S6 LA LAITIÈRE
— Mon cher Bertrand, tu ne me gronderas plus, dit Auguste à l'ancien caporal après le départ de M. Des ti val.
— Pourquoi cela, monsieur?
— C'est que je mets de l'ordre dans mes affaires. Je confie mes fonds à Destival, qui va les faire valoir de manière que dans quelque temps je sois aussi riche qu'autrefois.
— Vous confiez votre fortune à ce monsieur, qui est si poli?
— Oui, mon ami.
— Tout?
— Mais à peu près : je lui remets deux cent cinquante mille francs; il m'en restera environ vingt mille devant moi, pour vivre, pour m'amuser, en attendant que je compte avec Destival, ce que je ne veux pas faire avant quelque temps.
— C'est fort bien, monsieur; mais avez-vous des sûretés? Car, enfin, deux cent cinquante mille francs, c'est une somme ! et quand on n'a plus que cela!...
— Sois tranquille! j'aurai toutes les sûretés possibles; d'ailleurs, Destival est un homme prudent, sage!... Oh! j'aurais plus de confiance en lui qu'en la Thomassinière , qui cependant est beaucoup plus riche ; et puis , quand je voudrai mes fonds, je n'aurai qu'à le prévenir trois mois d'avance.
— Mais s'il voulait les garder, lui, vous préviendrait-il aussi, mon lieutenant?
— Fi ! Bertrand, est-ce qu'il ne faut voir partout que des intrigants et des fripons?
— Dieu m'en garde, mon lieutenant, car alors il faudrait faire un feu de file continuel sur tous ceux qu'on rencontrerait.
— Au fait, je n'ai point à me plaindre du sort : je jouis de la vie, je ne me refuse rien, et ma fortune va s'augmenter. Si quelques coquettes me trompent, je le leur rends bien. Je suis fâché, cependant, contre cette petite Denise; je sens que je l'aurais tant aimée!... Avoir donné son cœur sans me le direl...
— Est-ce qu'elle avait besoin de votre permission, mon lieutenant?
— Non ! mais si j'étais devenu amoureux d'elle, si j'avais conçu l'espoir de m'en faire aimer. Tu conviendras, Bertrand, qu'il est fort désagréable pour un jeune homme qui a quelque mérite, de penser qu'une si jolie fille lui préfère quelque rustre , quelque vourdaud paysan !
— Monsieur, ce rustre, ce lourdaud lui offrira sa main, il en
DE MONTFEIIMEIL. 157
fera sa femme, il chérira en elle la mère de ses enfants, et ne la quittera jamais. Croyez-vous que dans la balance tout cela ne l'emporte pas sur les œillades, les soupirs et les jolis propos du jeune homme de Paris?
— Tu as raison, Bertrand : quelquefois je n'ai pas le sens commun ; ne parlons plus de Denise. J'irai la voir quand elle sera mariée. Mais jusque-là Je ne veux plus aller à Montfermeil, cette petite est trop séduisante.
— Bravo ! mon lieutenant, voilà qui est agir en nomme d'honneur.
Auguste se rend chez son notaire; en descendant l'escalier, il rencontre madame Saint-Edmond ; c'est la première fois qu'il la revoit depuis l'aventure du Tournebride.
A l'aspect d'Auguste, Léonie s'arrête, s'appuie contre la muraille, tourne les yeux, tire son mouchoir, et n'omet rien de ce qui peut faire penser qu'elle va se trouver mal ; mais sans faire attention à la' pantomime expressive de sa voisine, Auguste se contente de lui faire un grand salut, et passe sans s'arrêter.
Le notaire a remis à Dalville les fonds qu'il avait à lui ; celuici met en portefeuille deux cent cinquante mille francs, et laisse à Bertrand ce qui lui reste, en l'engageant à être moins économe dans ses dépenses, parce que leur fortune devant se doubler, il ne voit pas pourquoi ils se refuseraient quelque chose. Le lendemain, Auguste prend le portefeuille et se rend à cinq heures chez Destival, en recommandant de nouveau à Bertrand de s'amuser. Pour obéir à son maître, l'ancien caporal va trouver son ami Schtrack, avec lequel il se propose de faire une petite promenade.
L'homme d'affaires a pris un logement plus grand que celui qu'il occupait précédemment. Il a monté sa maison avec plus de luxe, et quoiqu'il ne puisse encore rivaliser d'élégance avec monsieur de la Thomassinière, on voit qu'il fait tout ce qu'il peut pour en approcher; mais généralement la peine que l'on se donne pour tromper les yeux produit rarement le résultat qu'on espère, et ne sert qu'à se faire moquer de soi. Dans les arts, il est rare que l'on réussisse en sortant de son genre, et dans le monde on est ridicule quand on veut se donner pour ce qu'on n'est pas. En vain la grisette voudra, sous son grand chapeau, singer les minauderies d'une femme du beau monde; en vain le garçon tailleur, habillé de neuf des pieds à la tète, croira, parce qu'il porte
les modes les plus nouvelles, avoir l'air d'un agent de change; le naturel perce toujours : on peut en imposer à la multitude, et. dans la multitude, passer pour ce qu'on n'est pas; mais au moindre examen,
Le masque tombe, l'homme reste Et le héros s'évanouit.
