CATASTROPHE
Sœur Anne et son fils habitent toujours le pavillon du jardin. La jeune muette n'en sort que rarement, et ce n'est que pour se promener dans les allées qui l'entourent. Elle n'approche plus de la maison; elle craint de rencontrer encore Frédéric, quoique son cœur brûle toujours pour lui des mêmes feux.
Mais l'époux de Constance n'ose plus approcher du pavillon; la conduite de sa femme, depuis le jour où il a pressé la jeune muette dans ses bras, ne lui laisse plus douter que ce ne soit elle qui ait poussé ce cri dont il a cherché en vain l'auteur.
Si Constance l'a vu aux pieds de sœur Anne, que doit-elle penser de ses promesses? Sans doute, maintenant, elle ne se croit plus aimée uniquement.
Souvent il est tenté de se jeter à ses pieds, de lui assurer qu'il
l'adore toujours; mais il faudra donc avouer qu'il a manqué à sa parole,
et si sa femme ne le savait pas!... Dans cette incertitude Frédéric se tait,
espérant, à force de soins, chasser les soupçons qui dévorent en secret
Constance,
Alme de Montreville ne sort point de la maison ; elle ne va plus au jardin. Ses traits sont abattus, ses joues décolorées; vainement elle tache de sourire, la tristesse qui la mine perce dans toutes ses actions. Elle est toujours aussi douce, aussi bonne ; elle parait sensible aux attentions de son mari, s'apercevant qu'il ne va plus au jardin, souvent elle l'engage à s'y promener.
— Pourquoi veux-tu que je te quitte? lui dit Frédéric; puis-je être mieux ailleurs qu'auprès de toi ?
Constance lui serre tendrement la main, et se détourne pour cacher une larme. Elle a sans cesse devant les yeux la scène du bosquet; elle voit toujours son mari pressant sœur Anne contre son sein; elle ne croit plus posséder sa tendresse, et se persuade qu'il est malheureux de ne plus voir la jeune muette, mais que c'est pour son repos qu'il se sacrifie
Cette pensée cruelle livre son cœur à mille tourments d'autant plus pénibles qu'elle s'efforce de les cacher.
— Cela ne peut cependant pas rester comme cela, dit souvent Dubourg à Frédéric. Ta femme change à vue d'œil ; la pauvre muette est d'une tristesse à fendre le cœur... Morbleu ! si ces deux femmes restent ensemble, elles ne tarderont pas à périr de consomption.
— Que puis-je [faire ? le sort de sœur Anne n'est-il pas entièrement entre les mains de Constance? Lorsque je vais pour lui en parler, elle me ferme la bouche, ou déclare de nouveau qu'elle ne veut plus l'éloigner.
— C'est en effet fort embarrassant, dit Ménard, et si j'étais à la place de mon élève, je sais bien ce que je ferais!...
— Que feriez-vous? s'écrie Dubours:.
— Pardieu! je ferais comme lui, je ne saurais à quoi m'arrêter. Un événement fort simple devait tout changer dans la demeure de
Frédéric : un matin, le comte de Montreville, que la goutte a enfin quitté, arrive à la maison de campagne de son fils.
Dubourg, quoiqu'il ne sache pas que le comte connaît sœur Anne, est satisfait de son arrivée, parce qu'il ne doute pas que sa présence ne force Frédéric à prendre un parti.
Celui-ci est vivement troublé en voyant son père, avec lequel il n'a encore eu aucune explication. Lui dira-t-il la vérité? lui apprendra-t-il que la jeune muette habite sa maison?...
Mais avant qu'il se soit trouvé seul avec le comte, Constance lui fait promettre qu'il ne parlera pas à son père de sœur Anne, car elle croit que le comte ignore la faute de son fils, et elle ne veut pas qu'il en soit instruit.
De son côté, le comte de Montreville est depuis longtemps inquiet sur le sort de la jeune femme qui lui a sauvé la vie. Son dernier messaurr lui a appris qu'elle a quitté la ferme pour se rendre à Paris ; le comte, ne la voyant point, l'a fait inutilement chercher dans celte ville; il ne conrnii pas ce qu'elle peut être devenue.
En arrivant chez son fils, le comte est frappé de la trisl<-s«u> et de l'abattement de Constance; il s'informe avec intérêt de la cause de changement; la jeune femme veut en vain lui donner le change, en prétextant une indisposition; le vieillard est observi t nr, il s'aperçoit qu'on lui cache un mystère, et se promet de le découvrir. Son fils est embarr près de lui, M. Ménanl l'évite comme - il craignajl de recevoir encore quelque réprimande; Dubourg seul paraît charmé de son arrivée : tout semble annoncer qu'il se passe dans la maison quelque cl; d'extraordinaire.
