DE MOATFL! HE IL
— Je vous ai ape 'çu tout à l'heure... Vous alliez exécuter un affreux projet...
— Ah! mo sieur... C'est donc votre voix!... Pauvre Anna! et j'ai cru que c'était la tienne! Mais elle dormait. Elle repose encore; Ah' monsieur, je vous en supplie, qu'elle ne sache jama* ... Et pourtant que l'aire encore sur la terre, sans pain... sans ressources?... Elle se tue pour me nourrir!... Elle se prive de tout pour moi!...
L'infortuné en s'abandonnant à sa douleur ne s'apercevait pas qu'il élevait la voix. — Chut! lui dit Auguste, vous allez la réveiller... Tarions bas... Contez-moi vos peines; je vous le répète, je veux les faire cesser.
Le ton d'Auguste, la douceur de sa voix, inspirent de la confiance au malheureux père, il s'assied prés du jeune homme, le plus loin possible du petit cabinet, et commence à demi-voix son récit :
— Je ne suis pas né dans l'indigence, monsieur, et c'est peut-être un malheur pour moi. Ma famille était considérée, et son nom...
— Je ne vous le demande pas, monsieur, je n ai pas besoin de savoir votre nom pour désirer vous être utile ; je ne veux connaître que vos malheurs.
L'étonnement du vieillard a redoublé ; après avoir regardé de nouveau Auguste, il reprend son récit :
— Je reçus uno éducation superficielle ; mais je devais avoir vingt mille livres de rente, et l'on m'assurait que j'en saurais toujours assez. Je me trouvai de trop bonne heure maître de moimême ; j'aimais les plaisirs avec ardeur!... J'aimais surtout ce sexe séduisant... dont je ne dois pas dire de mal, puisqu'il est celui de mon Anna. Mais je m'abandonnai aveuglément à mes passions, et je dissipai ma fortune avec des maîtresses qui me trompaient, et de faux amis qui m'aidaient à me ruiner.
Ici Auguste ne peut s'empêcher de pousser un soupir, mais il fait signe au vieillard de continuer.
— Je voulais quelquefois être sage, mais je ne savais poini écouter les conseils de la raison. Arrivé à l'âge de trente-neul ans, j'avais dissipé tout mon bien, et je n'avais aucune habitude du travail.
Alors une femme aimable, qui m'airftait pour moi-même, voulut bien associer son sort au mien. Elle possédait quelque
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aisance; elle m'épousa, et me donna mon Anna. Je pouvais être neureux, mais l'habitude des plaisirs du grand monde m'avait ait un besoin de la dépense. Je voulais procurer à mon épouse les parures brillantes que je voyais porter à d'autres; j'étais outré de voir des cachemires à des femmes qui ne la valaient point. En vain elle me disait que mon amour seul lui suffisait, je me persuadais qu'elle me cachait ses désirs et souffrait mille privations. Pour augmenter notre fortune, je fis des folies, je jouai... j'engageai notre bien... et Je réduisis à la misère celle qui m'avait confié sa destinée. Alors, reconnaissant mes erreurs, je voulus trouver un emploi, mais je n'étais plus jeune, je ne pus parvenir à être placé. Les regrets déchiraient mon cœur, ils blanchirent de bonne heure mes cheveux ; je vous parais bien vieux, et je n'ai pas encore soixante ans. Mon épouse ne me fit aucun reproche ; elle mourut en me recommandant notre fille, alors âgée de huit ans. Je tâchai d'utiliser quelques talents; mais ils étaient bien légers et je devenais vieux, je trouvai rarement àm'occuper. Cependant mon Anna grandissait, et déjà elle travaillait pour soutenir son malheureux père. Si vous saviez, monsieur, tout ce que je lui dois !... Combien de nuits elle a veillé afin de gagner davantage!... Pour elle, jamais de repos... jamais de plaisir... et cependant aucune plainte ne lui échappe : c'est elle qui me console lorsqu'elle me voit plus affecté, lorsque je me reproche mon inconduite. Ah! monsieur, je ne cherche point à cacher mes torts... Ce sont mes folies qui m'ont fait perdre ma fortune et dissiper celle de ma femme. Ma fille pourrait être heureuse, et depuis dix ans le travail et les larmes sont devenus son partage !... Seul, j'en suis cause l Pensez-vous encore que je sois digne de votre pitié ?
— Oui, monsieur, dit Auguste en serrant la main de l'inconnu. Mais qui vous portait cette nuit à une si funeste résolution ?