C'est ainsi que la société nous offre une foule de gens qui, en ne cherchant pas à faire plus qu'ils ne peuvent, seraient fort estimables et ne prêteraient point à la critique. Chez un petit commis à cent louis d'appointements, on veut donner des soirées, des bals; on met la maison sens dessus dessous; on démonte les lits pour avoir plus de place, on fait venir un piano, on prépare des carafes de sirop, on loue des quinquets, des lampes; on donne du punch, on sert à souper. Mais, malgré tout le mal qu'on s'est donné, la société, beaucoup trop nombreuse pour le petit appartement, ne sait où se placer : il n'y a point assez de chaises ; à la place où était le lit, le papier est d'une autre couleur et fait deviner le déménagement du matin ; le piano n'est point d'accord ; les rafraîchissements, tout préparés, ne sont point assez sucrés, parce qu'on a économisé le sirop pour faire une carafe de plus ; les lampes ne vont pas, parce qu'on n'a pas l'habitude de s'en servir ; le punch est fait avec de l'eau-de-vie mauvaise, parce qu'on a pris la moins chère, et au souper vous ne trouvez que du pain rassis pour manger avec la volaille qu'on vous présente. Le monde aime à critiquer : on rit tout bas de tout ce qui a été mal, sans tenir compte de ce qui était bien. Au lieu de cela, ne valait-il pas mieux donner une soirée sans prétention, n'avoir pas autant de monde, et laisser son lit à sa place; servir une pièce froide de moins, mais donner du pain tendre; enfin ne pas montrer la prétention d'avoir une grande soirée, et ne chercher que l'occasion de réunir quelques amis?
Chez l'homme d'affaires, on n'a pas démonté les lits, parce qu'on a un salon assez vaste pour contenir une nombreuse société ; les lampes éclairent bien, parce qu'on s'en sert souvent, et le punch est bon, parce que madame Destival ne connaît point ces mauvaises économies avec lesquelles on ne fait jamais complètement bien. Mais Domingo, placé dans l'antichambre pour annoncer, et Baptiste, qui court sans cesse d'une pièce à
l'autre pour exécuter tes ordres de son maître, et qui murmure surtout ce qu'on lui dit de faire, ont quelque chose de comique qui frappe, parce que Destival appelle sans cesse son nègre et son valet de chambre en leur donnant les épithètes de drôle et de faquin.
Lorsque Dalville arrive, plusieurs personnes sont déjà réunies dans le salon ; notre étourdi reconnaît M. Monin et sa moitié, qui cette fois n'a pas un chapeau de bergère, mais un turban énorme sous lequel sa grosse figure ressemble parfaitement à celle d'un Turc. Auguste n'est pas à moitié du salon, que Monin lui a déjà demandé comment va l'état de sa santé. Madame Destival fait à Auguste l'accueil le plus gracieux , et les reproches qu'elle lui adresse sur la rareté de ses visites sont faits avec tant d'amabilité, qu'ils ne peuvent que faire naître le regret de les avoir mérités. Avant qu'Auguste ait examiné le reste de la société, M. Destival entre dans le salon, et en voyant Dalville pousse un cri de joie comme s'il le croyait ressuscité, puis va lui prendre les mains en disant : — Le voilà ce cher ami... c'est lui!... il ne nous a pas manqué!... Que c'est aimable de sa part!... Oh! c'est que c'est une faveur de l'avoirl... Il a tant d'invitations!... tant de connaissances ! il a de la peine à suffire à tout...
L'homme d'affaires ajoute plus bas .
— Avéz-vous songé à notre placement?
— J'ai cela sur moi, dit Auguste.
— En ce cas, passons dans mon cabinet... et finissons cela avant dîner, pour ne plus songer qu'aux plaisirs.
— Volontiers.
— Mesdames, un million de pardons si je vous enlève ce cher Dalville ; mais je vous promets de vous le rendre dans cinq minutes, sans quoi je conçois que vous m'en voudriez mortellement.
En disant cela De?tival entraîne Auguste dans son cabinet Là, ce dernier lui remet le portefeuille. L'homme d'affaires après avoir compté les billets, les serre avec soin dans son secrétaire, et donne à Auguste une reconnaissance de la somme; Auguste la met dans sa poche en disant : — C'est fort bien ; j'examinerai cela chez moi. Ces messieurs retournent au salon ; Dalville empressé de faire connaissance avec quelques jolies
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femmes qu'il a entrevues, et Destival aussi radieux que s'il venait de trouver une mine de diamants.
La société s'est augmentée de plusieurs personnes, parmi lesquelles Auguste remarque trois sœurs jeunes et jolies, mais qui parlent, marchent et ne sourient qu'avec affectation; une jeune femme, fort gaie, fort causeuse, fort disposée à rire avec tout le monde, mais principalement avec les messieurs; unn petite niaise de seize ans, bien timide, bien gauche, qui n'ose pas quitter la chaise de sa maman ni regarder les gens auxquels elle parle. Un grand monsieur, à besicles, qui va mettre son nez sur les tableaux, les gravures, les écrans, les flacons, touche à tout, examine tout en secouant la tête, et laissant échapper deux ou trois : hum! hum! qui sans doute veulent dire quelque chose, tandis qu'un petit homme embarrassé de son gros ventre, de ses bras courts, de sa petite tête, ne sachant enfin que faire de toute sa personne, se dandine continuellement, tantôt sur la jambe gauche, tantôt sur la droite, joue avec sa chaîne de montre, tire la langue quand on le regarde, et se gratte le nez quand on ne le regarde pas.
En général, la société semble plus choisie en femmes qu'en hommes; mais lorsqu'on fait des affaires, on a des relations avec toutes les classes, et souvent ce n'est pas l'homme qui a meilleure tournure qui vous fait gagner plus d'argent.
Au milieu de tout ce monde, Monin se tient presque constamment derrière la chaise de sa femme, ne sortant de là que pour aller s'informer de l'état de la santé de chacun ; puis, quand il a été adresser sa phrase à un nouvel arrivant, il revient en souriant se mettre derrière sa moitié, ouvre sa tabatière et la présente à Bichette, qui, malgré son turban, joute avec son mari à qui prendra la plus grosse prise.
Six heures ont sonné, Bomingo vient en tortillant dire, dans un baragouin où il y a de toutes les langues : — Maître, soupe servie!... Et Monin, qui n'a pas remarqué le nègre dans l'antichambre, et croit que c'est un négociant de la côte de Guinée que l'on a invité à dîner, va quitter la chaise de sa femme pour aller demander à Domingo comment va l'état de sa santé, lorsue Bichette, qui devine l'intenticn de son mari, le retient par son habit en lui disant :
— Restez là... Où allez-vous donc, monsieur Monin ? est-ce que vous ne voyez pas que c'est le nègre de M. Destival?...
