PLACEMENT DE FONDS ET JEUX INNOCENTS. — LE PUNCH ET LE LAMPION
De retour à Paris, Auguste trouve chez lui M. Destival qui /'attendait, et qui court presser la main de son cher ami.
— Ce cher Dalville , que diable devenez-vous donc? dit l'homme d'affaires en jetant de temps à autre uncoupd'œil vers la fenêtre et regardant dans la rue.
— Vous m'attendiez, je suis désolé...
— Oh! il n'y a pas de mal. A la vérité, j'ai mille courses à faire dans Paris; mais mon nouveau cheval est délicieux... Peste! c'est un animal précieux. L'avez-vous remarqué, à la porte?
— Non; je n'ai pas pris garde...
— J'ai fait repeindre mon cabriolet, et j'ai pris un nègre pour jockey ; il faut bien monter sa maison quand les affaires augmentent. J'ai donné une cuisinière à ma femme... un cordon bleu... Vous en jugerez; je veux que vous veniez dîner demain; j'ai quelques personnes... tous gens très-riches. Ce n'est pas que je tienne à cela, moi, je ne suis pas comme la Thomassinière, qui est toujours à nous étourdir avec sa fortune, ses maisons!... Cela est d'autant plus ridicule, que, quand on connaît comme moi l'origine du cher spéculateur, vous conviendrez que ses prétentions semblent risibles. Avez-vous remarqué mon nègre en bas?
— Non, je n'y ai pas fait attention.
— C'est un garçon bien taillé, d'un noir superbe. J'aime mieux un seul nègre que tous ces grands laquais qui abîment une voiture. A propos, ma femme vous en veut, mon ami, elle dit que vous la négligez.
— Mais je vous assure...
— Oh! vous ne venez presque plus! ce n'est pas bienl... Plus de musique, plus de chant, plus de partie de spectacle; vous nous oubliez, Dalville, et cependant vous savez si nous sommes tos véritables amis ! Mais parlons un peu d'affaires, Je me suis
occupé de vos intérêts; car, quoiqu'on ne vous voie pas, on n'en pense pas moins à vous.
— Vous êtes trop bon!...
— Vous êtes un étourdi, vous, et vous ne songez pas à gagner de l'argent; mais moi je ne suis pas comme la Thomassinière, de ces égoïstes qui ne songent qu'à eux; je trouve une occasion de tirer un grand bénéfice de mes capitaux ; mais je me suis dit: Pourquoi n'associerais-je pas ce cher Dalville à cette opération? Pourquoi m'enrichir seul? Le bonheur d'un ami double le nôtre, et puis je ne suis pas un ambitieux, je ne veux pas jeter de la poudre aux yeux et faire de l'embarras comme certaines gens de notre connaissance; je veux m'arrondir, voilà tout. Bref, l'affaire dont je vous ai parlé il y a quelque temps peut se faire; je réponds d'un bénéfice certain..., mais il nous faut des fonds.
— Je puis réaliser deux cent cinquante mille francs.
— C'est assez ; avec ce que j'ai, nous marcherons ; en moins d'un an, je veux que ces fonds vous rapportent vingt-cinq mille francs. C'est gentil, heim?
— Je me fie à votre prudence; je m'entends très-peu aux affaires, mais je ne voudrais pas hasarder ma fortune.
— Oh! soyez tranquille, mon ami; pour la prudence je suis un vrai serpent! D'ailleurs, moi-même, pensez-vous que je veuille risquer mon bien?... Et quand pourrez-vous avoir ces fonds?
— Dès demain.
— Vous mêles apporterez en venant dîner...
— Volontiers.
— C'est entendu; le reçu en sera préparé, car il faut que tout se fasse avec ordre. Ce cher Dalville!... Vous engraissez, mon ami, vous avez une mine charmante!
— Vous trouvez?... Aujourd'hui, cependant, je me sens un peu fatigué.
— Ma foi, il n'y paraît pas!... vous êtes un gaillard!... Au milieu de ses conquêtes toujours d'une santé de fer.
Oh ! pas précisément de fer.
— Mais vous êtes encore si jeune auprès de moi!... Je seiais votre père!... Quel âge avez-vous? vingt-deux ans, tout au plus?. .
— J'en ai bientôt vingt-sept.
— Oh! c'est extraordinaire!... Mais je vous quitte; j'ai tant d'affaires!... Il faut que j'aille chez Monin; je lui ai vendu ma pharmacie. Je vais l'engager à dîner ainsi que son épouse : ce sont des gens qui n'ont pas inventé la poudre... surtout ce pauvre Monin, qui se laisse mener par sa femme comme un vrai bambin ; mais c'est honnête, oh ! c'est la probité même ; et moi je tiens à cela, je tiens essentiellement à cela. A demain donc, mon cher ami, et n'oubliez pas les fonds.
— C'est convenu.
Destival quitte Auguste, après lui avoir de nouveau pressé la main, comme s'il avait une convulsion. Dans l'antichambre, l'homme d'affaires rencontre Bertrand : nouvelles salutations de sa part à l'ancien caporal, auquel il serre aussi la main, en disant :
— Ce bon et brave Bertrand! que je suis aise de le rencontrer... Et cette santé, mon ancien, toujours parfaite?... toujours une tenue superbe!... Comme ça fait du bien d'avoir été militaire! Mais je vous assure que la leçon que vous m'avez donnée m'a singulièrement servi! J'espère qu'un de ces jours vous voudrez bien m'en donner une seconde, mon brave, et je serai toujours fier de les recevoir... Au revoir, estimable Bertrand.
Et sans avoir laissé à Bertrand le temps de répondre un mot. monsieur Destival enfile la porte, descend l'escalier, et avant d'être au bas du dernier étage, crie à tue-tête :
— Domingo!... holà! Domingo 1... mon nègre!... ouvrez donc mon cabriolet.
Un nègre gros et trapu, vêtu d'une veste rouge et coiffé d'un petit chapeau de jockey, avec une avance de dix pouces, s'avance en trottinant avec peine dans une culotte de peau qui a servi dix ans à M. Destival, et dont il a jugé convenable de faire présent à son jockey, auquel elle est beaucoup trop étroite, en lui assurant qu'il ne serait pas deux ans à son service sans que la culotte lui soit devenue trop large. > A la vue de son nègre, Destival regarde à droite et à gauche pour voir si on le remarque; mais comme personne ne s'arrête pour regarder Domingo, l'homme d'affaires se décide à monter dans son cabriolet, et après s'être assuré par le petit carreau que son nègre est derrière, M. Destival fouette son cheval, e» criant rare! même quand il n'y a personne.