‹ La lâegende d'un peupleChapitre 54 sur 67 · LE VIEUX PATRIOTE · texte numérisé non relu

LE VIEUX PATRIOTE

Moi, mes enfants, j'étais un patriote, un vrai!

Je n'en disconviens pas; et tant que je vivrai.

L'on ne me verra point m'en vanter à confesse...

Je sais bien qu'aujourd'hui maint des nôtres professe

De trouver insensé ce que nous fîmes là.

Point d'armes, point de chefs, c'est ceci, c'est cela ;

On prétend que c'était faire d'un mal un pire

Que de se révolter.

Tout ça, c'est bon à dire, Lorsque la chose est faite et qu'on sait ce qu'on sait!

Ces sages-là, je puis vous dire ce que c'est;

Ça me connaît, allez; c'est un vieux qui vous parle.

Nous en avions ailleurs, mais surtout à Saint-Charlc.

Ah! la sagesse môme! et pleins de bons conseils.

Si tous les Canadiens eussent été pareils,

On en aurait moins vu debout qu'à quatre pattes.

Nous les nommions torys, chouayens, bureaucrates;

Et d'autres noms encor — peu propres, je l'admets.

Ces gens-là, voyez-vous, cela ne meurt jamais; Et si, ce dont je doute, ils ont une âme à rendre. Le bon Dieu n'a pas l'air bien pressé de la prendre. D'ailleurs il en revient; on en voit tous les jours. Aussitôt les loups pris, ils connaissent les tours; Moisson faite, ils sont là pour gruger la récolte.

J'en ai connu qui nous poussaient à la révolte, Et qui, le lendemain de nos premiers malheurs, Nous traitaient de brigands, d'assassins, de voleurs. Ou qui criaient : — Je vous l'avais bien dit !

LE VIEUX PATRIOTE. 2.j3

Ah! dame, On aurait pu bourrer la nef de Notre-Dame, Après l'affaire, avec ces beaux prophètes-là ! Il en poussait partout, en veux-tu en voilà ! Qu'on me montre un pouvoir qui frappe ou qui musèle, Je vous en fournirai de ces faiseurs de zèle !

Et puis n'avions-nous pas les souples, les rampauts, Les délateurs payés, les guetteurs, les serpents? Ces Judas d'autrefois, je les retrouve encore. Tout ce qui les anime et ce qui les dévore, C'est le bas intérêt, l'instinct matériel. Ils étaient tous autour du gibet de Riel ; Les noms seuls sont changés.

Quand le sanglant Colborne Incendiait nos bourgs, leur joie était sans borne. Ils disaient, en voyant se dresser l'échafaud. Alors comme aujourd'hui : — C'est très bien, il le faut! On doit d(^fendre l'ordre et venger la morale ! —

Et puis, dame, il faut voir la mine doctorale Qu'ils prennent pour vous dire un tas d'absurdités De cette force-là. Pour eux, les lâchetés Ne comptent pas; allez, je les ai vus à l'œuvre; Il en est qui rendraient des points à la couleuvre Pour faire en serpentant leur tortueux chemin.

Et puis, messieurs vous font passer à l'examen! Quand on ne peut comme eux se faire à tous les rôles. On n'est que des cerveaux brûlés, ou bien des drôles. . Charmant d'avoir affaire à de pareils grands cœurs!

Mais laissons de côté rancunes et rancœurs.

Je voulais, mes enfants, tout bonnement vous dire

Que j'étais patriote alors, et pas pour rire!

J'en ai vu la Bermude, — un pays, en passant.

Sans pareil pour qui veut faire du mauvais saug;

Un pays bien choisi pour abrutir un homme; —

Eh bien, mes compagnons pourront vous dire comme

J'ai toujours été fier, en mes meilleurs instants.

D'avoir été, comme eux, l'un des fous de mon temps !

Page 1