserteur et héros à la fois,

D'un pas ferme gagna l'épaisseur des grands bois.

Ce fut durant trois mois une chasse enragée.

Lorsque dans le sommeil la ville était plongée, Un éclair tout à coup s'allumait quelque part, Et mainte sentinelle, aux créneaux d'un rempart, Victime sans merci d'une infernale adresse. Tombait le front percé d'une balle traîtresse. Parfois, si Montréal respirait, — vis-à-vis, Dans l'ile où maintenant les soldats de Lévis Voyaient flotter au vent l'étendard britannique, - Le poste anglais, saisi d'une terreur panique, Entendait résonner l'invisible mousquet.

Et trouvait l'un des siens râlant sur le parquet. Si quelque cavalier, hardi batteur d'estrades,

JEAN SAURIOL. i ;«>

Osait sortir le soir tombé, ses camarades Voyaient revenir seul le cheval effaré.

Presque toutes les nuits, le guet exaspéré Trébuciiait tout à coup sur une masse informe, Où l'on reconnaissait le fatal uniforme...

Amherst, la rage au cœur, fit battre tous les bois : Sur vingt soldats, un jour, il n'en revint que trois ! Enfin l'on n'osa plus se hasarder qu'en plaine...

Un vaincu tenait seul une armée en haleine.

Mais l'càpre hiver allait venir; les massifs nus N'offraient plus désormais, sous leurs dômes chenus; Au pauvre guérillas de retraite bien sûre; Et puis l'homme souffrait au bras d'une blessure Qu'une balle avait faite un soir en ricochant.

Au flanc dji Mont-Royal, du côté du couchant.

Dans le creux d'un ravin où chantait une source,

Il avait découvert la tanière d'une ourse —

Dont un épais fourré dissimulait l'abord.

Jean Sauriol avait tué l'ourse d'abord,

— Pour lui cela n'était rien de bien difficile, —

Et puis il avait pris la place au domicile.

Son père venait là lui porter à manger.

Que voulez-vous, à tout on ne peut pas songer;

Lui ne s'était muni que d'un baril de poudre

Avec du plomb, — assez, disait-il, pour découdre

Dans les règles de l'art un régiment d'Anglais.

Ces derniers avaient eu beau tendre leurs filets, Sauriol leur glissait dans les doigts comme une ombre; Et, lorsque les chasseurs qui le traquaient en nombre S'applaudissaient déjà du succès obtenu.

Il s'enfonçait sous terre, et... ni vu ni connu!

Cela ne pouvait pas toujours durer. La neige,

Le cernant dans son antre ainsi que dans un piège.

De tout secours humain l'isola tout à coup.

JEAN SAURIOL. '.84

Le malheureux ne s'en désola pas beaucoup : Il avait fait depuis longtemps son sacrifice. Pourtant, si le regard à travers l'orifice De la grotte, dans l'ombre, eût par hasard plongé, Il eût plus d'une fois vu le pauvre assiégé Transi, mourant de faim, pleurer dans les ténèbres. Hélas I ce n'était pas pour lui ces pleurs funèbres; On va le voir.

Un jour — ses pas l'avaient trahi Sauriol vit soudain son refuge envahi : On le tenait.

Chez lui pas un muscle ne tremble.

— Messieurs, dit-il, avant que nous partions ensemble, Ecoutez bien ces mots que je dis sans remord : Je suis un meurtrier, je me condamme à mort ! Mais vous, les agresseurs! vous, nation vorace! Oui, vous, les éternels ennemis de rna race ! Bourreaux de mon pays, vous mourrez avec moi !

4 8i LA LÉGENDE D'UN PEUPLE.

Il dit, et, froidement, sans hâte, sans émoi, Tire son pistolet dans le baril de poudre...