DE MO.N'TF EKME1JL. 161
— Ah! c'est un nègre, Bichelle?...
— Comment, monsieur, vous ne vous en apercevez pas?
— Si fait, mais je vas te dire... J'ai cru qu'il parlait allemand... fl a dit : Soupe servie...
— Eh bienl monsieur, c'est donc de l'allemand, cela?... Au reste, quand on fait tant que d'avoir un nègre, on devrait bien lui apprendre à marcher; est-ce que je voudrais d'un jockey qui a l'air d'avoir du plomb dans sa culotte!... Il est gentil leur Domingo!... c'est quelque méchant sauvage qu'on aura passé au jus de réglise pour en faire un nègre.
— Le diner est servi, et monsieur et madame de la Thomassinière n'arrivent pas! dit avec humeur madame Destival.
— Nous n'attendons plus qu'eux... ils sont terribles! jamais exacts!... il est six heures bien sonnées...
— Six heures dix, dit le grand monsieur à besicles.
— Je suis toujours avec le soleil ; hum! hum 1
— Six heures sept, dit Monin en tirant sa montre.
— Vous retardez, monsieur ! Hum ! hum 1
— Mon mari se met tous les jours sur le canon du Palais- Royal, dit madame Monin en jetant un regard fier sur l'homme à lunettes, tandis que le petit monsieur aux bras courts, pour venir à bout de tirer sa montre de son gousset, se met deux fois sur sa jambe gauche et trois fois sur la droite, et, parvenu enfin à faire sortir une montre d'argent après laquelle est attachée une chaîne d'or, regarde longtemps le cadran, et dit :
— Oui, il doit être bien à peu près ça.
— Ma foi, dit Destival, si la Thomassinière n'amenait pas madame, nous serions à table, parce qu'il est ridicule de faire attendre toute une société; mais une jolie femme trouve toujours quelque chose à refaire à sa toilette, il faut pardonner aux Grâces. Domingo, qu'on tienne les entrées chaudes. Baptiste, que les réchauds soient rouges. Allons, drôles, un peu de vivacité quand je commande !
Domingo n'en marche pas plus vite, parce que la culotte de peau y met ordre. Baptiste, toujours de mauvaise humeur, pousse brusquement le nègre en murmurant :
— Allons donc, moricaud ! joli aide qu'on m'a donné là ! il ne sait que casser des assiettes et voler de la liqueur! Je voudrais qu'il en bût tant qu'il cassât tout le cabaret de porcelaine ! ça leur apprendrait à donner une veste rouge toute neuve
ItiS LA LAlîlfcRE
à ce vilain noiraud, tandis que, depuis trois ans, on me laisse avflc un méchant habit râpé.
La demie a sonné, les visages s'allongent. Auguste cause avec un de ses voisins, qui lui dit :
— Ne trouvez-vous pas, monsieur, qu'il est ridicule qu'une ou deux personnes fassent attendre toute une société, et que souvent des gens respectables soient aux ordres d'un faquin à qui il plaira de n'avoir pas d'exactitude? Chez moi, monsieur, on dîne à une heure fixe; jamais je n'attends deux minutes ceux que j'invite, et je vous réponds qu'ils sont exacts, parce qu'ils savent qu'on dînerait sans eux.
Auguste trouve que son voisin a raison. Madame Destival perd patience; monsieur va à chaque instant dans la salle à manger, et revient en s'écriant :
— Tout sera froid ! Les petits pâtés ne seront plus mangeables • c'est extrêmement désagréable !
— Oui, dit le monsieur aux besicles, la pâtisserie ne vaut rien réchauffée, hum ! hum ! parce qu'elle n'est bonne que chaude, hum!
Monin paraît très-affecté de ce qu'on dit des petits pâtés; et le monsieur qui se dandine, se gratte le nez d'un air piteux. Enfin, à sept heures, on sonne avec violence, et bientôt monsieur et madame de la Thomassinière entrent dans le salon.
Athalie est resplendissante : sa toilette est magnifique; son cou, ses bras sont surchargés de diamants, et l'éclat qu'ils répandent se marie parfaitement avec l'expression piquante de ses traits. A sa vue, les hommes laissent entendre un murmure d'admiration ; les femmes ne disent rien : elles examinent, elles scrutent sa toilette jusque dans les moindres détails, et leurs yeux ne peuvent cacher un petit mouvement de jalousie, parce que tout est bien et qu'il n'y a pas moyen de critiquer, ce qui est une bien grande jouissance dans la société, où l'on n'épargne pas même ses amis ! Jugez de ce qu'on dit des autres !
La Thomassinière, qui a encore gagné le matin une vingtaine de mille francs sur un terrain qu'il a revendu, et qui a presque tous les jours à sa table M. le marquis de Cligneval, fait plus l'important que jamais; il se gonfle dans son habit, se rengorge dans sa cravate, traîne ses pieds en marchant, et fait aller son corps comme le balancier d'une pendule. En entrant dans le salon, il jette des regards insolents sur tout le monde, ne salue
personne, marcï* „ our les pieds et sur les robes sans demander excuse, et ne répond pas à Monin, qui a quitté le derrière de la chaise de Bichette pour aller dire au spéculateur :
— Comment va l'état de votre santé?
— Que vous êtes cruel pour vous faire désirer, mon cher de la Thomassinière ! dit M. Destival en tendant la main au parvenu, qui lui donne deux doigts d'un air protecteur en disant :
— Oui, c'est vrai. Que voulez-vous? quand on n'a pas un moment à soi ! Nous avons bien manqué ne pas venir. Mon ami le marquis voulait nous emmener à la campagne; mais j'ai pensé que ça vous ferait faute si nous ne venions pas, et j'ai dit : Allons-y. Mais, ma foi, ça a tenu à bien peu de chose !
