‹ La laitière de Montfermeil (volume 2)Chapitre 15 sur 42 · LA LA1T1EUE · texte numérisé non relu

LA LA1T1EUE

— Oh! fous le verrez pien!... il y a bas de danger!... il être en sûreté... là-bas... dans le haut de la rue... Mondez!... mondez touchours... auprès de la parnère Montmartre.

— Il est donc au cabaret?

— Non, quand je fous dis que fous le verrez pien.

Auguste ne pouvant tirer de Schtrack d'autres renseignements, se décide à aller à la recherche de Bertrand ; il se fait ouvrir la porte, et sort au milieu de la nuit pour tâcher de retrouver son fidèle compagnon, guidé seulement par les faibles renseignements que Schtrack vient de lui donner ; Auguste, qui demeure rue Saint-Georges , prend la rue Saint- Lazarej et se dirige du côté de celle des Martyrs, parce qu'il sait que c'est ordinairement à Montmartre que Bertrand va se promener.

Voulant profiter de la permission qu'Auguste lui a donnée, Bertrand avait en effet engagé Schtrack à venir faire un tour avec lui. Le vieil Allemand n'avait eu garde de refuser; et, laissant sa femme à son poste, il avait ciré ses bottes, pris sa canne, et suivi l'ami Bertrand, qui, à peine hors de la porte cochère, avait entamé la bataille de Wagram, ce qui devait nécessairement les mener très-loin. En effet, l'affaire de Wagram durait toujours, et l'on était arrivé aux buttes de Montmartre sans s'être rafraîchi. Schtrack, qui n'avait encore risqué que des sacretiê, proposa d'entrer dans un bouchon, ce qui s'exécuta sur-le-champ. Ces messieurs trouvèrent le vin mauvais, parce qu'ils étaient habitués à la cave de Dalville, et sortirent du cabaret pour en chercher un meilleur ; ils entrèrent dans un second, burent une autre bouteille, décidèrent encore qu'elle ne valait rien, et cherchèrent un autre cabaret. Au bout de quatre heures de promenade, ces messieurs avaient bu six bouteilles et fait six cabarets; arrivés au septième, ils commencèrent à trouver le vin moins mauvais, ou plutôt ils ne furent plus en état de le juger. Là, Bertrand recommença ses campagnes; Schtrack fuma quatre cigares, et il était près de minuit quand on prévint ces messieurs qu'on allait fermer.

Bertrand paye sans compter, et se remet en route avec Schtrack; mais le grand air achève de tourner la tête aux deux amis. Bertrand surtout, qui n'est plus habitué au mauvais vin, sent bientôt ses jambes qui fléchissent, et tout en se donnant les épithètes de lâche, de paresseux, et en se disant ; — Va

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donc, méchant buveur 1 il tombe au coin de la rue des Martyrs et de celle du Faubourg-Montmartre.

Schtrack, qui a conservé plus de tête parce qu'il est habitué au vin de cabaret , pousse un sacretiè en voyant tomber Bertrand, et essaye de le relever. Il n'en peut venir à bout. Après quelques minutes, pendant lesquelles Schtrack crie de temps à autre : — Allons, camarate, Pertrand , en route 1 le vieil Allemand s'aperçoit que le camarade ronfle déjà comme s'il était dans son lit.

— Tiens !... il dort, se dit Schtrack; il faut bas le réveiller, il être très-bien là pour tormir. Mais pourtant, si quelque voiture allait basser sans voir le camarate.

Cette réflexion inquiète Schtrack, qui voudrait cependant aller dormir aussi, lorsqu'en jetant les yeux autour de lui, il aperçoit un épicier qui est encore ouvert; notre Allemand se dirige aussitôt vers la boutique, et y demande un lampion. On le lui donne, et il a soin de le faire allumer ; tenant à la main son fanal, Schtrack revient vers Bertrand, qui dort toujours paisiblement étendu près de la muraille. Le vieux portier prend le chapeau du dormeur, le place contre sa tête, pose le lampion dessus, et s'éloigne en se disant : — A présent, il y a bas de danger, il pouvait tormir tranquillement.

Le lampion a été aperçu par Auguste , qui sans cela aurait passé près de Bertrand sans le voir. Le jeune homme ne peut s'empêcher de sourire à cette invention de Schtrack, mais il secoue le bras de l'ancien caporal, qui ouvre les yeux, se lève à demi, repousse d'un coup de coude le lampion protecteur, et ne conçoit pas pourquoi il est dans la rue.

Auguste met Bertrand au fait; celui-ci, que le sommeil a dégrisé , est désolé de s'être oublié au point de tomber dans la rue, et veut aller se jeter à l'eau pour se punir d'avoir bu tant de vin. Auguste parvient à le calmer, et tous deux regagnent leur demeure ; le jeune homme songeant à la fausseté de Léonie, à la coquetterie d'Athalie, à la dissimulation de Denise, et se promettant d'être plus sage ; Bertrand se rappelant le mauvais vin de cabaret, et jurant de ne plus boire.

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