Tout disparut. Ce fut comme un éclat de foudre. La détonation ébranla les rochers ; Les lourds quartiers de rocs, de leur base arrachés, — Dans un immense cri d'indicible épouvante, — Sautèrent dans l'espace, avec la chair vivante De cent hommes hachés, brisés, agonisants...

Le lendemain matin, parmi les corps gisants, Sur les débris glacés d'un désastre qui navre. On trouvait un vieillard penché sur un cadavre Qu'il semblait à son cœur presser avec transport...

On s'approcha de lui : le pauvre homme était mort^"

Voyez- vous, sur le bord de ce chemin bourbeux, Cet enclos en ruine où broutent les grands bœufs? Ici, cinq paysans — trois hommes et deux femmes • Eurent la sépulture ignoble des infâmes!

Cette histoire est bien triste, et date de bien loin.

Comme un soldat mourant la carabine au poing,

Québec était tombé. Sans honte et sans mystère, Un Bourbon nous avait livrés à l'Angleterre!

Ce fut un coup mortel, un long déchirement, lo Quand ce peuple entendit avec effarement, — Lui qui tenait enfin la victoire suprême, — Par un nouveau forfait snnillFint son diadfîmp^ Le roi de France dire aux Saxons : — Prenez-les ! Ma g1olc£i-ftI^n a pins besoin; gnlUs^Soient Anglais!

0 Lorraine! ô Strasbourg ! si bellesjet sLgrande&^ Vous, c'est le sort au moins qui vous fit allemandes !

Des bords du Saint-Laurent, scène de tant d'exploits,

On entendit alors soixante mille voix

Jeter au ciel ce cri d'amour et de souffrance :

Xf-' — Eh bien, soi^ ! nn^ Rp.y^ps frappflisjnfllpré la France !

Or chacun a tenu sa parole. Aujourd'hui, Sur ce lâche abandon plus de cent ans ont lui ; Et, sous le sceptre anglais, cette fière phalange Conserve encore aux yeux de tous, et sans mélange, Son culte pour la France, et son cachet sacré.

Mais d'autres, repoussant tout servage exécré. Après avoir brûlé leur dernière cartouche, Renfermés désormais dans un orgueil farouche. Révoltés impuissants, sans crainte et sans remord, 30 Voulurent, libres même en face de la mort, Emporter au tombeau leur éternelle haine...

En vain l'on invoqua l'autorité romaine ;

En vain, sous les regards de ces naïfs croyants,

Le prêtre déroula les tableaux effrayants

Des châtiments que Dieu garde pour les superbes;

En vain l'on épuisa les menaces acerbes ;

Menaces et sermons restèrent sans succès!

— Non ! disaient ces^vainçusiijous sommes des Français ; Et nul n'a le pouvoir de nous vendre à l'enchère !

«fo La foudre un jour sur eux descendit de la chaire : L'Eghsc, pour forcer ses enfants au devoir, A regret avait dû frapper sans s'émouvoir.

Il n'en resta que cinq.

Ceux-là furent semblables, Dans leur folie altière, aux rocs inébranlables : Ils laissèrent gronder la foudre sur leurs fronts. Et malgré les frayeurs, et malgré les affronts, Sublimes égarés, dans leur sainte ignorance, ^e voulurent servir d'autre Dku que la Francai-

La vieillesse arriva ; la mort vint à son tour. ^^ Et, sans prêtre, sans croix, dans un champ, au détour

D'une route fangeuse où la brute se vautre, Chaque rebelle alla dormir l'un après l'autre.

Il n'en restait plus qu'un, un vieillard tout cassé. Une ombre ! Plus d'un quart de siècle avait passé Depuis que sur son front pesait l'âpre anathème. Penché sur son bâton branlant, la lèvre blême, Sur la route déserte on le voyait souvent, A. la brune, rôder dans la pluie et le vent. Comme un spectre. Parfois détournant les paupières t« Pour ne pas voir l'enfant qui lui jetait des pierres, Il s'enfonçait tout seul dans les ombres du soir. Et plus d'un affirmait avoir cru l'entrevoir — Les femmes du canton s'en signaient interdites — Agenouillé la nuit sur les tombes maudites.