Pendant cette conversation, Monin est resté derrière M. de la Thomassinière; n'obtenant pas de réponse, il se décide à retourner près de sa femme. Mais Bichette, qui voit tout ce qui se fait dans les quatre coins du salon, a remarqué que la Thomassinière n'a pas rendu le salut à son époux, et elle fait des yeux furibonds au parvenu en disant à son mari :
— Pourquoi avez- vous été saluer ce grossier personnage?
— Bichette, je...
— Qu'avez-vous besoin de vous informer de la santé de tout le monde ?
— Bichette, c'est parce que...
— Est-ce que vous êtes l'ami de ces gens-là ?
— Tu sais bien que nous les avons vus chez M. Destival. En uses-tu, Bichette?
— Est-ce que vous n'avez pas remarqué que cet insolent, ce malotru, qui fait un embarras si ridicule, vous a tourné le dos sans répondre à votre politesse ?
— Il ne m'a peut-être pas vu, Bichette.
— Pas vu ! vous étiez sous son nez ! Vous êtes une poule mouillée, monsieur Monin! Ces Thomassinière me payeront cela ! En attendant, avisez-vous encore de parler à cet homme ou à sa femme, et je vous retire votre tabatière pour huit jours.
Monin, effrayé de la menace, repasse derrière la chaise et prend trois prises de suite. Mais Domingo a crié de nouveau qu'on était servi, et tout le monde se rend dans la salle à man ger. Dalville offre sa main à la maîtresse de la maison, un petitmaître de province a donné la sienne à la brillante Athalie, le monsieur aux besicles s'approche des trois sœurs en disant qu'il
se charge de conduire les Grâces; la Thomassinière va seul, trouvant sans doute que c'est bien assez de présenter sa personne ; Monin marche au pas avec une vieille douairière, et madame Monin se trouve la dernière dans le salon avec M. Bisbis (c'est le nom du'petit homme qui se dandine) ; il vient en sautillant se présenter à la grosse dame au turban, lui offre sa main droite, puis sa gauche, puis représente la droite, et madame Monin, impatientée, finit par saisir son cavalier à bras-le-corps, comme si elle allait danser une sauteuse, et l'entraîne ainsi vers la salle à manger.
Dalville occupe une des places d'honneur à côté de la mai tresse de la maison, et auprès de lui est la jeune dame qui cause si facilement ; la petite-maîtresse est entre le beau fils de province et le monsieur aux hum 1 hum ! son mari près d'une vieille maman et d'une des trois sœurs; madame Monin a son conducteur pour voisin, et Monin se trouve près de la petite niaise qui n'ose lever les yeux, et à laquelle, avant qu'on ait servi le bœuf, il a déjà offert deux fois du tabac.
Le diner est somptueux : trois services, quatre entrées à chacun. Monin n'a pas le temps de visiter sa tabatière, il est encore aux anchois que déjà le premier service a disparu. La Thomassinière a trouvé l'occasion de dire que le madère est mauvais, que les olives sont trop salées, que le beurre ne vaut pas celui de sa terre de Fleury, et enfin que ce n'est pas assez de deux domestiques pour servir vingt personnes. Il est vrai que l'on laisse souvent M. de la Thomassinière demander deux fois une assiette, parce que Domingo n'arrive jamais assez vite, et que Baptiste s'embrouille et perd la tète en courant autour de la table.
Au second service, Baptiste laisse tomber un macaroni sur madame Monin, et Domingo cesse une pile d'assiettes en voulant courir. Madame Monin jette les hauts cris, on a taché sa robe de gros de Naples ; madame Destival tâche de la calmer, M. Destival gronde ses gens, et Monin n'ose plus se verser à boire, parce que Bichette est en colère.
Tout en buvant de tous les vins, la Thomassinière ne cesse d« répéter qu'il a mieux que ça dans ses caves. Destival fait de3 yeux à sa femme, qui a assez d'esprit pour ne point avoir l'air de faire attention aux sottises que débite le parvenu. Athalie parait s'ennuyer des fadeurs de ses voisins; madame Monin
semble tenter la conquête de M. Bisbis, qui se dandine sur sa chaise, et ne sait comment manger de la charlotte russe, qu'il se décide à attaquer avec sa fourchette ; Monin lorgne des yeux de la gelée au rhum, qu'il craint de ne pas voir arriver jusqu'à lui; et déjà il a dit deux fois à Baptiste : — Dites donc... le domestique, donnez-moi donc de ce plat qu'on sert là-bas... Mais Baptiste, toujours de mauvaise humeur, s'éloigne de Monin en murmurant entre ses dents : — J'ai bien autre chose à faire... Comme tous ces gens-là mangent 1 il ne restera rien pour nous!
Monin n'étant pas servi par Baptiste, se décide à s'adresser à Domingo, auquel il donne son assiette en lui disant : — Le nègre, demandez un peu de cette chose qui brille... pour une personne.
Domingo va présenter l'assiette à M. Destival, qui sert la gelée, en lui disant : — Un peu de chose qui brille, pour petit monsieur au gros nez.
Tout le monde se met à rire; madame Monin, seule, trouve fort mauvais que le nègre se permette de désigner ainsi son époux, et elle passe sa colère sur un troisième pot de crème, en disant à M. Bisbis : — J'aimerais mieux me faire servir par quatre ramoneurs que par un nègre.
Après avoir pris le café et la liqueur, on sort de table à peu près aussi gaiement qu'on s'y est mis, c'est-à-dire que l'on s'est ennuyé, comme c'est l'ordinaue à un dîner de cérémonie. Mais déjà les personnes invitées pour le soir arrivent en foule; bientôt le salon est trop petit pour contenir toute la société ; et Destival est enchanté, parce qu'on peut à peine marcher, et que chacun s'écrie : — Ah Dieul que de monde, qu'il fait chaud ici !
