MADEMOISELLE TÂPOTTE ET M. LE MARQUIS
Nous avons entendu le petit Toni dire que son maître était ai* bal chez madame de la Thomassinière ; d'où nous devons conclure que depuis la journée passée à la campagne de madame Destival, la connaissance est devenue plus intime entre Dalville et le riche spéculateur. Auguste, engagé par la sémillante Athalie, n'a point manqué de se rendre à son invitation, et M. de la Thomassinière, en voyant Dalville être de toutes les parties de plaisir sans jamais calculer la dépense, jouer gros jeu et perdre avec la meilleure grâce du monde, a trouvé, comme madame, que le jeune homme était fait pour aller à tout.
Madame Destival enrage en secret de voir Dalville au nombre des adorateurs de madame de la Thomassinière; mais cela ne l'empêche pas d'appeler toujours celle-ci ma bonne et ma chère amie, parce qu'on serait fâché de n'être plus invité aux fêtes brillantes que donne le capitaliste ; et quoiqu'on n'y aille que pour chercher à critiquer, et que M. Destival ne puisse pas dîner de colère en voyant une table beaucoup mieux servie que la sienne, on est bien aise de se donner ce chagrin-là.
Dans ce tourbillon de plaisirs, et sans cesse auprès de femmes charmanlesqui le choisissentpourleur cavalier, est-il étonnant que Dalville ait oublié la petite laitière de Montfermeil? Le souvenir de Denise n'est cependant pap entièrement effacé de sa mémoire, et plusieurs fois Auguste a formé le projet d'aller au village pour revoir l'enfant et la jeune fille; mais lorsqu'il se dispose à mettre son projet à exécution, une nouvelle invitation, une partie qu'il ne peut manquer, le retiennent à Paris, où le temps passe si vite pour les gens heureux.
C'est à sa campagne, niure à. l'icury, que la brillante Athalie emmène Auguste et trois autres cavaliers qui ont été à son bal.
Madame a formé celte partie de campagne en faisant une chaîne anglaise et a décidé qu'on irait manger des œufs frais sur l'herbe tout en achevant une queue du chat; Auguste et trois autres jeunes gens ont été invités et ont accepté sur-le-champ. Madame de la Thomassinière, qui met autant de vivacité dans ses plaisirs que de variété dans sa toilette, a sur-le-champ donné ses ordres. Son mari seul ignore cette partie de campagne, et à huit heures du matin, quand on a enfin décidé ces messieurs à quitter récarlc; madame les fait monter avec elle dans sa calèche, riant comme une petite folle d'enlever ainsi quatre cavaliers en costume de bal. M. de la Thomassinière est couché; mais le valet de chambre doit, à son réveil, lui apprendre où il trouvera madame, dans le cas où il aurait l'intention d'aller la rejoindre.
Quelques mots que madame Destival a saisis dans la nuit lui ont appris le projet charmant formé pour le matin; comme lhomme d*affaipes et sa femme ne sont pas de cette partie, ils rentrent chez enx de très-mauvaise humeur.
— Sans cesse de nouveaux plaisirs ! dit madame Destival en souriant avec amertume. Cette madame delà Thomassinière ne sait qu'inventer pour ruiner son mari...
— Encore, si elle le ruinait! dit Destival; mais non!... Cet homme-là a un bonheur! tout lui réussit. Cependant, ce n'est pas par l'esprit qu'il brille, à coup sûr!.. . Eh bienl il vient encore de gagner soixante mille francs dans une affaire que j'avais en vue...
— Eh ! monsieur, pourquoi ne l'avez-vous pas faite, cette affaire?
— Je n'avais pas assez de fonds pour acheter la créance, madame !
— On en emprunte, on en trouve. En vérité, monsieur, vous devriez être honteux de voir le luxe qu'étale ce Thomassinière, et de ne point l'éclipser! Ces gens-là ont huit domestiques, et, moi, je n'ai qu'une malheureuse bonne et un méchant valet qui sert à tout!... Je veux une femme de chambre, monsieur, j'en veux une!
— Madame, avant peu, j'espère...
— Us ont calèche, landau, coupé! nous n'avons qu'un cabriolet bien mesquin ! . . . Mais monsieur apprend à faire l'exercice au lieu de songer à gagner de l'argent !
