HO LA LAITIÈRE
maisons à Paris, je suis sur le point d'en acheter une vroisiènic'.
— Mes aïeux étaient immensément riches! dit le marquis. Je ne sais pas trop ce qui me reste ! je m'en inquiète peu ! Quand on a du crédit, qu'on est bien en cour ! Si je voulais des places ! il ne tiendrait qu'à moi !
— Moi, j'ai un crédit immense ! mon papier est très-recherché à la Bourse. J'ai des affaires par-dessus la tête ! Je reçois chez moi la meilleure société, on y joue un jeu d'enfer !
— Pardieu ! cela me fait souvenir que j'ai perdu avant-hier trois mille francs à l'écarté, dit le marquis d'un air indifférent.
— J'en ai gagné quatre mille, il y a deux jours, chez un banquier de mes amis, répond aussitôt la Thomassinière.
— Oh! c'est une misère! Quand on joue, c'est peu: faire quelque chose ! dit le marquis.
— Certainement, reprend la Thomassinière, et je ne sais pas si je n'ai point oublié les quatre mille francs sur la table ! je fais si peu attention à l'argent I
— Mais il y a un mois, dit le marquis, oh ! j'étais d'une partie sérieuse ! il ne s'agissai* de rien moins que de quatre-vingt mille francs.
— L'hiver dernier, j'ai joué une maison, reprend la Thomassinière; il est vrai qu'elle n'était pas encore bâtie, et malheureusement, le lendemain, l'entrepreneur a fait banqueroute pour la troisième fois.
Auguste écoutait en silence ses deux voisins, qui semblaient se renvoyer la balle, lorsque la Thomassinière, craignant de ne plus rien trouver pour lutter avec le marquis, changea la conversation en disant :
— Comment trouvez-vous ce point de vue?
— Assez joli, dit le marquis ; mais pourquoi ne l'avoir pas embelli de fabriques jetées çà et là.
— Ah ! je n'ai pas voulu de fabriques chez moi ! fi donc ! Les ouvriers font du bruit, chantent! et je ne veux pas avoir salaire à tous ces gens-là.
Le marquis regarde Auguste en souriant, et on quitte la grotte pour se rendre au billard, où M. de la Thomassinière manque toutes les bi'lfis, s'écriant après chaque coup qu'il a joué de travers :
— C'est qo« j'ai une mauvaise queue ; je n'y vois pas clair aujourd'hui ; c'est la faute du billard ; j'ai mal à la tête ; on m'a
troublé; je ne suis pas en train : mais si j'étais en train, vous ne série* pas de force.
Le petit Toni est arrivé depuis longtemps;- il remet à son maître de nouveaux fonds. Lorsque le marquis voit que Dalville a cabriolet, il lui fait beaucoup d'amitiés, et dit qu'il y a de la sympathie entre les goûts d'Auguste et les siens, sympathie dont Auguste ne s'est point encore aperçu, ce qui ne l'empêche pas de répondre aux politesses de M. de Cligneval.
L'heure du diner est venue ; on se met à taDle ; Athalie en fait les honneurs avec beaucoup de grâce. Pour ne point déroger à ses habitudes, la Thomassinière n'arrive dans la salle à manger que lorsqu'on a desservi le potage ; mais il est bien aise de dire devant le maraais au'il avait dix lettres importantes à écrire.
Le diner est encore plus agréable que le repas du matin, parce qu'on se connaît davantage et que des vins délicieux échauffent les têtes et excitent à la folie. Athalie sait par ses saillies entretenir la gaieté. Le marquis la trouve divine, ravissante, et se perd en compliments. La petite-maîtresse ne veut pas séduire un homme de cinquante ans, mais elle est bien aise de mériter les suffrages d'un marquis; et les jeunes gens ne sont point jaloux de M. de Cligneval ; ce qui rend la bonne humeur générale. On laisse la Thomassinière parler de ses fermes, de ses biens, de ses spéculations; maison applaudit quand il vante ses vins et son cuisinier.
On a quitté la table, aussi gais que peuvent l'être des gens de bonne compagnie. Athalie est allée voir si sa harpe est d'accord. Les hommes vont un moment prendre l'air dans le jardin ; il n'est pas encore nuit, mais le jour commence à baisser.
Le ma qu - s'est éloigné, et Auguste se trouve seul avec la Thomassinière, qui prétend avoir aussi pour lui de la sympathie, lorsqu'en côtoyant une allée devenue sombre, et qui touche au verger, ces messieurs entendent le bruit d'un baiser fortement appliqué. Auguste s'arrête, curieux de savoir ce qui se passe par fa ; la Thomassinière s'arrête aussi d'un air étonné.
— Avez-vous entendu? dit-il à Auguste.
— Oui, répond celui-ci, j'ai fort bien entendu.
— Qu'est-ce que c'est?
— Si vous n'avez pas reconnu ce que c'est, il est inutile que je vous le dise.
— Ah! il m'a semblé... mais la nuit on peut se tromper.
— Ah! vous croyez que la nuit on entend moins bien que le jour?
— Ah! c'est que je ne pense pas qu'on puisse se permettre chez moi...
Le bruit d'un second baiser interrompt la Thomassinière. Cet messieurs s'approchent d'un bosquet voisin, ot aperçoivent mademoiselle Tapotte, que M. le marquis retenait dant ses bras, et qui se défendait assez faiblement, suivant son habitude, tandis que le marquis, la figure enluminée, l'œil brillant et la voix épaisse, lui disait : — D'honneur, tu es un bouton de rose, et je veux un rendez-vous î
Mais le bruit du feuillage que l'on remue fait lâcher prise au marquis, Tapotte se sauve, et H. de Cligneval regagne la maison, tandis qu'Auguste dit en riant à la Thomassinière :
— Il parait que votre vin de Champagne change bien les objets : cette masse de chair est devenue un bouton de rose.