Les parties se forment, M. de la Thomassinière s'est établi à une table d'écarté, sur laquelle il a jeté sa bourse en disant : — Je ne joue que de l'or. Mais les jeunes personnes, les jeunes dames et quelques hommes qui ont le bon esprit de préférer la conversation des dames à un jeu de cartes, se réfugient dans la chambre à coucher de madame Destival ; Athalie s'y rend aussi, ainsi que Dalville et d'autres jeunes gens. On décide que les jeux de cartes ne seront point admis, et, pour faire quelque vhose, on propose les petits jeux innocents.
La proposition est acceptée, on s'assied en rond. Madame Monin accourt se mêler aux jeux innocents, et veut que l'on commence par : dans m&n trou, dans le trou commun et dans le trou
du voisin, jeu qu'elle démontre à la société, en mettant, avec beaucoup de dextérité, son index à droite, à gauche et dans le centre du rond; mais, malgré la gentillesse avec laquelle madame Monin met dans le trou du voisin, ce jeu est rejeté, et on lui préfère le corbiîlon, qui fait toujours donner des gages, quoique madame Monin dise que ce soit trop facile, et qu'elle ait des rimes en on plein la tête. Cependant, à la seconde tournée, elle reste court, parce qu'on a dit les mots qu'elle savait, et elle regarde M. Bisbis en lui disant : — Soufflez-m'en un. E* M. Bisbis lui dit à l'oreille: — J'en cherche un pour moi.
On se lasse du corbiîlon, et une demoiselle ayant proposé le colin-maillard assis, les messieurs adoptent ce jeu à l'unanimité. C'est la petite niaise qui commence ; elle reconnaît la troisième personne sur laquelle elle s'assied ; c'est son petit cousin, qui est venu après le diner. Après le petit cousin, vient le tour du monsieur aux besicles, qui se pose avec précaution sur les dames, en disant : — Huml huml... je parie deviner... Hum!... hum!.:. Je sais qui c'est... Hum!... Parbleu! si on mettait les mains, ce serait trop facile...
Cependant, il s'est assis sur toute la société sans deviner; heureusement il lui reste madame Monin, et celle-là est reconnaissable. Enchantée d'avoir été prise, madame Monin se laisse mettre le bandeau, et va se jeter au hasard sur la société ; elle écrase du poids de son corps un beau fils, qui s'écrie :
— Nommez, madame! nommez* donc, je vous en prie,,.
— Un moment, monsieur 1 vous ête? bie? pressé, àïï madame Monin en cherchant les moyens pour reconnaître.
— Madame, ôtez-vous, je n'en puis plus!... crie le jeune homme, qui devient écarlate.
— Il me semble, monsieur, que vous n'êtes pas bien malheureux de m'avoir sur les genoux.
— J'étouffe, madame!...
La grosse maman y met de l'obstination ; mais comme chacun craint de la recevoir sur les genoux, on propose sur-le-champ de tirer les gages, malgré les réclamations de madame Monin, qui veut absolument s'asseoir sur M. Bisbis, lequel jure, cependant, qu'il n'a rien de reconnaissable.
Une des trois sœurs tient les gages enveloppés dans sa robe : un jeune officier y met la main pour tirer, et les mêle très-longtemps afin, au'il n'y ait pas de tricherie. C'est Athalie qui or-
DE MONTFEUMEIL. 167
donne. Un monsieur doit faire une confidence, une dame doit faire un bouquet. On dit au jeune officier de tirer le gage ; mais probablement qu'il ne le tenait pas encore bien, car il a beaucoup de peine à se décider à retirer sa main cachée sous les plis de la robe de la jolie demoiselle. Enfin, le gage est amené ; il appartient à la jeune niaise. Il faut qu'elle fasse une confidence. Elle hésite, et ne sait à qui elle doit l'adresser, ou plutôt elle n'ose la faire au petit cousin, qu'elle a regardé en dessous en rougissant ; mais sa maman est là, et elle choisit M. Monin pour son confident.
Monin, qui s'était glissé derrière la chaise de sa femme, est tout surpris quand la jeune fille lui dit :
— Monsieur, voulez-vous venir avec moi?
L'ex-pharmacien ne sait ce qu'il doit faire, et se baisse vers sa
moitié, à laquelle il dit tout bas :
— Bichette, faut-il que j'aille avec elle?
— N'êtes-vous pas bien à plaindre, d'être choisi pour recevoir la confidence d'une jeune demoiselle? dit madame Monin en souriant à M. Bisbis.
Alors Monin se laisse prendre la main par la petite fille, qui le mène dans un coin du salon , où elle lui dit tout bas à l'oreille :
— Monsieur, il a fait bien beau aujourd'hui.
Monin regarde la demoiselle d'un air hébété en disant :
— Eh ben! qu'est-ce qu'il faut que je réponde?
— Rien, monsieur, dit la jeune personne.
Et elle retourne à sa place, tandis que Monin gagne la sienne en disant aux personnes qui l'entourent :
— C'est un joli jeu 1 Je ne savais pas que je savais y jouer.
Le gage suivant appartient à Athalie. Elle va bouder, et chacun s'empresse d'aller bouder auprès d'elle ; et tout en boudant, Dalville en obtient un rendez-vous. C'est une bien jolie chose que les jeux innocents! On défend aux demoiselles bien élevées de valser; mais on leur permet de faire ou de recevoir des confidences, de se cacher avec une jeune homme, ou d'attendre dans un petit cabinet noir qu'on relève le portier du couvent; et ce sont toujours des baisers à donner ou à recevoir, dans les petits coins, en cachette, derrière les rideaux. Si j'ai jamais une fille, je la laisserai valser sous mes yeux \ mais je lui défendrai les jeux innocents.
Le monsieur aux besicles est condamné à faire un compliment sans a. Après s*être gratté le front, il s'avance au milieu du rond, et prononce d'un air satisfait : La femme est le chef-d'œuvre du monde.
Le gage qui suit est à madame Monin, qui doit faire un voyage à Cythère. Elle se lève avec empressement , et tend la main à M. Bisbis, lui disant : Venez voyager avec moi.