Comme Constance; sait que M. de Montreville a l'habitude, lorsqu'il vient à Montmorency, d'aller souvent lire dans le pavillon du jardin, elle se hâte de lui apprendre qu'elle y a logé une jeune femme et son (ils, dont elle prend soin.
Le comte n'en demande pas davantage ; il est loin de se douter que cette jeune femme est celle qu'il cherche aussi depuis longtemps : ce n'est pas chez son fils qu'il croit la retrouver.
Le lendemain de son arrivée, le comte, suivant son habitude, se lève de grand matin et se dirige vers le pavillon du jardin; ce n'est que lorsqu'il est prêt d'y entrer, que, se rappelant ce que Constance lui a dit la veille, il s'éloigne, et va diriger sa promenade d'un autre côté. Mais à peine a-t-il fait quelques pas, qu'un enfant sort du pavillon et court vers lui; bientôt une autre personne s'est emparée d'une de ses mains qu'elle presse contre son cœur...
Le comte de Montreville ne peut revenir de sa surprise en se retrouvant entre la jeuDe muette et son fils.
Sœur Anne avait aperçu de sa fenêtre le comte se dirigeant vers le pavillon; elle l'avait sur-le-champ reconnu; les traits de son protecteur étaient gravés dans sa mémoire; elle avait couru sur ses pas au moment où il allait s'éloigner.
La jeune muette témoigne au comte tout le plaisir qu'elle éprouve à le revoir; celui-ci est longtemps à pouvoir se remettre de son étonnemerrt.
— Vous ici ! lui dit-il enfin ; et qui vous y a reçue ? Savez-vous que la jeune femme qui vous a donné asile est l'épouse de Frédéric, de votre séducteur?
Sœur Anne lui témoigne qu'elle le sait, qu'elle a vu Frédéric, et que c'est Constance qui veut qu'elle habite ce pavillon.
Chaque instant redouble la surprise du comte. Ne pouvant obtenir de la jeune muette tous les éclaircissements qu'il désire, il brûle cie voir son fils. — Rentrez dans ce pavillon, dit-il à sœur Anne, vous ne tarderez pas à le'quitter... Vous n'y êtes restée que trop longtemps, allez, pauvre enfant, je vous reverrai bientôt.
Sœur Anne obéit; elle rentre avec son fils, que le comte ne peut s'empêcher d'embrasser tendrement.
Frédéric redoutait ce qui venait d'arriver ; il tremblait que son père ne rencontrât sœur Anne, et se disposait à aller lui dire la vérité, lorsque le comte parut devant lui; son front sévère lui annonce qu'il n'est plus temps de le prévenir.
— Je viens de voir la personne qui loge dans le pavillon du jardin,
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dil le comte en regardant son fils attentivement; je ne m'étonne plus de la tristesse, du changement que j'ai remarqués dans toutes les manières de votre épouse.
« Malheureux ! voilà donc la récompense de tant d'amour!... de tant de vertus! Vous souffrez que celle que vous avez séduite loge sous le même toit que vptre femme !
— Je ne suis point coupable, répond Frédéric, etil raconte à son père comment, pondant son absence, sa femme a recueilli la jeune muette et son enfant; comme elle s'est attachée à cette infortunée, et tout ce qui s'est passé à son retour.
Le comte écoute en silence le récit de Frédéric. — Ainsi donc, lui ditil, votre femme sait tout !.. elle n'ignore point que vous êtes le séducteur de cette jeune fille, le père de son enfant... et elle veut qu'elle continue d'habiter votre maison?...
— D'abord, son intention était de l'éloigner... de la conduire elle-même, avec son fils, dans une de nos terres, où rien ne lui aurait manqué; le jour du départ était fixé.. .je ne sais ce qui a pula faire changer de résolution., elle ne veut plus que sœur Anne s'éloigne...
— - Et vous n'en devinez pas le motif?... Mon fils, cette conduite est trop extraordinaire pour ne pas être la suite de quelque raison secrète... Il n'est pas dans la nature qu'une femme qui aime, qui adore son mari, veuille garder auprès d'elle sa rivale, ou du moins celle qu'il a aimée. qu'il peut aimer encore.
« Mais Constance a une âme capable de tout sacrifier; elle s'immolerait à votre bonheur!... Devez-vous le souffrir?
