‹ La lâegende d'un peupleChapitre 67 sur 67 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Quand des antiques jougs l'humanité se lasse; Quand il est quelque part un peuple à secourir ; Qui donc à l'horizon voyez-vous accourir? A genoux, opprimés ! c'est la France qui passe !

Sans espoir et sans Dieu l'enfant de la forêt Traîne-t-il sa misère à l'autre bout du monde, Qui donc va lui verser la lumière féconde? Nations, saluez! car la France apparaît!

De l'immense avenir resplendissante aurore, Pour vous joindre en faisceau, peuples de l'univers, Faut-il percer les monts ou rapprocher les mers, Paladin du progrès, la France arrive encore!

Faut-il protéger l'humble, écraser Attila, Relever qui succombe, abaisser qui s'élève, Vaincre et civiliser par le livre ou le glaive, Vaillant soldat du droit, la France est toujours là!

La France est toujours là! Môme au jour des naufrages. Comme un phare sublime aux rayons éclatants. Elle se dresse au bord des abîmes du temps. De son flambeau superbe illuminant les âges.

La France est toujours là ! Semeur des jours nouveaux, Elle va prodiguant la divine semence, Laissant par derrière elle une traînée immense D'exemples immortels et d'immortels travaux.

Nobles rives du Rhône, et vous, bords de la Loire, Tolbiac, Marignan, Cérisoles, Rocroy, Denain, Ivry, Coutras, Bouvines, Fontenoy, Dites-nous si le monde a connu plus de gloire !

Et vous, ô Friedland, Ulm, Austerlitz, Eylau, Lodi, Wagrani, orgueil du drapeau tricolore, Vous qui, malgré Sedan, éblouissez encore, Dites-nous si l'histoire offre un plus fier tableau !

France, recueille-toi! France, l'heure est sacrée! L'humanité n'est plus la lourde barque ancrée Où les marins, croyant leurs labeurs achevés.

S'endormaient au soleil ou chantaient aux étoiles Désormais le vaisseau navigue à pleines voiles Vers les grands horizons rêvés.

Timorés, faites place! en arrière les lâches! Voici pour les vaillants le jour des fières tâches. Le dix-neuvième siècle est un vaste tournant Où, presque épouvantés des étapes franchies, Les peuples voient, au front c^es aubes rafraîchies, Poindre l'avenir rayonnant.

Oui, tout droit devant nous l'astre promis flamboie; Jusqu'au fond du chenil où la routine aboie Vont luire ses rayons si longtemps attendus. Mais, hélas ! face à face avec d'autres problèmes, Que d'hommes vont encor, groupes mornes et blêmes, S'entre-regarder éperdus 1

Comme pour transformer il faut souvent dissoudre. Le nouvel avatar aura des coups de foudre. Des chocs inattendus ; et, spectacle inouï,

Peut-être verra-t-on les nations sans nombre, Qui se heurtaient naguère en trébuchant dans l'ombre, Tâtonner le front ébloui.

Qui sera le sauveur? quel bras puissant et libre,, \ De l'immense bascule assurant l'équilibre, Saura maintenir l'ordre en ce fatal milieu? Quel timonier serein guidera le navire ? Quelle main forcera l'Europe qui chavire A servir les desseins de Dieu?

0 France, c'est à toi qu'incombe ce grand rôle. Ton nom a résonné de l'un à l'autre pôle ; Sous tous les cieux connus tes généreux enfants. Fondant et délivrant par la croix ou l'épée, Glorieux précurseurs d'une ère émancipée. Se sont promenés triomphants.

Tes hauts faits ont rempli les annales humaines ; Des sciences, des arts les plus secrets domaines A tes hardis chercheurs n'ont plus rien à celer ;

Et si ton cœur palpite, et si ton front remue, Troublée en son ennui, notre planète émue W'O^j'^^ Croit sentir son axe osciller.

Oui, ton passé fut beau; superbe est ton histoire; Bien des siècles verront de ton ancienne gloire Le socle à l'horizon du monde se dresser; ( Tes fils ont éclipsé tous les héros d'Homère... [Mais tout cela n'est rien; c'est maintenant, ô mère! \ Que ta tâche va commencer.

Tu seras — et c'est Dieu lui-même qui t'y pousse La pacificatrice irrésistible et douce.

Tu prendras par la "main la pauvre humanité Trop longtemps asservie à la haine ou la crainte. Et tu la sauveras par la concorde sainte, Par la sainte fraternité !

Aux sentiers belUqueux tu sus battre la marche, France; sois maintenant la colombe de l'arche; Porte à tous l'olivier, c'est là ta mission ;

Calme, guéris, cimente, harmonise, illumine; Et par un sceau d'amour scelle l'œuvre divine De la civilisation!

Mais pourras-tu suffire à cette tâche immense, Patrie? Autour de toi les peuples en démence N'entraveront-ils pas ton généreux élan?