— Madame, j'ai en train plusieurs affaires. Si je vends la mai son àMonin...
— Mais finissez-en donc, monsieur ; je vous déclare que je ne ivuis plus vivre comme cela : il me faut deux cachemires neufs, une femme de chambre, une calèche, et une campagne où je Duisse donner des fêtes, non pas comme la bicoque de Livry, que je ne puis plus sentir.
— Soyez tranquille, madame... Il me faut à moi un commis, un cuisinier et un nègre. Je vais hasarder de nouvelles affaires, et vous verrez que bientôt nous écraserons ce méchant parvenu qui fait des pataquès avec une assurance qui me suffoque.
La calèche, traînée par deux chevaux fringants, emmène Athalie et quatre jeunes cavaliers à la mode, au nombre desquels est Dalville. Chacun de ces messieurs fait sa cour à la petite-maîtresse, qui sait distribuer tour à tour un mot, un sourire, un regard, et s'enivre avec délices des hommages qu'on lui adresse. Pour une femme coquette, est-il un bonheur plus grand que d'être entourée d'hommes qui portent ses chaînes? A thalie est vive, enjouée ; pour lui plaire, on sait qu'il faut être gai, et parmi ces messieurs c'est à qui se montrera le plus fou, à qui dira le plus d'extravagances. Parmi tous les bons mots que l'on dit, il s'en dit de bien mauvais; car plus on cherche à faire de l'esprit, moins on y parvient ; mais, reconnaissante des efforts que l'on fait pour lui plaire, Athalie accueille tout par des éclats de rire, et ces messieurs s'empressent de faire chorus, bien embarrassés quelquefois s'il leur fallait dire le sujet de leur gaieté. C'est au milieu de cet assaut de folies que le char léger arrive à la maison de campagne.
La propriété que madame de la Thomassinière possède à Fleury est un séjour délicieux qui laisse, en effet, bien loin derrière lui la petite maison de campagne de Livry. Ici, tout respire le luxe, l'élégance : des cours spacieuses précèdent des salles de jeu, de danse, de festins; des péristyles d'un style sévère conduisent à des appartements délicieux ; rien n'a été oublié de ce qui peut être agréable aux habitants de cet endroit charmant. Dans les jardins, qui sont immenses, vous trouvei des pavillons de lecture, de travail, de repos ; des grottes fraîches, des bois couverts, des bosquets touffus, des labyrinthes où vous pouvez vous perdre, des réduits charmants où le murmure d'un ruisseau vous invite à rêver ou à toute autre chose;
iftî LA LAITIÈRE
et c'est dans ce séjour enchanteur qu'une jolie femme de vingt ans règne en souveraine et ne s'occupe qu'à se créer de nouveaux plaisirs.
Pendant que la maîtresse de la maison donne ses ordres pour un déjeûner champêtre, ces messieurs se répandent dans les jardins et vont en admirer les agréments. Auguste se dirige seul vers une haie qui ferme l'entrée d'un verger. Cet endroit est séparé de la partie des jardins où l'on se promène; pourquoi donc Auguste y porte-t-il ses pas? C'est qu'au delà de la haie il a aperçu un jupon court et un petit bonnet, et qu'un charme irrésistible pousse le jeune hcisme vers tout ce qui annonce quelque chose de féminin.
Auguste entre donc dans le verger, et voit une jeune fille qui cueille des abricots. Elle n'a ni les traits fins ni la grâce de Denise. C'est tout simplement une grosse fille bien ronde, bien rouge et bien fraîche ; mais il y a des gens qui préfèrent encore cela aux cascades, aux grottes et aux labyrinthes élevés à grands frais ; Auguste était du nombre. Qui croirait qu'un simple jupon obtient la préférence sur les merveilles de l'art, qu'il peut troubler la paix d'un empire, bouleverser une république, écraser un peuple, étonner l'univers, donner «les lois, et faire perdre la raison à la moitié du genre humain? 0 Cléopâtre, Elisabeth, Dalila, Judith , Ninon, vos jupons ont produit tous ces miracles! A la vérité, ce n'est pas positivement à vos jupons que vous devez en rendre grâce.
La grosse fille était montée sur une échelle appuyée sur l'arbre et cherchait les fruits les plus mûrs. Auguste s'approche de l'échelle et regarde en l'air... Je présume qu'il regardait les abricots.