Le gros monsieur se laisse conduire dans un petit cabinet, dont madame Monin referme la porte sur eux, et M. Monin, qui voit cela, dit à un de ses voisins :
— Qu'est-ce qu'ils vont donc faire là-dedans?
— Ils sont à Cythère.
— Ah! bon!... je vois ce que c'est 1... c'est encore une confidence... Elle va lui dire qu'il a fait beau temps aujourd'hui!... Je connais le jeu à présent.
Après être restés assez longtemps, Bichette et son compagnon reviennent de Cythère ; et quelques dames remarquent que le turban est un peu dérangé, et que M. Bisbis ne sait plus sur quelle jambe se tenir; ce qui n'empêche pas M. Monin de s'approcher de sa femme et de lui dire :
— Bichette, est-ce gentil?
— Quoi, monsieur?
— A Cythère?
— Fort gentil, monsieur... Et cette réponse est accompagnée d'un coup d'oeil fripon à M. Bisbis, qui se gratte le nez plus longtemps qu'à l'ordinaire, tandis que Monin s'avance vers lui avec sa tabatière , en lui disant :
— Est-ce que vous en usez aussi?
Le jeu est interrompu par le punch que Domingo apporte. Le nègre présente le plateau aux dames, qui font des façons pour accepter un verre de punch qu'elles trouvent toujours trop fort, ce qui ne les empêche pas quelquefois d'y revenir. Les hommes entourent Domingo, et saisissent le punch au passage. Monin court après le plateau, qui a passé plusieurs fois devant lui sans qu'il ait pu parvenir à attraper un verre; enfin, après avoir suivi Domingo dans tous les détours qu'il a faits au milieu de la société, Monin parvient à l'arrêter au moment où il retourne dans la salle à manger.
— Un instant donc, le nègre l dit Monin en avançant la mai»
vers le plateau, que celui-ci tient toujours. Domingo s'arrête en murmurant :
— Vous voulez boire encore?
— Comment encore! s'écrie Monin; eh bienl il est bon là le nègre!... Je n'en ai pas goûté, et j'aime beaucoup le punch.
En disant cela, Monin porte les yeux sur le plateau : tous les verres sont vides. Le pauvre homme est stupéfait :
— Moi, revenir tout à l'heure avec punch tout chaud, dit Domingo en s'éloignant; et Monin, pour se consoler, tire sa tabatière et retourne aux petits jeux en se disant :
— Il faudra que je tâche de l'attraper plus tôt tout à l'heure. Madame Monin, que le voyage à Cythère a beaucoup échauffée,
dit à son mari, qui revient près d'elle :
— Allez donc me chercher un second verre de punch, monsieur Monin ; celui que j'ai bu n'était pas à moitié plein; je suis sûre que c'est calculé pour qu'on puisse en offrir plus souvent sans en faire davantage.
— Bichette, le nègre n'en a plus; mais il m'a dit qu'il reviendrait tout à l'heure avec punch tout chaud... Alors, je...
— C'est bon, c'est assez... Éloignez-vous; je crois que c« monsieur me cherche pour faire le pont d'amour.
Mais l'espoir de madame Monin est déçu, ce n'est pas à elle que s'adresse un jeune officier, qui est condamné à faire le pont d'amour; il prend Athalie qui se prête en riant à la pénitence, et Dalville remarque avec un peu de dépit que la petite-maîtresse fait le pont d'amour aussi volontiers avec d'autres qu'avec lui. Pour se consoler, il donne un baiser à la capucine à une jeune dame dont le mari fait le Chevalier de la triste figure; et a jwtite niaise reçoit une confidence de son jeune cousin, pendant que si maman ordonne pour un autre gage; et la jolie demoiselle, qui les tient, fait la moue, parce que ce n'est plus le jeune militaire qui les tire; et le monsieur aux besicles cherche depuis une heure une pénitence nouvelle, tandis que, pour la plupart de ceux qui sont là, le jeu n'est que le prétexte qui permet à chacun de se rapprocher de la personne qui lui plaît. C'est ce que ne voient pas toujours les mamans et les papas, c'est ce dont s'inquiètent peu les maris ; mais c'est ce que remarque fort bien l'observateur, qui cherche dans un salon autre chose qu'une table d'écarté ou une conversation banale, avec des gens
qu'on rencontre pour la première fois, et que souvent on n'a pas envie de revoir.
Une nouvelle entrée de punch distrait des conversations particulières et des petits jeux, qui commencent à languir, Domingo est de nouveau entouré, etMonin se met encore à la piste du nègre; mais les jeunes gens, qui viennent en riant assiéger le plateau, écartent sans cesse l' ex-pharmacien, qui ne se trouva encore en face de Domingo que lorsque tous les verres sont vides.
Monin, fort contrarié, retourne près de sa femme, qui finit de vider son troisième verre, et le donne à son mari pour qu'il aille le reporter, en s'écriant :
— Il est assez agréable, n'est-ce pas, monsieur?
— Je ne sais pas s'il est agréable, répond Monin avec humeur, mais je n'ai pas encore pu parvenir à le goûter.
— Parce que vous êtes un maladroit, que vous ne savez pas vous y prendre. Si vous aviez vu M. Bisbis, comme il s'est élancé sur le plateau 1 J'ai cru un moment qu'il allait prendre tous les verres ! . . . mais vous êtes si lent 1
— Bichette, je vas te dire... c'est le nègre...
— Otez-vous de là, monsieur.,, on va jouer à la mer agitée.*. nfaut que j'en sois...
— Qu'est-ce qui est agité, Bichette?
