VISITE A MONTFERMEIL
Auguste, qui n'avait point de secrets pour son fidèle Bertrand, lui raconta la rencontre qu'il avait faite au bois de Romainville.
— Eh bien! mon lieutenant, dit Bertrand, Mmo Schtrack avait-elle tort en parlant du petit monsieur qui montait furtivement chez la voisine dès que vous étiez sorti?...
— Je croyais que Léonie m'adorait!
— Ça m'étonne, mon lieutenant; vous qui trompez si souvent ces dames, vous devriez vous méfier un peu plus de leurs serments d'amour.
— Au contraire, mon pauvre Bertrand, je t'assure que les plus fins en séduction se laissent tromper avec une facilité étonnante.
— Alors, ce n'est donc pas la peine d'être fin.
— Pour aimer beaucoup une chose, cela ne prouve pas qu'on la connaisse à fond.
— Il est certain que si on la connaissait parfaitement on l'aimerait
LA LAITIERE DE MO NTFERMEIL 139
peut-être moins : par exemple, j'aime le vin, je l'avoue; je reconnais bien quand il est bon, mais je ne peux pas toujours dire de quel pays il est.
— Moi, j'aime les femmes, j'apprécie leurs charmes, j'admire leurs grâces... mais leur cœur!... Ah! s'il se montrait de même à découvert, ce n'est pas toujours la plus jolie qui obtiendrait la préférence.
— Malgré ça, mon lieutenant, à votre place, je me défierais de ces airs précieux, et de ces voix toujours montées sur un ton de fausset, qui ne sortent jamais de la poitrine ; il .me semble qu'on ne parle pas franchement quand on a toujours l'air de chanter. Je me tiendrais aussi en garde contre les évanouissements, les pleurs et les soupirs étouffés.
— Eh! mon cher Bertrand, quand ces pleurs sont versés par de beaux yeux, quand cette voix part d'une jolie bouche, quand celle qui semble perdre connaissance développe un corps charmant, une taille bien prise, est-il donc si facile de résister? Non, il faut succomber... sauf à s'en repentir après.
— C'est just.e. Au fait, c'est comme moi; pour savoir si un vin est bon, il faut bien en goûter, et ce n'est jamais qu'avec le mauvais qu'on se fait du mal. C'est dommage que vous n'ayez pas fait la rencontre d'hier avant de payer le billet de deux mille francs!
— Ne pensons plus à cela.
— Non, ça sera seulement une leçon pour l'avenir.
— Bertrand, quand tu rencontreras Mme Saint-Edmond, je te recommande la même politesse qu'autrefois!
— Oh! soyez tranquille, monsieur, on est Français, et un ancien militaire connaître respect dû au sexe. Parbleu! s'il fallait regarder de travers toutes celles qui manquent à la consigne, on serait forcé de loucher Lrop souvent. Du moins, mon lieutenant, ça en fait toujours une de moins ; et nous pourrons mettre un peu d'ordre dans notre caisse, et...
— Oui, oh! je suis bien décidé à me ranger. Destival m'a encore parlé d'un placement avantageux. J'irai demain voir mon notaire, je réaliserai mes fonds. Ah ! à propos, tu payeras un petit mémoire de marchand de meubles qu'on te présentera ces jours-ii.
— Est-ce que vous en avez acheté, mon lieutenant?
— Ce n'est pas pour moi, c'est pour Virginie.
Bertrand se retourne en se mordant les lèvres, et se donne des coups de poing sur le front pour s'empêcher de parler et satisfaire sa colère. Auguste, qui s'aperçoit de la mauvaise humeur de son caissier, reprend en souriant :
— Allons, calme-toi, Bertrand, tu deviens vraiment d'une sévérité !...
— Moi, monsieur! je ne dis rien!
— Que diable! je suis riche, veux-tu donc que je me refuse tout plaisir?
— Je ne veux rien du tout, monsieur.
— Un homme, dans la position où je suis, doit-il mener la vie d'un petit commerçant à douze cents francs?
— Nous avons dépensé quarante mille francs l'année dernière, et votre revenu ne s'élève plus qu'à quinze mille ; en allant toujours comme ça. nous ne pouvons pas manquer de nous trouver comme des petits saint Jean.