— Tiens! quoi que vous faites donc là? monsieur! dit la grosse fille, qui, en tournant la tête, vient d'apercevoir le jeune homme.
— Ma chère amie, j'admire ! je suis amateur des beautés de la nature. Je sais apprécier ce qui est bien sous la bure comme sous la goie.
La grosse fille qui ne comprend pas ce langage, en conclut que le monsieur aime les abricots, et lui en présente un en lui Osant:
— T'nez. monsieur, en v'ià un qui est ben mûr.
DE M0NTFE11MEIL. toi
Auguste prend l'abricot et se rapproche de l'échelle en disant à la jardinière :
— Je crains que vous ne tombiez, et je vais la tenir.
— Oh! merci, monsieur, ça n'est pas la peine!... ça me con naît, ça; d'ailleurs je me retiendrais aux les branches.
Cependant Auguste reste au pied de l'échelle, et comme ia grosse fille est sur le quatrième échelon, la main du jeune homme se trouve naturellement près de la jambe de la jardinière, et tout naturellement encore cette main caresse un bas de laine qui renferme m xr.Oliet dont un danseur de l'Opéra pourrait se contenter.
La jardinière continue de cueillir des fruits pendant qu'on lui caresse le mollet, et Auguste se dit :
— A la bonne heure ! voilà une paysanne qui sait vivre, qui a l'usage du monde ! Ce n'est pas positivement une bergère de Florian. Cette jambe me rappelle plutôt les ^amandes de Téniers ; mais au moins cela ne donne pas des coups d'ongle, et c'est fort heureux, car avec des mollets comme ceux-ci la cicatrise ne s'effacerait pas.
— Quand j'ai entendu venir queuqu'un derrière moi, dit I« grosse fille, j'oiïs cru d'abord que c'était monsieur.
— Monsieur!... et quel monsieur, dit Auguste ?
— Eh. pardi ! monsieur le bourgeois, not' maître
— Ah! Monsieur de la Thomassinière ?
— Eh oui!
— Est-ce qu'il vient quelquefois dans son verger?
— Eh oui, qu'il y vient.
— Est-ce qu'il aime les abricots?
— Eh oui ! les abricots et puis encore autre chose !
— Est-ce qu'il vous prend aussi le mollet, mon enfant?
— Tiens, pardi, tout de même!... Y se gênerait peut-être!... La grosse fille rit, et Auguste se dit :
— 11 paraît que M. de la Thomassinière, qui ne parle que def duchesses, des comtesses et des baronnes qu'il courtise, daigne auîsi s'humaniser avec sa jardinière. Combien de gens veulenl se donner dans le monde de brillantes conquêtes, et n'onl triomphé que de leur cuisinière! Au reste, il y a bien des baronnes qui n'ont pas les mollets si durs que ceux-ci.
Et tout en faisant ces réflexions, le jeune homme caressait toujours, et la grosse fille riait, et son panier étant rempli, elle
commença à descendre un échelon, et comme M. Auguste ne descendait pas sa main, celte main dut se trouver au-dessus du molle), où il y avait encore beaucoup à caresser, et la grosse fille se "W* ï v' y encore p. js fort.
— 11. delà Ihomassinière se permet-il aussi de vous prendre la taille? dit Auguste en regardant la jardinière.
— Ah ben, tiens!... ah ben, pardiél... ah ben alors, si vous me faites rire!.
Dans ce moment Auguste aperçoit au-dessus de la haie le joli bonnet d'Athalie, qui approche du verger. Aussitôt , cessant de faire rire la grosse fille, il lui dit vivement :
— Ton nom?
— Tapotte.
— Tu loges?
— Là-bas au bout, a côté di. hangar où qui gniadu foin.
— Il suffit; adieu... je te reverrai. Et courant aussitôt vers l'entrée du verger, le jeune homme en sort au moment où madame delà Thomassinière arrivait contre la haie.
— Où vous cachez-vous donc, monsieur? ditÀthalie en souriant à Auguste.
Mais, madame... vous voyez, j'étais entré là, sans savoir que c'était le verger, et, ma foi. je mangeais vos fruits.
