‹ La lâegende d'un peupleChapitre 57 sur 67 · SPES ULTIMA · texte numérisé non relu

SPES ULTIMA

Tandis qu'un roi sans cœur les marchandait là-bas, Nos ancêtres avaient, sous le feu des combats, Conservant jusqu'au bout l'espérance dernière, En chevaliers sans peur tenu haut leur bannière.

Peuple vingt fois trahi, vendu, sacrifié.

Pour défendre le sol qui leur fut confié,

Et plutôtque de voir leur patrie asservie.

Ils avaient tout donnéTleuT lortune^Ueur vie,

Ne réservant pour eux qu'une chose : l'honneur!

Pendant qu'aux Trianons un prince ricaneur Accueillait, contempteur d'une épopée antique, Le récit de leurs maux d'un sarcasme sceptique, Aux excès effrontés des lupanars royaux, Nos pères, opposant leurs dévoûments loyaux, Aux yeux de l'univers avaient, dans vingt batailles. Racheté de leur sang les hontes de Versailles!

Ils en furent payés par l'exil et l'oubli.

Dans les émotions d'un grand pas accompli

Sur les âpres chemins d'une autre destinée.

Tout entière à la gloire, et sans cesse entraînée

Sur les pas du guerrier fatal qui, sans repos.

Aux quatre coins du monde arborait ses drapeaux,

La grande nation oublia la poignée

De braves, par la faim et le glaive épargnée,

Qui, fidèle quand même, aux bords du Saint-Laurent,

Sous un sceptre étranger la nommait en pleurant.

Le temps passe.

SPES ULTIAIA. 26i

Au delà de cent ans s'écoulèrent; Sous de nouveaux guidons les peuples s'enrôlèrent ; Mais — bien que sous un joug inflexible penché — Nul peuple sous le ciel n'a vaillamment marché Comme ce groupe fier d'abandonnés ; la fibre Du cœur resta chez eux indépendante et libre.

Sous un autre drapeau, sous un autre pouvoir, Ils durent, il est vrai, se plier au devoir ; . Mais, devenus loyaux sujets de l'Angleterre, (En eux la voix dy^sang ne sut jamaio dc taire.

ils respectent les plis qui flottent sur leurs tours ; fais toujours et partout — chers et touchants retours ! Le plus humble d'entre eux, au seul nom de la France, Sent encor poindre en lui quelque vague espérance !

A ce sujet voici ce que nous racontait

Notre vieux professeur de droit romain. C'était

Un modeste savant, Parisien de race.

Qui commentait le code et récitait Horace

Par cœur. Un pur hasard l'avait jeté chez nous.

11 avait conservé son accent et ses goûts. Il grasseyait; et puis, tous les matins, à l'heure Où s'ouvrent les marchés, il quittait sa demeure. Et, d'échoppe en échoppe et d'étal en étal. Ainsi qu'un bon bourgeois de son pays natal. Il s'en allait lui-même acheter ses denrées.

Il aimait la rumeur des foules affairées ;

Bonhomme s'il en fût, marchandant et causant,

Il s'arrêtait parfois auprès du paysan.

Et s'informait du prix des blés, de son ménage;

Il lui parlait moissons, bestiaux, jardinage;

Chacun le connaissait et chacun écoutait

Ce parleur dont l'accent, surtout les déroutait.

Un jour, une vendeuse, accorte et bonne vieille. Laquelle à ses discours prêtait souvent l'oreille, L'interpella disant :

Monsieur, vous jasez bien'

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