Là-bas, aux bords du Rhin, le sabre du hulan N'arrêtera-t-il pas ta poussée impuissante Vers la terre promise où luit, incandescente, L'aurore du progrès fraternel et fécond? Te verra-t-on faiblir au bord du Rubicon?

Pour la première fois verrait-on, — ô souffrance! — Les mots « vaincre ou mourir » t'intimider, ô France ?

Non! quel que soit l'obstacle à franchir ou briser, Ton bras sait entreprendre et ton cœur sait oser.

En avant donc! courage! entre dans la carrière; Laisse les indécis regarder en arrière ! Toi, marche sans pâlir tout droit vers le grand but. Pour le bonheur commun chacun son attribut : Le tien, c'est d'affermir la nef européenne, jDe retrouver l'Éden, de combler la Jéhenne, De cimenter la paix entre tous les pouvoirs, D'équilibrer partout les droits et les devoirs, Aux rayons du progrès d'ouvrir toutes les caves, D'apprivoiser les loups qui rôdent les yeux caves, Et, vers les grands sommets, dans les pures clartés Que verse le soleil des saintes libertés, — Sommets où l'avenir a taillé son domaine, — De diriger enfin la caravane humaine.

Oh! la tâche est bien rude, et grave est le danger. Je le sens, tu verras contre toi s'insurger

Avec les carnassiers leurs victimes sans nombre, Les aveugles du jour et les hydres de l'ombre ; Tu verras contre toi combattre au premier rang L'esclave armé qui sert de rempart au tyran.

« La lutte sera trop inégale peut-être.

Sous l'effort combiné du despote et du reître, Peut-être verras-tu s'éclipser ton grand nom, Et s'effondrer au choc ta puissance... Mais non! Tu sauras museler cette meute hagarde.

Marche sous l'œil de Dieu qui là-haut te regarde ; Va vers ta destinée à n'importe quel prix ; Subis ta sainte loi : civilise... ou péris!

Oui, péris, s'il le faut, — pardonne à ce mot sombre! — Ainsi qu'un grand navire incendié qui sombre. Ou plutôt comme l'astre immense qui s'éteint. Le soir, dans les brasiers de l'horizon lointain, Drapé dans les replis d'une pourpre sanglante, Et qui, longtemps après que sa masse aveuglante S'est engloutie au loin dans les cieux entr'ouverts. De ses rayons mourants dore encor l'univers !

Et puis si les hiboux disaient: — La France est morte! On entendrait là-bas, de leur voix mâle et forte, Nos enfants, relevant le drapeau des grands jours, Crier au monde entier :

— La France vit toujours !

(1) Cette pièce se trouve en tête de la dernière édition de VFHsloire du Canada par François-Xavier Garneau, et est accompagnée de l'envoi suivant :

Et loi, Garneau, salut! salut à ta mémoire, Fidèle historien de toute cette gloire ! Poète enthousiaste et modeste érudit, Au-dessus de ce cadre immense et poétique,

Ainsi qu'un médaillon antique,

Ton mâle profil resplendit I

Tu chantes nos exploits j nos héros, tu les comptes; Avec quel sentiment d'orgueil tu nous racontes Le passé de ce peuple héroïque et chrétien ! Mais, parmi les grands noms exhumés par ta plume,

Il en manque un dans ton volume,

Et ce nom, Garneau, c'est le tien !

Eh bien! nous l'y mettrons, nous, tes humbles disciples! Ton génie a tressé des couronnes multiples Pour tous nos Marins et pour tous nos Gâtons :

Nous voulons — droit sacré, dettes nationales ! — Que ton nom vive en nos annales, Et brille sur tous nos frontons !

(2) Cette pièce, adressée aux membres de l'Institut canad ien de Boston, se terminait par cet envoi :

Enfants du Canada, fils de la noble France, Qui vivez étrangers sous un autre horizon , Vous pouvez réclamer de ce double blason La fière et franche indépendance .

Non seulement la France a porté la clarté Jusqu'aux confins perdus de l'univers sauvage ; Elle a jeté partout, terrassant l'esclavage, Le germe de la liberté.

Vous avez, je le sais, conserve ce prestige ; Votre Institut s'en montre inflexible soutien ; Vous portez pour devise un mot fier et chrétien : Ajoutez-y : — Noblesse oblige I

(3) « Le monarque, qui avait conservé le goût des entreprises lointaines, se voyant en paix avec ses voisins, agréa le projet de son amiral (Philippe de Chabot), et en confia l'exécution à Jacques Cartier, habile navigateur de Saint-Malo. Lorsque la nouvelle en parvint aux rois d'Espagne et de Portugal, ils se récrièrent : — m Eh! quoi, dit en riant François I" « quand onlui rapporta leurs prétentions, ils partagent tranquillement entre « eux toute l'Amérique sans souffrir que j'y prenne part comme leur frère ! « Je voudrais bien voir l'article du testament d'Adam qui leur lègue ce « vaste héritage! » (Garneau, Hist. du Canada.)