— Avant déjeuner! c'est très mal. Je suis un peu égoïste; je n'aime pas que Ion prenue aucun plaisir sans moi... Je pensais que vous aviez trouvé à ma campagne quelque laitière, quelque paysanne dont le teint... bien rouge vous avait laitière, quelque paysanne dont le teint... bien rouge vous avait séduit...
— Ah! madame...
— Je ne crois pas cependant que ces lieux renferment des beautés champêtres dignes de vos hommages... car je vous suppose encore quelque goût, et j'avoue que la petite laitière n'était pas mal.
— Oui... oui... elle est très-bien... et vous me faites songer...
— Allons, monsieur, donnez-moi le bras, et venez déjeuner : tout est prêt dans un carré de verdure ombragé de chèvrefeuille. Ces messieurs nous attendent, et il est inouï que je sois obligée de venir vous chercher.
— Si vous me laissiez quelquefois vous trouver, madame, vous n'auriez plus cette peine.
— Ah ! monsieur, rien de sentimental, je vous en prie; rappelez-vous que l'on ne vient ici que pour faire des folies.
On 3rrrive sousl'ombrage3 où un couvert élégant est dressé ; une petite-maîtresse met de la coquetterie dans tout, et le déjeuner chamPêtre, quoique composé seulement de laitage, d'œufs, de beurre, de fruits et de vin excellents, seuble encore meilleur offert par une jolie femme et servi dans une porcelaine retraçant de charmants paysages. L'élégance ne gâte jamais rien ; elle donne souvent du prix aux choses les plus simples, et tel vin serait trouvé médiocre dans un verre à bière, qui paraît agréable versé dans un cristal artistement taillé.
On est à table depuis un quart d'heure, on cause, on rit et on mange beaucoup parce que la danse, le grand air et le plaisir donnent de l'appétit, lorsque la voix de M. de la Thomassinière se fait entendre dans une allée voisine.
— Voilà mon mari, dit Àthalie; j'étais sûre qu'il viendrait : il aime beaucoup cet endroit. Mais il amène quelqu'un avec lui.
— Pourvu que ce ne soi, pas quelque ennuyeux personnage, dit un des jeunes gens.
— Oh 1 que m'importe \ Si c'est quelqu'un qui m'ennuie, je ne m'en occuperai pas, et vous ferez comme moi, messieurs.
M. de la Thomassinière paraît avec un monsieur d'un âge mûr, mais habillé à la dernière mode, et dont la démarche, les manières et jusqu'à la voix ont de l'affectation. Ce monsieur a une figure distinguée, mais son regard est un peu faux ; il sourit presque toujours, et porte souvent à ses yeux un lorgnon avec lequel il admire les fleurs, les arbres et les buissons.
— Les voilà ! dit M. de la Thomassinière en apercevant la société. Mon valet de chambre ne m'a pas trompé, et mon concierge m'a bien indiqué. Par ici, monsieur le marquis, par ici.
— Gomment, mon mari m'amène un marquis ! dit Athalie ; allons, messieurs, il faut bien lui faire une petite place. Mais vraiment, M. de la Thomassinière est aussi fou que moi 1 Ne pas me prévenir 1
— C'est délicieux!... c'est enchanteurl... Tout cela est du goût le plus parfait! dit le marquis en s'extasiant sur tout ce qu'il voit; puis, apercevant la société, il fait un salut profond à la maîtresse de la maison, qui s'est levée pour le recevoir; tandis que M. de la Thomassinière, qui se croit grandi de deur pieds depuis qu'il a amené chez lui un marquis, fait un léjjer
»«»e LA LAITItRE
salut de protection aux jeunes gens, et prend la main du nouvenu en disant à sa femme :
— Madame, c'est M. le marquis de Cligneval qui a bien voulu daignC. me permettre de vous l'amener. Il venait me voir ce Eatin à mon hôtel pour une affaire conséquente; je lui ai dit: Nous pourrons en causer aussi bien à ma campagne. Ça lui a souri, et, ma foi, j'ai fait mettre au cabriolet mon cheval gris pommelé; M. le marquis est monté avec moi... Je lui ai donné un coup de fouet, et zeste, nous sommes partis comme du ventl N'est-ce pas, monsieur le marquis, que mon cheval gris pommelé va joliment?
— Comme un ange, mon cher... Madame, veuillez bien excuser si je me présente chez vous dans une toilette du matin...