Un jour on l'y trouva roide et gelé.

Sa main Avait laissé tomber sur le bord du chemin

Un vieux fusil rouillé, son arme de naguère,

Son ami des grands jours, son compagnon de guerre.

Son dernier camarade et son suprême espoir.

70 On creusa de nouveau dans le sol dur et noir; Et l'on mit côte à côte, en la fosse nouvelle. Le vieux mousquet français avec le jmiix rebelle !

Le peuple a conservé ce sombre souvenir.

Et lorsque du couchant l'or commence à brunir, —

Au village de Saint-Michel de Bellechasse,

Le passant, attardé par la pêche ou la chasse,

Craignant de voir surgir quelque fantôme blanc,

Du fatal carrefour se détourne en tremblant.

Donc, ces cinq paysans n'eurent pour sépulture ro Qu'un tertre où l'animal vient chercher sa pâture ! Ils le méritaient, soit! Mais on^dira partout Qu'ils furent bel et bien cinq héros après tout !

Je respecte l'arrêt qui les frappa, sans doute ; Mais, lorsque le hasard me met sur cette route, Sans demander à Dieu si j'ai tort en cela, îé Je découvre mon front devant ces tombes-là 'M

Nous sommes loin, bien loin

Ces bruits sourds et confus Que le vent nous apporte à travers les grands fûts Qui percent les fourrés ou bordent la prairie, Ce sont les grondements du saut Sainte-Marié. Là, dans les lointains bleus qui bornent l'horizon, Où paissaient autrefois l'élan et le bison, Par delà la forêt et la chute qui gronde, Se balancent les flots dû plus grand lac du monde. ^

A droite, c'est la Pointe-aux-Pins, endroit fameux, Où, sur le seuil sacré de leurs wigwams fumeux, Les guerriers tatoués des peuplades indiennes Qui hantaient autrefois les forêts canadiennes Échangèrent souvent le calumet de paix.

Du côté sud, masqués par des fourrés épais. Le voyageur découvre, à deux pas du rivage. Les restes d'un vieux fort nommé le fort Sauvage.

Foulons avec respect ces glorieux débris!

Louis quinze, en signant le traité de Paris, '\

r — Honte qu'à tout jamais répudiera l'histoire, - Avait livré ce vaste et fécond territoire ï)épassantjes trois guârts^deJ/EiiiQ^e en ampleur, Comme-uo. lopin de terre infiine et sans valeur. Npns étions devenus Anglais comme, en un rêve!

Plus d'un siècle et demi d'héroïsme sans trêve,

De dévoûment sans fin, de travail incessant! Tout un passé de gloire écrit avec du sang!

TTn pftnpjp^ nn nnnUnpnf^ Vnvpnir,, prpsqiif^ un mr>ndfi, Prodigués au profit d'une débauche immonde!...

Le vieux drapeau français dut refermer ses plis, >o Et, fier témoin de tant de hauts faits accomplis. Faire place partout aux couleurs d'Angleterre. Sur un point cependant il se fit réfractaire; Ce fut au fort Sauvage. Un brave y commandait, Nommé Cadot. Malheur à qui se hasardait A provoquer cet homme à rude et forte trempe ! Il cloua simplement le drapeau sur sa hampe.

Un envoyé du roi d'Angleterre arriva..

— Passe au large, dit-il, j'en ai vu d'autres, va!

Mais ce fort maintenant est un fort britannique.

u-o — Vous dites? fait Gadot d'une voix ironique; Eh bien, venez-y voir! j'ai trois petits canons Qui seront enchantés de vous dire leurs noms.

— Nous vous sommons, monsieur...