— Malgré mes fautes, monsieur, j'ai toujours respecté l'honneur; j'ai dissipé ma fortune, mais du moins je n'ai pas à me reprocher d'avoir jamais manqué à mes engagements. Il y a deux ans, j'ai rencontré un homme que j'avais connu au temps de mon opulence ; il est venu à moi, il m'a nommé encore son ami. Je lui ai conté mes peines ; il m'a offert sa bourbe et m'a prêté douze cents francs. Vous prendrez, me dit-il, tout le temps que vous voudrez pour me les rendre. Hélas ! une longue maladie
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m'empêcha de rien gagner; cependant mon créancier ne me demandait rien, mais ce brave homme, qui est maintenant dans le commerce, a fait lui-même de mauvaises affaires et éprouvé plusieurs faillites. Il y a deux mois il est venu savoir si je pouvais le rembourser, cela m'était impossible... Il ne m'a fait aucun reproche et n'est plus revenu ; mais j'ai appris hier qu'un créancier barbare l'a fait mettre en prison pour une somme de mille francs : cette nouvelle m'a désespéré! Si j'avais payé ma dette, cet honnête homme jouirait encore de sa liberté. Hélas Y j'ai fait le malheur de tous ceux qui se sont intéressés à moi!.. Mon Anna se prive de tout pour son père... Ah ! monsieur, dois-je encore conserver une existence qui est un fardeau pour moi?
Auguste a tiré son portefeuille de sa poche ; il y prend trois billets de mille francs qu'il met dans la main du vieillard en lui disant : — Payez les douze cents francs que vous devez, et avec ce qui vous restera, achetez un petit établissement à votre fille. Je suis persuadé que maintenant des jours plus heureux luiront pour vous.
Le vieillard ne sait s'il est le jouet d'un songe : ce qui lui arrive lui semble tellement extraordinaire, au'il n'ose encore se livrer à sa joie. Il regarde tour à tour Dalville et les billets de banque que celui-ci lui a mis dans la main; il ne peut que balbutier :
— Mon Dieu ! se pourrait-il?... Ce bonheur inattendu !...Bon jeune homme !... Pardon, monsieur!... Mais vous êtes donc un ange que le ciel envoie vers nous !...
— Non, je ne suis point un ange ! dit Auguste en souriant, j'ai, au contraire, toutes les faiblesses des mortels, mais je me trouve heureux de pouvoir, avec si peu de chose, être utile à deux infortunés.
— Mais, monsieur, cette somme est considérable!...
— Elle ne saurait payer la leçon que vous venez de me donner.
— Comment!
— Adieu, monsieur, il est bien tard, livrez-vous au repos, vous en avez besoin, et j'espère que vous allez en goûter un plus doux.
— Eh quoi! vous voulez déjà nous quitter!... Ah ! laissezmoi apprendre à ma fille ce que ie vous dois. Permettez-lui de
remercier aussi notre bienfaiteur. Ah ! vous ne connaissez pas *non Anna, aussi belle que bonne... Sa vue vous fera sentir tout -ce que vous avez fait pour moi en me donnant les moyens de rendre heureuse cette chère enfant!...
Le vieillard se dirigeait vers le cabinet, Auguste l'arrête en lui disant à voix basse :
— Je vous en prie, ne la réveillez pas... Une autre fois je la verrai... ne troublez pas son sommeil.
— Vous le voulez, monsieur... je vous obéis; mais, de grâce, votre nom ! que je sache à qui je dois.,.
— Je vous le dirai demain.
— Le mien est Dorfeuil, monsieur; je veux que vous connaissiez celui que vous rendez à la vie, à l'honneur.
Auguste se dérobe aux remerciments du vieillard, et sort enfin de cet asile où il a porté îa joie et le repos. Il descend gaiement les cinq étages, et, plus content qu'il ne l'a jamais été, se dit : — Voilà deux personnes que j'ai sauvées du désespoir... et, pour cela, je n'ai qu'à me figurer que Deslival m'a emporté mille écus de plus.
De retour à son cinquième, Auguste se couche aussi et ne se réveille que tard dans la matinée.
— Il me semble , mon lieutenant, que vous n'avez pas ma' dormi dans votre nouveau logement? dit Bertrand en entram dans la chambre d'Auguste.
— En effet, je crois que je n'ai jamais si bien reposé à mon premier.
Cependant l'ancien caporal voit avec étonnement que son maître ne se met pas une seule fois à la fenêtre ; à la fin de la journée, il lui en témoigne sa surprise.
— Est-ce que notre vue ne vous plaît déjà plus . mon lieutenant ?
— Non, mon ami, j'ai réfléchi... et je pense qu'il est dangereux de voir chez les autres.
— Il me semble cependant que vous aviez aperçu de jolies petites choses, mon lieutenant?
— J'en ai vu aussi de fort tristes... Tout bien considéré, je crois qu'il vaut mieux ne pas s'occuper de ce qui se passe chez ses voisi*s.
Auguste avait une autre raison pour ne plus se mettre à sa fenêtre : il ne vou ait pas être aperçu dn vieillard, qui l'aurait
reconnu, et chez lequel il ne voulait plus retourner. Auguste savait que la fille du pauvre Dorfeuil était charmante; il redoutait sa propre faiblesse, et ne voulait point s'exposer à gâter sa bonne action.