(4) « Après la célébration des saints mystères, toute la troupe s'avança jusque dans le chœur de la cathédrale, et vint se ranger autour du trône, où l'évoque de Saint-Malo, W Bohier, revêtu des ornements pontificaux, appela sur eux et sur leur expédition toutes les grâces du ciel, et leur

donna sa bénédiction. Cet acte solennel fut le sacre de la France américaine à son berceau. » (L'abbé H.-R. Casgrain, Hist. de la M. Marie de l'Incarnation.)

(5) Jacques Cartier quitta Saint-Malo avec sa flottille, composée de la Grande-Hermine^ de la Pelile-Hermine et de XÉmerillon, le 19 mai 1535.

(6) Les découvreurs entrèrent dans le bassin de Québec le ik septembre 1535.

(7) Comme les historiens ne sont pas d'accord sur l'endroit où s'est dite la première messe au Canada, l'auteur a préféré s'en rapporter à une vieille tradition, très plausible du reste, qui veut que cette cérémonie ait eu lieu au confluent du Saguenay et du Saint-Laurent, à l'endroit où s'élève aujourd'lmi le village de Tadoussac. Ce fut d'ailleurs à cet endroit que fut construite la première chapelle.

(8) Louis Hébert, apothicaire de Paris, herboriste passionné, grand ami de l'agriculture, suivit Poutrincourt en Acadie dès IGOi, et commença des cultures à Port-Royal. Cet établissemen' ayant été ravagé par les Anglais de la Virginie (lG13j, Hébert retourna en France, puis repartit (1617) avec sa famille pour aller se fixer à Québec, ofi il fut le premier colon du Canada qui se nourrit du produit de la terre. (Benjamin Sultk, Noies inédiles.)

(9) Ce fut le 17 mai 1642 que de Maisonneuve prit pied à l'endroit que, trente et un ans auparavant, Champlain avait choisi pour y fonder l'établissement qui devait être plus tard Montréal. Les détails de cette pièce sont strictement historiques. Voici comment l'historien Parkman raconte ce curieux épisode :

« Ils s'agcmuillèrent dans un religieux silence au moment où l'hostie s'élevait; et, quand la cérémonie fut terminée, le prêtre se retourna et leur

adressa ces paroles : — « Vous êtes un grain de sénevé, qui va germer et « grandir jusqu'à ce que ses rameaux ombragent la terre. Vous êtes peu « nombreux, mais votre œuvre est celui de Dieu. Son sourire est sur vous, « et vos enfants rempliront la contrée. » — L'après-midi s'écoula; le soleil sombra derrière les montagnes du couchant, et la lumière fit place au crépuscule. Des lucioles voltigeaient dans la plaine assombrie. On s'en empara, et on les attacha àdesfils en festons étincelants qu'on suspendit sur l'autel, où le Saint-Sacrement était resté exposé. Alors on planta les tentes, on alluma les feux de bivouac, on plaça les sentinelles, et chacun se retira pour dormir. Telle fut la nuit où naquit Montréal. {The Jesuiis in North America.)

(10) M"« de Verclîères, l'héroïne de cet épisode, naquit en 1678. Ce fut en 1692 qu'elle accomplit cet exploit. Plus tard, elle épousa Pierre-Thomas Tarieu de Lanaudière, seigneur de Sainte- Anne de La Pérade.

(11) « On était rendu aux premiers jours du mois d'août (1689), et rien n'annonçait un évér.ementfxtraordinaire, lorsque, tout àcoup, quatorze cents. Iroquois traversent le lac Saint-Louis, dans lanuit du 5, durant une tempête de gi-êle et de pluie qui les favorise, et débarquent en silence sur la partie supérieure de l'île de Montiéal. Avant le jour, ils se sont placés par pelotons, à toutes les maisons, sur un espace de plusieurs lieues. Les habitants sont plongés dans le sommeil. Les Iroquois n'attendent plus que le signal: il est donné. Alors s'élève un effroyable cri de mort; les portes sont rompues, et le massacre commence partout en même temps. Les sauvages égorgent d'aboi d les hommes; ils mettent le feu aux maisons qui résistent, et lorsque la flamme en fait sortir les habitants, ils épuisent sur eux tout ce que la fureur et la férocité peuvent inventer. Ils ouvrent le sein des femmes enceintes pour en arracher le fruit qu'elles portent, et contraignent les mères à rôtir vifs leurs enfants. Deux cents personnes périssent dans les flammes. Un grand nombre d'autres sont entraînées dans les Cantons pour y souffrir le même supplice. L'île est inondée de sang et ravagée jusqu'aux portes de la ville de Montréal. De là, les Iroquois passent sur la rive oppoi^ée; la paroisse de La Chênaie est incendiée tout entière, et une partie des habitants est massacrée. » (Garneau, Hist. du Canada.)

(12) Les principaux martyrs de la foi au Canada sont : le P. Viel, noyé par les Hurons, au Saut-au Récollet, en 1630; — le

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