— Et moi, je vous inviU A rebrousser chemin tous ensemble, et plus vite! Au large, entendez-vous ! Ou sinon mes boulets Vous auront bientôt fait savoir s'ils sont anglais.

— Commandant, lui dit-on, vous êtes un rebelle; Prenez garde!

— Allons donc! vous me la baillez belle. Fit en riant Gadot ; depuis quand votre roi ^ De commander ici s'arroge-t-il le droit?

Depuis qu'un souverain qu'on nomme roi de France

LE DRAPEAU FANTOME. l'jr,

Nous a cédé son jiire à la prépondérance. Allons, vite, amenez votre drapeau!

— Oui-da!

Le roi de France aurait vendu le Canada ! Eh^ien, Ton ne vend pas les Français qu'il renferme.) Si vous croyez pouvoir nous prendre, allez-y ferme! Car tant, giip. je sprai vivanf jHie plus fort, Mon drapeau flottera sur Ir dnnjondii for t^ Allez! —

Durant six mois, Cadot, sombre et farouche, (>o Fit ses provisions de combat et de bouche. Arma du mieux qu'il put sa faible garnison ; Et puis il attendit, calme, et sur l'horizon Sans relâche tenant fixé son regard d'aigle.

Il lui fallut enfin subir un siège en règle.

Sitôt que le printemps facilita l'accès

Des parages lointains où le vieux fort français Ouvrait toujours au vent sa bannière insoumise, Soixante grenadiers des bords de la Tamise Débarquèrent un jour dans les remous du saut.

/o Le lendemain matin, on marchait à l'assaut.

Dix hommes seulement défendaient la redoute. La victoire fut rude, et coûta cher sans doute ; Mais Cadot, héroïque en sa rébellion, Du haut de ses remparts lutta comme un lion ; Et les troupes du roi reculèrent hachées.

On investit la place; on creusa des tranchées;

Et ces fiers conquérants résolurent enfin

De vaincre à temps perdu l'assiégé par la faim,

Mais les précautions de Cadot sont bien prises.

8° Toujours sur le qui-vive, à l'affût des surprises, Près du cercueil des morts, au chevet des mourants, — Car les mousquets anglais ont éclairci ses rangs, — L'étrange révolté veille et se multiplie ; Tandis que le drapeau, sur sa hampe qui plie, En face des Anglais enfermés dans leur camp, Au vent flotte toujours intact et provocant.

A de forts ennemis croyant avoir affaire, Les assiégeants honteux et ne sachant que faire N'osaient plus hasarder un combat désastreux; «70 Maudissant le guignon, se querellant entre eux, Ils passèrent l'été, sans que ni violence Ni ruse, un seul instant, trompât la vigilance De Cadot, que jamais rien ne put assoupir.

Or, l'automne arrivé, il fallait déguerpir. Un beau matin, plus rien! Sans tambour ni trompette. Les Anglais avaient pris la poudre d'escampette. Battus, manquant de tout, et craignant pour leur peau, Us avaient laissé là Cadot et son drapeau,

Et regagnaient Québec par la route du fleuve.

i<^^ C'étaient huit mois au moins de gagnés.

Mais l'épreuve Avait été terrible et fatale au vainqueur. Sur ses neuf compagnons, tous des hommes de cœur, Cadot ne comptait plus que deux soldats valides ; Mais c'étaient comme lui deux paroissiens solides, Qui n'avaient pas souvent, comme on dit, froid aux yeux.

Devant le vieux drapeau dont le pli glorieux, Sur le fond vert des bois, comme un vol de mouette. Faisait toujours trembler sa blanche silhouette, Dans un serment farouche, étrange, solennel, "^ Ils jurèrent tous trois leur salut éternel

Que, sans faiUir, et tant qu'une dernière goutte De sang leur resterait au cœur, coûte que coûte. Et dût le monde entier fondre sur le vieux fort, Tous trois, se roidissant dans un suprême effort.