— Non, je saurai cette année proportionner mes dépenses à mon revenu; mais ceci n'est qu'une misère. Cette pauvre Virginie!... elle est si drôle!
— Oh! oui, elle est drôle!... mais elle ruinerait un escadron de fournisseurs.
— Tu ne diras pas que celle-là a une voix de tête.
— Non, parbleu! oh! on entend bien que ça vient de la poitrine, et il faut qu'elle l'ait bonne, car elle en use diablement. Mille carabines! quel caquet !...
— Elle n'a ni l'air précieux ni les manières affectées.
— Oh! quant à cela, je conviens que c'est tout rond! au moins elle ne cache pas son jeu! Mais c'est égal, mon lieutenant, grondez-moi si vous voulez, je vous dirai encore que ces femmes-là ne devraient pas occuper tous vos moments... et que ça me fait de la peine de voir que vous n'êtes pas aimé comme vous mériteriez de l'être ; parce qu'au fond, vous êtes bon, vous avez des qualités, de la sensibilité ! ettout cela devrait vous faire sentir que ce n'est pas en courant toujours que... Voilà tout, mon lieutenant.
Auguste garde quelque temps le silence, et Bertrand, surpris de le voir rêveur, craint de l'avoir fâché, et n'ose plus souffler, lorsqu' Auguste lui dit enfin :
— Bertrand, je crois que tu as raison...
— Vraiment, mon lieutenant!... vous êtes de mon avis?
— Oui, je sens qu'un amour véritable, qu'un attachement sincère doit rendre plus heureux que tous ces caprices d'un moment. Mais, est-ce ma faute, si dans le monde il est si difficile de rencontrerun cœur sincère?
— Non, certainement!... ça n'est pas votre faute.
— ■ Si l'amour et l'amitié sont remplacés maintenant par la coquetterie et la fausseté?
— On n'aurait pas dû admettre de tels remplaçants!
Il verra uue autre jolie fille. (P. Mo.)
— Ah! mon pauvre Bertrand!... nous serions trop heureux si toutes les femmes étaient fidèles.
— C'est juste, nous serions trop heureux.
— Et pourtant tout serait alors d'une uniformité assommante dans le commerce* de la vie.
— Ah! vous croyez que cela ferait du tort au commerce?...
L1V. 263. — PAUL DE KOCK. -- ÉD. J. ROUFF KT Cie . LIV. 263
— Tiens, Bertrand, il faut prendre le monde comme il est!...
— INous y sommes bien forcés!
— Mais quand j'aurai trouvé une femme qui m'aimera pour moimême, qui sera incapable de me tromper, qui ne voudra plaire qm'à moi seul, alors...
— Alors, mon lieutenant?
— Ah! Bertrand, quel souvenir!... et j'ai pu l'oublier si longtemps !...
— Qui donc, mon lieutenant?
— Cette charmante Denise, cette jolie petite laitière de Montfermeil... Â.h! celle-là est sage, je le jurerais.
— Ce serait risquer beaucoup... vous la connaissez à peine... et depuis deux mois que vous ne l'avez vue...
— Bertrand, sais-tu pourquoi je ne suis pas allé la voir?
— C'est parce que vous l'avez oubliée.
— Oh! ce n'est pas seulement cela.,. J'ai eu un autre motif... tu vas rire ; eh bien! c'est que je crains de trop aimer cette petite tille.
— Alors, c'est très délicat de votre part.
— Oui, sans doute, car pourquoi chercher à séduire cette enfant, qui est sage, innocente, qui vit tranquille dans son village?
— Ce serait fort mal, monsieur. Il y a assez de filles qui se laissent séduire à Paris, sans aller encore en chercher dans les environs.
— Bertrand, selle mon cheval, et prends pour toi celui du cabriolet; dépêche-toi.
— Où allons-nous donc aller, monsieur?
— A Montfermeil, voir Denise.
— Comment? quand vous venez de dire...
— Je réfléchis qu'il n'y a aucun danger pour elle, cai elle ne m'aime pas.
— Vous croyez, monsieur?
— Elle me l'a dit plusieurs fois... Mais je veux voir Coco, mon petit protégé... ce pauvre enfant... je me fais une tête de l'embrasser; tu verras Bertrand, comme il est gentil... et des parents si misérables!... Bertrand, mets de l'or dans ta poche.