— Monsieur, à la campagne on est toujours bien, et vous voyez des cavaliers que j'ai enlevés à la suite d'un bal sans leur permettre de changer de costume... Mais vous déjeunerez avec nous?
— Avec plaisir, madame.
— Oui, oui, dit de la Thomassinière en secouant la main de M. de Cligneval ; oh! le marquis déjeunera: il me l'a promis! Je déjeunerai aussi, moi.
— Alors, messieurs, prenez place, et contentez-vous de ce que je puis vous offrir.
Madame fait placer le marquis à côté d'elle ; M. de la Thomassinière voudrait aussi s'asseoir à côté du marquis, mais il faut qu'il se contente d'être en face. M. de Cligneval fait honneur au déjeuner: il trouve tout excellent, délicieux, exquis, quoique la Thomassinière se tue à lui dire :
— Oh ! j'ai mieux que ça ordinairement! Mais nous ne savions pas, madame n'était pas prévenue... J'espère une autre fois vous traiter beaucoup mieux. Ceci est un déjeuner sans prétention, mais quand je veux, je fais joliment les choses.
Tout en fêtant le déjeuner, M. de Cligneval trouve moyen ' d'adresser des compliments à la maîtresse de la maison. Le marquis a bon ton ; il pousse un peu peut-être trop loin la prétention [de le faire voir, mais il est aimable, il a de l'esprit, et bientôt •la gaieté redevient générale ; il n'y a pas jusqu'à M. de la Thomassinière, qui ne riait jamais croyant que c'était mauvais genre, et qui maintenant rit très-haut afin de faire comme M. le marquis.
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En offrant des fruits, Athalie en rencontre plusieurs qui ne sont pas mûrs.
— Ces abricots ne valent rien, dit elle à un valet.
— Nous devons avoir beaucoup mieux que ça, s'écrie la Thomassinière. Dites à la jardinière de m'en apporter sur le-champ, ce qu'il y aura de plus beau.
Le valet s'éloigne, et bientôt mademoiselle Tapotte arrive avec un panier plein de superbes fruits, @gfelle présente à Athalie, les yeux baissés et sans oser regarder îa société, tandis qu'au contraire les jeunes gens examinent la grosse fille en faisant à demi-voix leurs réflexions, et que M. de la Thomassinière lui lance des regards en dessous.
— A la bonne heure ! dit Athalie en prenant le panier, ceuxci sont beaux. Tenez, messieurs, ils viennent dêtre cueillis; cela semble meilleur. Une autrefois, Tapotte, ne me donnez point de fruits verts.
— Oui, madame, dit la jardinière en faisant une révérence bien gauche ; puis elle s'éloigne encore plus rouge que lorsqu'elle est venue.
— Comment avez-vous nommé cette grosse fille-là, madame? dit un des jeunes gens.
— Tapotte, monsieur.
— Ah ! le nom est fort drôle 1
— Il est plaisant, dit le marquis.
— Oui, il est bien plaisant, répond la Thomassinière ; et Auguste pense qu'il est mérité.
— Elle n'est pas mal cette grosse fille, dit un jeune homme.
— Ah ! monsieur 1 s'écrie Athalie, que voyez-vous donc làdedans de bien? C'est lourd 1 c'est gauche 1 c'est commun !
— Ah ! mon Dieu 1 c'est une grosse masse de chair qui remue, et voilà tout, dit le marquis.
— Oui, oui, répond la Thomassinière en rougissant un ^3u, ja remue, ça remue, et, comme dit M. le marquis, ça ne sait pas faire autre chose.
— Qu' avez-vous donc à rire, monsieur Dalviht. r dit Athalie à Auguste; est-ce de mademoiselle Tapotte? Vous ne nous en dites rien?
— Je gage que monsieur est de mon avis, dit le marquis, et ^u'il ne voit rien là qui mérite d'être regardé 1
— Lui! dit Athalie, ah! vous ne le connaissez pas, monsieur;
10g LA LAITIERE
il voit des appas sous des bonnets ronds et sous des robes d'indienne.
— Je ne m'en cache pas, madame, et je ne pense pas qu'il faille avoir un cachemire pour être belle. Quant à votre jardinière, certainement elle n'a pas de jolis traits ni une jolie tourcure; mais, malgré cela, sa fraîcheur, son air réjoui.
