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Schtrack a porte Denise dans sa loge; la petite, en perdant connaissance, a laissé tomber le sac qu'elle tenait à la main; le sac s'est crevé, les pièces de cent sous roulent dans la cour, et Schtrack , fort embarrassé parce qu'il est seul en ce moment, court de Denise aux écus,des écus à sa pipe, en s'écriant : — Sacrelié !... cette betite qui fient chistement se troufer mal quand mon femme y être bas!... Allons, voilà mon bibe qui s'éteint... les écus qui roulent... sacretié !
Heureusement pour le vieil Allemand et pour Denise qu'une dame entre alors dans la maison. C'est mademoiselle Virginie, qui venait demander à déjeuner à Auguste, et qui, en apercevant les écus épars dans la cour fait un mouvement de surprise en disant :
— Ahl mon Dieu! quel luxe!... on jette de l'argent parles fenêtres, ici!... J'arrive à propos, moi...
— Touchez bas, touchez bas! crie Schtrack de sa loge; c'était à c'te betite qui foulait bas oufrir les yeux...
— Eh bien! vieil Allemand, est-ce que j'y touche à tes tcus?... Est-il malhonnête, ce méchant Suisse!... Pour qui me prenez-vous, monsieur l'Helvétique?... De quelle petite parle- )-il donc?...
En disant cela, Virginie s'est approchée de la loge du porter, et elle pousse un cri de surprise en apercevant la jeune [lie de Montfermeil, que Schtrack arrose de vinaigre.
— C'est Denise!... c'est ma pauvre Denise! dit-elle en courant repousser Schtrack et en prodiguant des soins à la petite.
— Pauvre Denise!... elle était bas bauvre, bisque che vous dis que c'est à elle le sac d'écus, dit Schtrack en retournant ilans la cour reprendre sa pipe et ramasser l'argent.
Les soins de Virginie parviennent bientôt à faire revenir Denise, qui en ouvrant les yeux les porte sur Virginie, et s'écrie en sanglotant :
— Ah! madame, il est parti 1
— Qui donc, ma chère amie?...
— Monsieur Auguste...
— Auguste est parti?... bah!... mais il reviendra, sans doute?
— Oh 1 non, madame!... je ne le reverrai plus!... Il est allé bien loin...
— Dites donc, l'Allemand, est-ce vrai qu'Auguste soit parti de Paris?
— Foui, foui... il être allé faire le tour du monde avec Pertrand.
— L? tour du monde!... Ah! mon Dieu!., et moi qui vpnait lui deminder à déjeuner!.., Allons, ma petite Denise, ne pleurez pas comme ça... Pauvre enfant! elle me fait de la peine.,. Vous aimiez donc Auguste, ma chère amie?
— Oh! oui, madame!
— Là! voyez-vous, elle l'aimait!... Je m'en doutais!... Et il vous avait juré qu'il vous aimait aussi, sans doute, car ces coquins d'hommes, ça jure comme si ça disait bonjour!
— Non, madame; M. Auguste ne m'aimait pas... j'en sois bien sûre!...
— Alors, vous êtes bien bonne de le pleurer!...
— Ah! je ne puis pas m'en empêcher.
— Oh ! je sais bien que c'est plus fort que soi. Je connais ça ! j'ai passé par là. Il y a des gens qu'on s'obstine à aimer. Et vous étiez venue à Paris pour le voir?
— Oui, madame, et pour lui remettre cet argent. Quand vous êtes venue me voir il y a trois semaines, vous nous avez appris que M. Auguste était ruiné! car je l'ignorais.
— Oui, oui, je me rappelle; et j'ai fait le revenant, et sans votre caniche qui m'a mordu le mollet, je mettais tout le village en l'air.
— L'été dernier, M. Auguste m'a remis mille écus pour le petit Coco, mais il était riche alors; aujourd'hui qu'il ne l'est plus, j'ai pensé que je devais lui rendre cette somme. Nous l'avions employée à faire élever une maisonnette, faire planter un jardin; mais j'ai fait comprendre à ma tante que nous ne dirions pas à M. Auguste que nous avions employé l'argent. 3fa tante est bonne aussi. D'ailleurs, ce n'était que faire notre devoir. A\ ant achevé hier de compléter la somme, je suis partie pour apporter bien vite l'argent. J'étais venue seule afin que rien ne retardât sa marche, et cependant j'arrive encore trop tard ! Il est parti, et pour ne plus revenir !
Denise recommence à pleurer, tandis que Schtrack revient avec le sac, qu'il lui présente en disant :
— Il en blus manquer un seul ; comptez, mamzel
— Hélas ! que vais-je en faire maintenant? C'était à lui cet argent, dit D mis -.
— Vous le reprendrez; ma petite, on n'en a jamais d* trop
répond Virginie tandis que Schtrack tient toujours le sac en répétant :
— Comptez, mamzelle, s'il vous blait.
— Eh ! tu vois bien qu'on ne veut pas compter, vieil entêté, dit Virginie. D'ailleurs on sait bien que l'Allemand est honnête-
— C'est égal, comptez toujours, mamzelle, si vous blait. Virginie se décide à compter l'argent, sans quoi Schtrack ne
les laisserait pas tranquilles. Pendant ce temps, Denise dit au portier :
— Monsieur, lorsqu'il est parti, M. Auguste avait-il l'air bien triste?
— Triste? non, mamzelle, il était beaucoup fort content de s'en aller, à ce qu'il disait.