— Ah ! c'est un langage de cour. Le marquis voulait rire, sans doute. Au reste, je serais désolé qu'il nous eût aperçus! Vous sentez bien qu'un marquis! Je ne dois rien avoir vu! Monsieur Dalville, je vous recommande sur tout ceci le plus profond secret, c'est très-important.
— Soyez sans inquiétude!
— Je vous demande votre parole.
Après avoir rassuré son hôte, Auguste regagne avec lui la maison. Athalie se met à sa harpe; ces messieurs se placent devant une table de jeu, et, tout en écoutant les accords harmonieux que la jolie femme tire de l'instrument, font leur possible pour gagner leur adversaire. On apporte du thé, puis du punch. Le marquis gagne tout le monde ; mais il est si poliv il a des formes si aimables, qu'oL est presque tenté de le remercier de ce qu'il veut bien prendre l'argent. Fatiguée du bal de la veille, Athalie ne tarde pas à se retirer, et bientôt chacun se dirige vers son appartement.
Le temps est superbe, une douce clarté semble inviter à jouir de la fraîcheur du soir. Auguste descend doucement de son appartement et, vêtu d'une large robe de chambre qu'il a trouvée dans la pièce qu'il occupe, il se rend dans les jardins et se dirige vers le verger. Je ne sais si c'était seulement pour y cnerçher la fraîcheur, mais arrivé au milieu des arbres à fruits, où il faii
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très-sombre, il se perd sous les prtsuîers et les cerisiers; enfin, après avoir erré quelque temps, il se trouve devant la chaumière que la jardinière lui a montrée. Il s'approche; des voix se font entendre ; Auguste reconnaît celle de la Thomassinière ; le jeune homme pense qu'il est venu trop tard , cependant il écoute ce que son hôte dit à mademoiselle Tapotte.
— Ma chère amie, monsieur le marquis vous a embrassée.
— Moi, monsieur 1 oh nenni! personne ne m'a embrassée.
— Tapotte, songez que je suis votre maître et o\ue j'ai le droit de tout savoir.
— Je n' sais pas c' que vous voulez savoir!
— Monsieur le marquis vous a embrassée?
— Qu'est-ce que c'est qu'un marquis?
— Un homme superbe! petit, un peu gros, presque chauve, cinquante ans à peu près et un lorgnon au côté.
— Ah 1 c'est un marquis, ça? Je ne sais pas s'il avait un ognon au côté, mais i' sentait joliment le vin, toujours.
— Ne croyez pas que je veuille vous gronder, Tapotte ; bien au contraire! Je veux seulement savoir ce qu'il vous disait, afin de m'y prendre comme un marquis , quand l'occasion s'en présentera.
— Ah! mon Dieu! i' s'y prenait comme les autres. D'abord, il m'a pincée,
— Bon.
— Après, il m'a encore pincée.
— Bon.
— Ah! oui, bon! bonî moi j'ai crié.
— Vous avez eu tort, c'était un marquis!
— Tiens, puisqu'il me faisait mal! ensuite... dame puisque ça vous amuse, il m'a embrassée.
— Bien.
— Il ne voulait pas me lâcher; il voulait absolument que j' li donne un rendez-vous, mais j'ons pas voulu!
— Vous avez eu tort! Vous êtes une sotte, Tapotte I Vous ne deviez pas refuser M. le marquis.
— Bah, laissez donc! il est vieux et vilain!
Cette conversat:on a fait naître une idée à notre étourdi, il s'enveloppe la tète de son mouchoir, et se met à tousser et k carcher en imitant l'organe un peu nasillard du marquis.
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— Ah! mon Dieu! il y a quelqu'un là! s'écrie la Thomassinière.
— Oui, queuque vieux qui tousse, dit Tapotte.
— fsu! mais... c'est lui... c'est le marquis. Sotte que vous êtes, pourquoi ne pas avouer que vous lui avez indiqué votre demeure?
— Moi, monsieur, je vous jurons que...
— Chut! taisez-vous; il est là, il s'impatiente.
— Ah jarni! il a un catarrhe, c't' homme-là.
— Ma foi, il n'y a pas à balancer... M. le marquis!... quel honneur ! Je me sauve par cette fenêtre qui donne de l'autre côté,
— Mais, monsieur, quand j' vous dis que j' nons pas donné de rendez-vous...
La Thomassinière n'écoute plus Tapotte ; il a ouvert une fenêtre, il enjambe, il est dans le jardin. Au même instant, Auguste ouvre la porte, pénètre chez la jardinière, et celle-ci, en s'apercev^nc que ce n'est pas le marquis, pousse un cri de surprise. Mais Auguste lui dit tout bas de se taire ; et mademoiselle Tapotte fait tout ce que veut le jeune homme, aimant beaucoup mieux avoir un tète-à-tète avec lui qu'avec M. le marquis.
La Thomassinière se promène sous les abricotiers, présumant que le marquis ne restera pas longtemps à causer avec Tapotte; mais au bout d'une demi-heure, ne le voyant pas sertir de chez la jardinière, notre financier se décide à rentrer se coucher, en se disant : — Diable, il parait que le marquis en avait long à lui conter. Il faudra que je tâche de faire durer mes conversations aussi longtemps que M. le marquis.
Le lendemain, on se rassemble pour partir; Athaîie est plus fraîche que la veille, le marquis est moins rouge ; Auguste paraît fatigué, et la Thomassinière a un air malin en regardant M. le marquis. Il n'y a que mademoiselle Tapotte qui soit tout comme à son ordinaire.
Mais la société monte en voiture et quitte la jolie campagne de Fleury. Faisons comme elle, et retournons à Parig.
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