Voyant que sa femme ne s'occupe plus de lui, H. Monin s'imagine d'aller se mettre en embuscade à la porte du salon ; de cette manière, il espère être le premier à saisir le nègre au passage, et il ne manquera plus le punch. Enchanté de son idée, Monin va se placer en sentinelle à l'entrée du salon, se bourrant de tabac pour prendre patience; mais il attend depuis une demiheure, et Domingo n'apporte plus rien. Monin risque un coup d'oeil dans la salle à manger. Û sent l'odeur du punch, cette vapeur odorante annonce que l'on n'a pas tout consommé ; Monin se glisse dans l'antichambre, et, toujours guidé par l'odeur, arrive contre une petite porte entr'ouverte, et aperçoit Domingo avalant du punch, non pas dans un petit verre, mais avec une grande jatte de faïence. Monin est resté tout surpris dans son coin, lorsque Baptiste paraît dans le fond de l'office avec une assiette pleine de biscuits; il repousse le nègre, boit plusieurs verres coup sur coup, et trempe ses biscuits dans le punch, en te dépêchant de les manger tandis que Domingo, pour se dé-
DE MONTFERMEIL. 17t
dommager, fourre des macarons et des massepains dans les poches de sa veste.
Monin ne sait s'il doit s'en aller, ou demander aux domestiques la permission de prendre aussi quelque chose, lorsque M. Destival, qui appelle vainement dans le salon Baptiste et Domingo, arrive près de l'office et surprend ses gens.
— Ah! drôles! coquins!... je vous y prends! s'écrie l'homme d'affaires en courant sur ses valets. Domingo se sauve en trottinant; mais Baptiste reste, et répond sans se troubler :
— Ne criez pas si hautl... pour un peu de punch! ne faites pas tant de tapage!... J'étais bien aise de le goûter, moi ; je mo suis donné assez de mal aujourd'hui!...
— Qu'est-ce à dire, coquin? tu te permets de raisonner!... Misérable!... il mangeait aussi mes biscuits!... Faquin! voleur!...
— Voleur! répond Baptiste en regardant M. Destival d'un air furieux; ne vous permettez pas de m'insulter... ça ne vous irait pas!... il faut que je sois bien bon pour rester dans votre baraque de maison!... où les domestiques n'ont ni à boire ni à manger... Et mes gages de deux ans dont je ne peux pas accrocher un sou!... sans compter les avances que j'ai faites...
— C'est bon, taisez-vous, Baptiste! reprend M. Destival d'un ton plus bas, en voilà assez, je ne vous dis plus rien.
— Et moi, je vous dis que ça m'ennuie, reprend Baptiste en criant plus fort. Ah! vous prenez un moricaud et vous ne me payez pas plus que le boulanger, le boucher, la fruitière, l'épicier dont je reçois les sottises tous les matins! Ehben! je veux mon argent, et si vous n'êtes pas content, ça m'est égal, avec tous vos embarras, moi, je sais ben de quoi i' retourne.
— Taisez-vous donc, Baptiste! Qu'est-ce que c'est que ces folies-là? Allons, mon garçon, mangez encore un biscuit et allez vous coucher.
Les cris de Baptiste ont attiré dans l'antichambre plusieurs personnes du salon.
— Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il? se dit-on; et Destival s'empresse de répondre :
— Ce n'est rien, c'est mon valet de chambre qui est gris, et il ne sait, plus ce qu'il dit.
— Non, je ne suis pas gris, crie Baptiste en s'avançant pour
ili LA LAITIERE
sortir de l'office, payez-moi mes gages au lieu de m'appeler voleur.
Destival s'empresse de pousser la porte de l'office sur le nez de Baptiste et la ferme à double tour en disant :
— Ce pauvre garçon, quand il a bu, il dit cent sottises ; mais je lui pardonne, parce qu'il m'est très-attaché.
Les personnes qui sont venues là ont l'air de croire ce que dit M. Destival, parce qu'il ne serait pas honnête de faire autrement; mais on se regarde en dessous, on rit, on chuchote, on fait tout bas des commentaires, et Baptiste, ne pouvant venir dans l'antichambre, tape comme un diable après la porte en criant d'une voix enrouée :
— Mes gages 1 payez-moi et renvoyez-moi, ça me fera plaisir! ça m'ennuie d'entendre tous les jours les scènes que font vos créanciers.
Heureusement que la porte fermée couvre un peu la voix de Baptiste; et pour qu'on l'entende moins encore, l'homme d'affaires crie plus haut que lui :
— C'est bon, Baptiste 1 c'est bon; vous vous repentez, je vous pardonne; je sais que vous êtes fidèle, came suffit.
Dans tout cela, Monin s'est vu frustré de sa dernière espérance ; car il n'est pas présumable que les valets reparaîtront dans le salon pour apporter du punch ; il retourne donc près de sa femme; on se parle dans le salon de la scène de l'antichambre, on en cause même aux jeux innocents, et madame Monin s'écrie :
— Ah Dieul si je n'avais pas offert ma petite boite d'amourettes dans ce moment-là, je n'aurais pas perdu un mot de ce qu'a di' ce Baptiste 1 Mais vous y étiez, monsieur Monin, vous avez tou' entendu. Que s'est-il passé?
— Bichette, je guettais le nègre pour avoir du punch, et c'es* lui qui le buvait.
— Qui, lui?
— Le noir.
— Qu'est-ce que c'est que le noir?
— Le valet en veste rouge.
— Après?
— Après, il a pris des macarons... C'est-à-dire, je crois que c'est l'autre qui a d'abord mangé les biscuits... Je ne suis pas bien sûr...
— Ah I que vous narrez mal , monsieur Monin ! Au lieu d'écouter ce qu'on disait, vous ne vous êtes occupé que des biscuits et des macarons; fi! vous êtes d'une gourmandise! Vous n'allez en société que pour boire et manger.
— Mais, Bichette, puisque je n'ai pas...
— Fi ! taisez-vous, et trouvez-moi mon châle, vous voyez bien qu'on s'en va.
En effet, le moment du départ est venu, déjà les mamans ont mis leur châle ou leur chapeau. Les jeunes personnes sont plus lentes à trouver ce qui leur manque, et toujours quelque jeune homme officieux est auprès d'une jolie demoiselle et s'offre de chercher avec elle. On a encore quelque chose à se dire avant de se quitter, et on veut profiter de la confusion qui règne dans ce moment dans les salons.