— Je parie qu'il est allé toucher un héritage, dit Virginie, et c'est pour cela qu'il sera parti si vite. Vous a-t-il dit ça, l'Allemand ?
— Non, lui bas barler héritache, mais lui afait fendu tous ses meubles ?
— Qu'est-ce que vous dites? Il a fendu tous ses meubles? Il avait donc le transport?
— Che vous dis qu'il afait fendu tout bour faire de l'argent.
— Ah! vendu ses meubles! Expliquez- vous donc? Avec son français de Zurich !
— Vous voyez bien, dit Denise, qu'il était malheureux, puisqu'il a vendu tout ce qu'il avait!
— Ça ne prouve rien, ma chère amie; d'abord, puisqu'il quittait Paris, il n'avait plus besoin de meubles ; ensuite, il y a des gens qui se mettent par goût en garni : moi, j'ai vendu mes meubles quatre ou cinq fois, et cependant je restais à Paris : ça se voit tous les jours. Mais enfin, de quel côté est-il allé, ce jeune homme? Est-ce qu'il ne vous l'a pas dit, monsieur le Suisse?
— Si fait, il être allé faire le tour du monde.
— Eh ben? voilà une jolie adresse! Écrivez donc : A monsieur un tel, qui fait le tour du monde ! Et il a emmené Bertrand avec lui ?
— Foui, et chen être pien fâché, barce que Pertrand il commençait à travailler choliment!
— Bertraûd travaillait? et à quoi donc?
— A faire des quilotes, des bantalons ; c'était moi qui lui avais montré.
— Mon cher ami, je crois que vous rêvez dans ce moment-ci. Bertrand, le vieux soldat, le fidèle serviteur d'Auguste, faisait des culottes?
— Comme un cheval.
— Vous êtes fou !
— Eh non, non, Pertrand il travaillait, II bassait toutes les nuits à l'oufrage, et mon femme disait à moi qufc c'était bour aider son maitre qui mangeait tout.
Virginie reste muette, et Denise s'écrie
— Je ne vous comprends que trop, moi! Ce bon Bertrand! je savais ben que c'était un brave homme ! il travaillait pour aider M. Auguste, qui sans doute n'en savait rien.
— Oh foui, lui devait coudre mon langue si che disais un mot de za !
— Eh bien! madame, si M. Auguste n'eût pas été sans ressources, est-ce que Bertrand aurait travaillé, passé les nuits?
— Ma foi, ma chère amie, je n'y comprends plus rien. La dernière fois que j'ai rencontré Augusfe, il m'a encore fait prendre un quart de punch, et cependant il devait déjà demeurer à son cinquième; il est vrai qu'il avait si bon cœur, il était si généreux! Allons, la voilà encore qui pleure! Ma chère Denise, vous vous ferez venir les yeux comme un lapin ; et ça ne fera pas revenir Auguste. Pauvre enfant, comme elle l'aime! ces mauvais sujets ont de la poudre de perlinpinpin pour faire comme ça des passions. Calmez-vous donc, Denise, il reviendra, il n'est pas parti pour toujours. Vous le reverrez, j'en suis certaine ; et quand il saura combien vous l'aimez, je veux qu'il vous aime, qu'il vous chérisse; je lui dirai, moi, la peine, les tourments qu'il vous a fait éprouver; je lui dirai combien vous êtes bonne, douce, gentille. Allons, ne pleurez plus; embrassez-moi, Denise; Auguste vous aimera, car vous le méritez bien.
Virginie était vivement émue, la douleur de Denise l'avait attendrie; pour la première fois, depuis bien longtemps, des pleurs véritables coulèrent de ses yeux en pressant la jeune fille dans ses bras.
Ce qui calme le plus vite les infortunés, c'est de voir qu'on partage leur peine. Denise écoute les prières de Virginie; elle
DE MOXTFEhUElL. S6?
9'etfoi'ce de rappeler son courage, elle essuie ses yeux, se lève, et dit en poussant un gros soupir :
— Je vais donc retourner à mon village.
— Oui, ma chère amie, c'est le plus sage.
— Mais s'il revenait, madame ?
— Eh bien! je vous le ferais savoir, j'irai vous le dire; je vous promets de faire tout mon possible pour avoir de ses nouvelles.
— Ah ! madame, que vous êtes bonne.
— Eh! non, c'est vous qui êtes une petite fille à mettre sous verre.
— Monsieur le portier, dit Denise, si vous entendez parler de M. Auguste, n'oubliez pas de demander où il est, de vous informer où l'on pourrait lui écrire.
— Foui, mamzelle.
— Soyez tranquille, ma petite Denise; je viendrai souvent m'informer à l'Allemand s'il sait quelque chose. C'est un bon enfant, quoiqu'il fume toujours, que monsieur... Comment vous nomme-t-on?
— Schtrack.
— Schtrack! Ah! ce nom!... Schtrack!... Je crois qu'en allemand ça veut dire une polissonnerie. C'est égal, au revoir, monsieur Schtrack. Venez, ma petite, je vais vous reconduire jusqu'à la voiture.
Denise quitte la demeure d'Auguste, et, appuyée sur le bras de Virginie, regagne le bureau des voitures en tenant le sac d'argent qu'elle est obligée de reporter au village. Virginie lui offre de faire la route avec elle, mais la jeune fille la remercie; et, après l'avoir priée de tâcher d'avoir des nouvelles de celui qu'elle espérait trouver à Paris, elle monte en voiture, et fait tristement la route qui la ramène à Montfermeil en se disant : — Hélas 1 je ne suis pas heureuse dans mes voyages à Paris.