I.IV. 338. — PAUL Dl ROCK. — ÉD. ï. ROOFP BT C»«. UV
Les dernières heures qui lui restent à passer dans la maison
semblent s'écouler avec plus de rapidilé!... Toute à ces pensées, elle ne
I pas encore occupée des apprêts de son départ...
Minuit sonne à rhorlog-e du village et la jeune muette est encore
!a chaise, prés du berceau de son fils, dans la situation où le comte
l'a laissée.
Le triste son de la cloche la tire de sa rêverie : elle se lève, fait un r paquet de quelques hardes; ses apprêts sont bientôt terminés, i]
reste encore plusieurs heures de nuit. Cherchera-t-elle le repos?... non;
elle sait que ce serait en vain!... mais quelle pensée fait battre son i'?... tout dort dans la maison; si elle profitait des derniers instants
qui lui restent pour se rapprocher de lui!
Elle ne veut pas le voir, elle sait que ce serait manquer à la pro- -e qu'elle a faite au comte et à ce qu'elle doit à sa bienfaitrice. Mais sans que Frédéric le sache, elle peut aller lui dire un dernier u; elle sait où sont les fenêtres de son appartement, elle verra le ur où il repose; il lui semble qu'elle partira moins malheureuse
et que, dans son sommeil, Frédéric entendra ses adieux.
Qœ\:r Aune ne balance plus : elle place sur un siège les paquets He vient de faire, puis pose dans la cheminée la lumière qui éclaire
son appartement.
Son fils dort d'un sommeil profond, elle le regarde., elle verse des es sur son berceau, elle pense qu'elle va bientôt l'éloigner de son
père.
Aucun bruit ne se fait entendre, elle sort doucement du pavillon; la
nuit est obscure... mais elle connaît le jardin, ses pieds effleurent à
peine la terre.
Semblable à une ombre légère, elle fuit rapidement dans les allées
qu'il lui faut parcourir, elle est enfin devant la maison C'est sur la
droite, au premier, qu'est l'appartement de Frédéric; elle se met à lix devant ses fenêtres... elle tend ses bras vers lui... elle lui
adresse ses derniers adieux!...
Baignée de larmes, soutenant sa tête sur une de ses mains, mais ne
pouvant détourner les yeux du séjour où elle sait qu'il habite, sœur Anne
se livre à son désespoir, à son amour, à ses regrets... depuis longtemps
elle est sortie du pavillon... le temps s'écoule... elle ne peut s'arracher de
celle place... il faut pourtant la quitter.
L'infortunée fait un dernier effort... elle se lève... elle s'éloigne le
cœur brisé... elie marche en chancelant dans les allées, elle peut à peine
étouffer ses sanglots... Tout à coup une lueur très vive brille dans le
jardin, sœur Anne lève les yeux... elle ne conçoit pas d'où peut provenir celte clarté... elle s'avance... la lumière devient plus éclatante... l'obscurité de la nuit a fait place à une effrayante clarté... c'est le feu dont les flammes éclairent les détours du jardin.
A cette idée, saisie d'une terreur inattendue, sœur Anne ne marche plus... elle court... elle vole vers le pavillon... les flammes sortent en tourbillons des fenêtres du premier.
Un cri affreux s'échappe du sein de la jeune mère ; elle ne voit plus que son fils, qu'elle a laissé dans cet appartement, son fils, que les flammes vont dévorer...
Dans son désespoir elle a retrouvé ses forces... elle est au pavillon, une fumée épaisse remplit l'escalier... une mère ne connaît aucun danger^il lui faut son enfant... elle monte... elle cherche... elle ne trouve plus la porte. que la fumée lui dérobe et que ses mains tremblantes demandent en vain... enfin la flamme la guide... elle pénètre dans l'appartement... tout est en feu.
Yn paquet de hardes avait roulé jusqu'à la lumière, la flamme s'était rapidement communiquée à tous les objets. Sœur Anne court au berceau que le feu allait atteindre... elle tient son enfant... elle veut sorlir... elle ne voit plus par quel côté il faut se diriger...
Déjà les flammes l'entourent... ses jambes sont meurtries... elle veut appeler, elle se sent mourir... En ce moment sa voix, cédant à un nouvel effort de la nature, a rompu les liens qui l'enchaînaient... l'infortunée tombe en prononçant distinctement :
— Frédéric, viens sauver ton fils !...
Mais les flammes du pavillon ont été aperçues par les habitants de la maison, dont plusieurs ne pouvaient trouver le repos. Fré ! ayé,
sort de son appartement en appelant de tous côtés. Chacun se lève, se hâte : — Le feu est au pavillon! tel est le cri général.
On y court; mais Frédéric a devancé tout le monde, il a bravé la mort pour pénétrer jusqu'à sœur Anne ; il entre dans l'appartement peu d'instant après qu'elle a perdu connaissance : d'un bras il l'enlève, de l'autre il tient son fils... il traverse les flammes... il est dans le jardin... il lésa sauvés tous deux.
A la aouvelle du danger, tout le monde a suivi Frédéric. Const. n'a pas été la dernière à voler sur les pas de son époux. C'esl elle qui reçoit sœur Anne dans ses bras, qui lui prodigue tous les secours, el la mil transporter évanouie dans son appartement. Tout le m ade entoure la jeune mère, dont le corps porte I 3 empreintes du feu; mais son fils n'a point souffert, et on attend avec impatience qu'elle rouvre les yeux : le lui présenter.
Enfin un soupir s'échappe de sa poiirine... ses yeux renaissent à la lumière... Constance lui présente son enfant... — Mon fils!... s'écrie sœur Anne en couvrant l'enfant de baisers.
Ces mots ont jeté tous les assistants dans la plus grande surprise. Ils écoutent encore, ils regardent sœur Anne, ils doutent s'ils ont bien entendu.
— 0 mon Dieu! dit la jeune mère, ce n'est point un songe... vous m'avez rendu la parole... Ah! Frédéric! je pourrai donc te dire combien je t'aimais... combien je t'aime encore!...
« Ah! madame, pardonnez-moi... mais je sens que je ne jouirai pas longtemps de cet organe qui m'est rendu... Tout ce que j'ai souffert aujourd'hui a éteint mes forces... je vais mourir., mais mon fils est sauvé... Ah!... ne me plaignez 'pas !...
L'infortunée a fait un grand effort pour prononcer ces mots; ses yeux s'éteignent, sa main se glace, déjà une pâleur effrayante couvre son visage.
Frédéric tombe à genoux devant elle : il baigne de ses larmes la main qu'elle lui abandonne.
Le comte est abîmé dans sa douleur; Constance cherche en lui montrant son fils à la rappeler à la vie. Chacun prend part à cette scène déchirante, et celui qui n'a jamais versé de pleurs, Dubourg, en soutenant la tête de sœur Anne, ne peut retenir ses sanglots.
— Pourquoi me pleurer?... dit sœur Anne en faisant un dernier effort; je ne pouvais être heureuse... mais je meurs plus tranquille... Cardez mon fils... madame... il est si bien dans vos bras!... vous serez sa mère... Adieu, Frédéric... et vous... son père...
« Ah! pardonnez-moi de l'avoir tant aimé !...
Sœur Anne jette un dernier regard sur Constance, qui presse le petit Frédéric dans ses bras, et ferme les yeux en souriant à son fils.