Dalville n'a pas entendu parler de la scène de l'antichambre, occupé à baiser le dessous du chandelier, qu'il avait eu soin de placer sur la tête d'une fort jolie personne, il s'inquiétait fort peu de ce qui se passait ailleurs; et madame de la Thomassinière, ne songeant qu'à faire de nouvelles victimes, n'avait pas écouté les méchancetés que l'on débitait de tous côtés sur les maîtres de la maison.
Mais déjà le salon est dégarni ; les dames partent ; Auguste en fait autant, satisfait d'avoir passé sa soirée sans jouer à l'écarté, et s'apercevant qu'on peut s'amuser sans perdre son argent. Auguste est arrivé chez lui ; il monte, sonne, on ne lui ouvre pas. Comme ordinairement Bertrand attend son maître, le petit Toni emporte rarement une clef. Après avoir sonné de nouveau sans être plus heureux, Auguste pense que Bertrand, auquel il a dit de se divertir, pourrait fort bien ne pas être encore rentré. Il envoie Toni s'en informer chez la portière, et reste sur le carré en réfléchissant que quelques jours auparavant, il eût facilement trouvé un endroit pour passer la nuit sans sortir de sa maison.
La voisine, qui probablement a entendu Dalville rentrer et sonner, passe un peignoir et sort de chez elle tenant un bougeoir à la main ; elle descend un étage et aperçoit le voisin qui se promène tranquillement sur le carré. Léonie descend encore quelques marches, tousse légèrement, et se décide enfin à descendre près d'Auguste. Une jolie femme est très-séduisante en peignoir; les cheveux mollement env^lAçpésdans un fichu de soie, dedes-
sous lequel s'échappent de grosses boucles qui retombent sur un sein très-blanc, que le peignoir ne cache jamais entièrement, parce qu'il y a toujours une ou deux épingles mal mises qui trahissent les secrets de la beauté, ou qui peut-être lui servent d'auxiliaires.
— Vous ne pouvez pas rentrer, monsieur Dal ville? dit madame Saint-Edmond avec cette voix douce qu'elle sait si biet prendre quand on ne lui laisse pas une carte à payer. Auguste fait un salut profond à la voisine, et lui répond froidement :
— Comme vous voyez, madame.
— M. Bertrand s'est donc oublié quelque part. Il lui est peutvMre arrivé quelque chose.
— J'espère que non.
— Ce serait bien malheureux 1 un si brave homme, qui vous aime canî 1
Léome pousse un gros soupir et ne dit plus rien. Auguste se ••enche sur io rampe pour écouter si Toni remonte. Léonie, ,oyant qu'Auguste garde le silence, se décide à renouer la conrersation.
— Monsieur, si fee? vouliez vous reposer chez moi jusqu'à ce que vous puissiez rasEftif. Il me semble que vous seriez mieux que sur ce carré.
— Je vous remercie, madame; mais je ne veux pas vous déranger, ni troubler votre sommeil.
— Gela ne me dérangera pas, monsieur. Quant à mon sommeil, depuis plusieurs jours je ne dors plus.
— Est-ce que vous avez encore perdu votre carlin , madame?
— Que vous êtes méchant I... Comme vous vous faites un jeu de ma douleurl...
Léonie pousse un soupir plus fort, et comme elle n'a pas de mouchoir, elle prend un coin de son peignoir qu'elle porte à ses yeux; ce mouvement découvre des choses bien séduisantes 1 mais quand on pleure, on ne songe pas à tout, et en cachant ses yeux , on ne peut pas voir ce que l'on met à découvert.
Auguste, qui se défie de sa faiblesse, se penche toujours sur la rampe, et n'ôte pas ses yeux de dessus la loge du portier, en criant :
■— Eh bien, Toni, est-ce pour aujourd'hui?
Léonie ie rapproche d'Auguste, et lui dit d'une voix touchante :
— Mon Dieu, monsieur! que vousai-je donc fait?
— Ce que vous m'avez fait, madame? mais il me semble que vous le savez autant que moi.
— Ah! monsieur... comment un homme d'esprit peut-il se fier aux apparences?
— Madame, il me semble qu'il n'y avait pas besoin d'esprit pour voir ce que j'ai vu.
— Et qu'avez-vous donc vu, monsieur? Est-ce qu'on ne peut pas dîner chez le traiteur avec un homme sans avoir la moindre préférence pour lui? Et vous, monsieur, que faisiez- vous avec cette femme qui a eu l'impertinence de me mettre un moutardier sous le nez?
— Oh ! moi, madame, je suis plus franc que vous, j'avoue que je vous trompais.
— Ah! que je suis malheureuse!
Léonie a recours à son expédient ordinaire, elle s'évanouit ; mais elle a soin de tomber sur Auguste, qui se trouve avec la voisine sur les bras. Dans ce moment le petit Toni remonte, et dit à son maître qu'il lui est impossible de comprendre ce que dit Schtrack, qui est gris. Auguste pose doucement Léonie sur les marches de l'escalier, et dit à Toni d'avoir soin d'elle, puis il descend chez son portier, qui est à moitié endormi et peut à peine parler.
— Bertrand est-il rentré? dit Auguste en secouant le bras du vieil Allemand, qui lève la tète et envoie au jeune homme une bouffée de vin en balbutiant :
— Pertrandl... ah! sacretiél... Pertrand!...
— Voyons, Schtrack, parlez-donc, vous avez été avec lui?
— Foui !
— Où est-il?
— Est-ce que fous l'avez bas troufé?
— Si je l'avais trouvé, vous le demanderais-je? Où est-il î où l'avez-vous laissé? pourquoi n'est-il pas rentré avec vous?
— Sacretié! je étais bas assez fort bour borter Pertrand... il ne bouvait blus marcher... mais nous avons choliment pien bu'...
— Je m'en aperçois. Enfin, où trouverai-je Bertrand?