— Ah ! fi ! monsieur, fi ! taisez-vous, car vous seriez capable de pervertir ces messieurs. Mais c'est assez nous occuper de mademoiselie Tapotte; j'espère que M. le marquis me fera le plaisir de venir voir mon jardin, et s'il voulait nous donner cette journée...
— Madame, je me trouve trop bien chez vous pour avoir la force de vous refuser, et quoique attendu pour diner chez un prince bavarois, je ne vous résiste pas.
— Messieurs, je compte aussi sur vous, dit Athalie en s'adressant à ses autres convives, il faut passer ici toute la journée. Oh ! point de refus, il le faut, ou je me brouille avec vous. J'ai des appartements à vous offrir pour cette nuit, et demain matin je vous ramène à Paris dans ma calèche.
— Oui, dit la Thumassinière, puisque le marquis reste, il faut que ces messieurs restent aussi. Nous serons plus de monde, ça sera plus amusant. J'ai des affaires à terminer ; mais, ma foi, quand on a l'honneur d'avoir un marquis chez soi, on envoie le reste au diable.
Les jeunes gens veulent faire quelques objections relativement à leur toilette; mais la séduisante Athalie prononce encore :
— Je le veux , en adressant à ces messieurs un de ces sourires auxquels il est si difficile de résister, et cela aplanit toutes les difficultés. Auguste n'en a fait aucune pour rester, n'étant pas fâché de coucher à Fleury, et souriant déjà à certaines idées qui lui passent par la tête.
On quitte la table. La Thomassinièie paraît décidé à nepoim s'éloigner un instant du marquis ; mais celui-ci offre son bras à Athalie pour faire un tour dans les jardins, et la Thomassinière, ne pouvant donner aussi le bras au marquis, marche de l'autre côté, et se tient tout près de lui, adressant sans cesse ls parole à son hôte, qui les trois quarts du temps ne lui répond pas, parce qu'il préfère causer avec madame. Auguste est allé s'î &seoir sous une grotte de coquillage, n'osant pendant le jour
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retourner au verger. Les autres jeunes gens se sont emparés du billard.
Mais Athalie, qui a des dispositions à faire pour le séjour de ses hôtes, et qui veut que le dîner les dédommage de la frugaité du déjeuner, ne tarde pas à laisser M. de Gligneval avec *on mari.
Aussitôt la Thomassinière prend le bras du marquis, et se dispose à le promener de nouveau en lui disant :
— Maintenant, nous allons parler d'affaires, monsieur le marquis, car c'est là mon fort, les affaires , les grandes affaires surtout! les spéculations, les... Comment trouvez-vous mon labyrinthe ?
— Charmant I
— Et ma pièce d'eau?
— Superbe !
— La cascade est de moi, j'en ai eu l'invention. Autrefois, l'eau retombait tout bonnement. C'était trop bourgeois I J'ai fait mettre des rochers en zigzag, c'est tout à fait joli.
— Oui, cela vous fait honneur !
— Vous êtes bien bon. Je vais vous mener dans mon bois, de là dans ma prairie, où j'ai fait mettre des moutons mérinos pure race. £'est encore de mon invention. De là, nous irons dans mon désert; vous verrez mes daims ! oh ! superbes, mes daims 1 comme des cerfs.
— Vous n'avez pas de cerfs?
— Non ; j'en voulais un, madame de la Thomassinière a prétendu que c'était inutile, et que nous avions assez d'animaux policés. Je vous mènerai aussi à mon belvéder ; oh 1 nous en avons pour trois ou quatre heures à voir des choses superbes.
Le marquis, qui commence à se lasser du tête-à-tête, déclare qu'il est fatigué, et comme on se trouve alors près de la grotte où Auguste se repose, ces messieurs viennent s'asseoir près de kn\ U Thomassinière ayant dit qu'il étaït las dès que M. de Uligneval a parlé de se reposer.
— J'ai une terre dans le genre de celle-ci, dit le marquis en «'asseyant sur le banc de mousse, c'est dans la Bourgogne, pays très-fertile. J'en ai une autre dans le Berry, où mon grand-pèri possédait un fort joli château !
— J'ai trois fermes dans le département de Seine-et-Oise, dit ■aussitôt la Thomassinière en caressant son menton , j'ai deux