« Ne voyez-vous pas le changement qui s'opère en elle? Elle vous cache ses larmes, mais elle ne peut vous cacher sa pâleur, la souffrance qui altère ses traits charmants; à chaque instant de la journée elle pense que vous êtes sous le même toit que la mère de votre (ils. que vous pouvez la voir, lui parler...
— Ah ! mon père ! jamais, je vous le jure...
— Je veux bien vous croire ; mais la position de voire femme est cruelle. I)es demain votre victime ne sera plus sous vos yeux.
— Quoi!... mon père...
— Blâmeriez-vous ma résolution?
— Moi! oh ! bien loin de là... Non, je sens tout ce que je. vous dois... Je n'ai pas besoin de vous recommander celte infortunée... et... mon fils...
— Non, monsieur, je sais ce que je dois faire... les intentions bien- Taisantes de votre épouse seront remplies... Et d'ailleurs pensez-vous que
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cette jeune femme me soit indifférente, que son fils n'ait aucun droit sur mon âme?...
« Parce qu'il n'éprouve plus les passions brûlantes de la jeunesse, croyez-vous mon cœur glacé pour tous les sentiments?... Laissez-moi rendre la paix, le repos à votre épouse, rendez-lui, s'il se peut, le bonheur, en redoublant près d'elle de soins et d'amour... C'est ainsi, Frédéric, que vous pourrez effacer votre faute, et me payer de tout ce que je veux faire pour sœur Anne et son fils.
Frédéric mouille de pleurs la main de son père. Le comte le quitte pour se rendre près de Constance; il ne Jui dit pas un mot concernant la jeune muette, mais en la regardant il l'admire, et sent qu'il la chérit encore davantage. Constance ne sait à quoi attribuer ces marques d'amitié que le comte, ordinairement si froid, se plaît à lui prodiguer; elle n'en devine pas la cause. Elle croit que le père de Frédéric ignore la faute de son fils.
Le comte a envoyé son domestique à Paris; il lui a donné ses ordres pour que le lendemain, au point du jour, une voiture et de bons chevaux soi ont à la porte du jardin.
Lui-même doit emmener sœur Anne, il se rend au pavillon pour lui apprendre ce qu'il a résolu.
Ces fréquentes allées et venues font présumer à Dubourg que le comte a quelques projets.
— Nous aurons du changement dans la maison, dit-il à Ménard ; puisse-t-il ramener le bonheur, le plaisir en ces lieux!...
— Il est certain que depuis quelque temps on n'est pas très gai, dit Ménard; Mme la comtesse soupire, mon élève est pensif, la jeune muette ne dit rien : vous-même, mon cher Dubourg, je ne vous reconnais plus.
— Eh ! comment voulez-vous que je sois gai lorsque je vois souffrir ceux que j'aime? Malgré ma philosophie, je ne suis point îndiiférent aux peines de mes amis.
— C'est comme moi, je m'en occupe toute la journée.
— Oui; mais cela ne vous ôte pas l'appétit.
■ — Voulez- vous que je me rende malade pour les égayer?
— Vous n'en prenez pas le chemin!... Vous devenez comme une boule!...
— Cet imbécile de cuisinier nous donne tous les jours du beefsteak; comment voulez-vous qu'on n'engraisse pas?...
— Je compte beaucoup sur l'arrivée du père de Frédéric; il a été au pavillon, il a vu sœur Anne, cela va changer, j'en suis certain...
— Ah! vous croyez que nous n'aurons plus de beefsteaks?
— Vraiment, monsieur Ménard, vous n'étiez pas né pour vivre en France; il vous fallait aller habiter en Suisse, où l'on mange toute la journée.
— Monsieur, je suis né pour vivre n'importe où; et quand vous faisiez le baron Potoski, vous saviez fort bien faire sauter notre caisse avec vos dîners de trois services; et je ne dirai pas de vous : Quantum mutatus ab Mol parce que je vous ai remarqué hier à table...
« Monsieur a mangé tout le thon, et je n'en ai plus trouvé quand j'ai voulu revenir.
— Le thon est très lourd, monsieur Ménard, cela ne vous vaut rien.
— Monsieur, je vous prie de ne plus vous mêler de ma santé, et de me laisser du thon à la première occasion. Vous verrez qu'à mon âge je ne pourrai pas me donner une indigestion si ça me fait plaisir!
Pendant que, dans la maison, chacun, se livre à ses conjectures, le comte traverse le jardin et entre dans le pavillon. Sœur Anne habite le premier étage; il est déjà nuit lorsque M. de Monlreville se dispose à lui apprendre ce qu'il veut faire.
Il s'arrête un moment avant de monter auprès de la jeune femme qui lui a sauvé la vie.