LE DRAPExVU FANTOME. <99

Même quand aurait fui tout rayon d'espérance, Couvriraient de leurs corps le drapeau de la France! Et que le survivant, dût-il s'éteindre seul, De son dernier lambeau se ferait un linceul!

— Et maintenant, mes vieux, dit Cadot, ISotre Père!

'io Et ce Quelqu'un d'en haut en qui toute âme espère Vit ces désespérés, au regard sombre et doux, Auprès du vieux drapeau, qui priaient à genoux!

Les débris cependant de la petite armée Par dix hommes ainsi vaincue et décimée. Transis de froid, brisés de fatigue et de faim, Aux quartiers généraux étaient rentrés enfin, Dans un état d'esprit difficile à décrire.

A leur récit piteux Murray se mit à rire

— Ma foi ! tant pis, dit-il, nous avons devant nous 1^ Plus de temps qu'il ne faut pour réduire ces fous. Je ne vois pas qu'il soit besoin qu'on se morfonde A déloger ces gueux à l'autre bout du monde; Pour le moment j'ai bien d'autres chiens à fouetter!

En somme, on décida de ne point se hâter

Les semaines, les mois et les saisons passèrent; Les souvenirs sanglants par degrés s'effacèrent; Puis Washington, levant son vaillant étendard, Acheva d'attirer les esprits autre part. Engagés désormais dans une immense guerre, iifO Nos orgueilleux vainqueurs ne se souvinrent guère. Dans les anxiétés poignantes des combats, Que le drapeau français flottait toujours là-bas. On oubha Gadof.

A leur serment fidèles, Tous les ans, quand venait le mois des hirondelles,

Les trois héros songeaient à mourir bravement. Ils vieillirent. L'un d'eux, on ne sait trop comment, Périt dans la forêt. Sur sa couche brûlante. Un autre succomba, rongé de fièvre lente. Et Cadot resta seul, sans espoir, sans appui, isc Avec l'immensité déserte autour de lui!

Vingt ans sont écoulés. Cadot n'est plus qu'une ombre. Dans les ennuis sans fin, dans les transes sans nombre. Mais sans que son courage ait un instant faiUi, Le pauvre solitaire avant l'âge a vieilli. Il est tout blanc; sa main tremble sur la détente De son mousquet rouillé, dont la voix éclatante N'éveille plus l'écho des grands bois giboyeux. Seul avec un vieux chien sauvage au poil soyeux, Fidèle compagnon de sa vie isolée, /co II montait quelquefois sur la tour ébranlée

Où flottaient les haillons troués du drapeau blanc; Et là, pensif, courbé sur son bâton tremblant. Comme s'il eût encor rêvé de délivrance. Il regardait longtemps du côté de la France, Et puis s'agenouillait, pendant que de ses yeux De longs pleurs de vieillard coulaient silencieux.

Il vivait de gibier, de poisson, de racines. Quelquefois les Indiens des bourgades voisines Venaient le visiter, et, dans son abandon, po D'un peu de pémican grossier lui faisaient don.

Un jour, — c'était par un de ces hivers si rudes Qui désolent souvent ces froides latitudes, — Trois Sauteux, qui venaient de chasser l'orignal, Ne virent pas — étrange et funèbre signal — Le vieux drapeau flotter à son mât qui balance.

Ils entrèrent au fort.

Un lugubre silence Régnait partout. Soudain, dans un obscur réduit Où le pressentiment d'un malheur les conduit, Les trois chasseurs se voient en face d'un cadavre. 1'*'^ C'était. Cadot, rigide, et — spectacle qui navre — N'ayant que son drapeau pour dernier vêtement.

Le héros était mort, drapé dans son serment!

Le fort n'est plus debout. Pourtant, sur ses ruines, Le voyageur prétend qu'à travers les bruines Et les brouillards d'hiver, on voit encor souvent l%ç> Le vieux drapeau français qui flotte dans le vent " !

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