— Pauvre enfant, se dit-il, je vais l'affliger!... il faut l'éloigner de Frédéric... l'en séparer pour toujours... mais c'est un devoir que je .dois remplir, et son âme est trop pure pour ne point sentir qu'il faut rendre le repos, la vie à celle qui l'a sauvée, ainsi que son iils, des horreurs du besoin, et qui s'est plu à la combler de bienfaits.
Le vieillard pénètre dans l'appartement de la jeune ; à la vue
du comte, sœur Anne se lève et court au-devant de lui; on lit danyeux le respect, l'amour qu'elle ressent pour lui. M. de Monlreville en est attendri; il la considère quelques minutes en silence; mais il sent qu'il doit se hâter de l'instruire afin qu'elle soit prête le lendemain au point du jour.
— Mon enfant, lui dit-il, je vous l'ai dit ce matin, vous ne pouvez, vous ne devez pas rester plus longtemps en es lieux; votre présence v serait mortelle pour celle qui vous y a reçue; Constance chérit son époux, voudriez-vous lui ravir à jamais le repos, le bonheur?... Elle carie tourments qu'elle éprouve; mais j'ai lu dans le fond de son cœur. Vous ne voudriez pas conduire au tombeau celle qui vous a conservé votre fils.
Sœur Anne, par un geste expressif, annonce qu'elle est prête à .-e sacrifier pour Constance.
— Eh bien! reprend le comte, il faut partir, il faut fuir ces lieux... les fuir dès demain au point du jour... sans voir votre bienfaitrice... Je me charge de lui témoigner tout ce que votre cœur vous inspire pour elle... Vous ne devez revoir personne de cette maison, cela est inutile; il eu est une surtout... mais je n'ai pas besoin de vous faire sentir qu'il faut, au contraire, éviter avec soin de la rencontrer...
Sœur Anne est atterrée par ce discours.
Partir si brusquement, sans y être préparée! s'éloigner sans le voir et pour jamais!... Elle sent son courage l'abandonner, deux ruisseaux de larmes coulent de ses yeux.
Le comte s'approche d'elle, il lui prend la main.
— Pauvre petite! lui dit-il, ce départ subit vous afflige... mais il le faut; dans une semblable position, chaque instant de retard est un crime. Je vous arrache de ces lieux... mais j'ai le droit d'être sévère. Du courage, pauvre enfant... C'est le père de Frédéric que vous avez sauvé du fer des brigands, c'est lui qui vous demande de vous sacrifier encore pour le repos de son fils.
Ces mots l'ont sur la jeune mère tout l'effet que le comte en attendait; en apprenant qu'il est le père de son amant, elle tombe à ses genoux, et ses mains élevées vers lui semblent implorer son pardon.
— Relevez-vous, relevez-vous, dit le comte en déposant un baiser sur son front; infortunés!... ah! que ne puis-je vous rendre le bonheur!... Du moins une existence aisée sera désormais votre partage, et le sort de votre fils est assuré.
« Je vais vous conduire dans une ferme que je vous donne; une jolie maisonnette en dépend, vous y demeurerez, je vous entourerai de gens fidèles qui vous aimeront tendrement. Là, vous élèverez votre fils, j'irai souvent partager votre retraite, et avant peu, je l'espère, le calme, la paix, seront l'entrés dans votre cœur.
Sœur Anne écoute le comte, elle est prèle à lui obéir; elle n'espère plus goûter le bonheur, mais elle semble lui dire :
— Disposez de moi, je suis prête à suivre vos moindres volontés.
— Ainsi donc à demain, dit le comte; au point du jour je viendrai vous prendre; je veux que nous partions avant que personne soit levé dans la maison; une bonne voiture nous attendra à la porte du jardin. Faites tous vos préparatifs pour vous et votre fils... ils ne sauraient être longs, vous trouverez dans votre nouvelle demeure tout ce dont vous aurez besoin.
« Au revoir, chère enfant, du courage! au point du jour je serai près de vous.
Mais mon lil> est sauvé... ,1*. 376.;
Le comte est éloigné; sœur Anne esl seule, son fils dort, il est nuit, et c'est la dernière qu'elle doil passer auprès de Frédéric... il faut partir... le fuir pour toujours. Celle pensée l'accable... elle est immobile sur une chaise près du berceau de son enfant... une seule pensée l'occupe... il faut s'éloigner de celui qu'elle désirail tant retrouver, de relui qu'elle idolâtre, qui dans le bosquet a paru l'aimer encore... il faut le fuir! mais le repos, la vie de sa bienfaitrice exigent ce terrible sacrifice.