— Oh! tant que vous voudrez, mon lieutenant, pour soulager des malheureux, pour aider un orphelin... cane se regrette jamais, et ça fait cent fois plus de plaisir que quand il faut payer les tapissiers de la brune et les cachemires de la blonde.
Les chevaux sont prêts . Auguste et Bertrand sont en selte, et partent pour Montfermeil sur les dix heures du matin. A onze, ils ont déjà dépassé
le Raincy. Bientôt ils sont àLivry, puis ils tournent à droite, et ne tardent pas à apercevoir le village de Denise. Bertrand est en nage ; il n'a pas l'habitude de galoper comme Dalville et7 quoiqu'on soit au mois de septembre, la chaleur est encore excessive, Bertrand ralentit le pas de son cheval en faisant remarquer à Auguste que leurs coursiers ont besoin de souffler quelques instants ; mais, croyant reconnaître la route que Coco lui a fait prendre ej: qui mène à la chaumière de l'enfant, Auguste presse les lianes de sa monture en criant à Bertrand :
— Va toujours au village, je t'y retrouverai.
— Allons donc au village, se dit Bertrand en laissant aller son cheval au pas. Irai-je à l'auberge?... Demanderai-je la petite laitière?... non, je ne donnerai pas du lait à mon cheval, et cette jeune fille n'aurait pas sans doute de quoi nous nourrir toutes les deux... C'est gentil ce village; mais je ne vois pas plus d'auberge que dessus ma main.
Bertrand laisse aller son cheval au hasard; il passe devant plusieurs masures qui n'ont pas même un premier étage, et ne se soucie pas de s'arrêter dans de si pauvres gîtes; mais bientôt il se trouve devant un petit ruisseau bordé de saules, et une jolie petite maisonnette lui fait face Bertrand passe le ruisseau, et s'arrête devant la cour. Un petit garçon y joue avec une chèvre ; plus loin, une jeune fille bat du beurre, et, dans le fond, une femme âgée arrange des fruits dans une corbeille.
De dessus son cheval, Bertrand domine dans la cour, et regarde ce tableau champêtre. Tout à coup la jeune fille lève les yeux, aperçoit le cavalier de Montfermeil, et s'élance vers lui en criant ; — Je ne me trompe pas, c'est M. Bertrand... Et en même temps les yeux de la jeune fille regardent sur la route pour y chercher un autre cavalier.
Bertrand reconnaît Denise ; il lui fait un salut gracieux en disant :
— Par le grand Turenne, je ne pouvais pas m'arrêter plus à propos. Bébelle a un nez étonnant.
— Entrez donc, monsieur Bertrand, dit Denise dont les regards se portent toujours sur la route.
— Mam'zelle, vous êtes bien honnête; mais je cherche une auberge pour faire rafraîchir mon cheval et moi.
— Vous trouverez chez nous tout ce qu'il vous faut. Nous oe souffrirons pas que vous alliez ailleurs, n'est-ce pas, matante? Entrez, monsieur Bertrand.
Bertrand ne résiste pas aux politesses de la jeune fille. Il est étonné de s'entendre appeler par son nom, ne présumant pas que Dalville se soi! amusé à parler de lui à Denise. Pendant qu'il descend de cheval, la petite court à sa tante, et, pour qu'elle traité bien le nouveau venu, se hâte de
lui dire que Bertrand est le compagnon du monsieur qui a été si généreux pour Coco. La mère Fourcy se lève, et vient faire des révérences à Bertrand, qui ne devine pas la cause de tant de politesses.
On mène le cheval à l'écurie, l'enfant quitte sa chèvre pour aller regarder Bébelle, et Denise fait entrer Bertrand dans une salle basse et s'empresse de lui offrir du vin. Pendant ce temps, la mère Fourcy fait une omelette, parce que Bertrand a avoué qu'il mangerait bien un morceau.
Denise brûle d'envie d'avoir des nouvelles du jeune homme qui lui a recommandé Coco ; mais elle attend que sa tante ne soit pas présente pour en parler; elle ne sait comment questionner Bertrand, qu'elle croit envoyé par le beau monsieur pour avoir des nouvelles de l'enfant, et elle attend que Bertrand en parle le premier; mais comme celui-ci ne fait que boire et manger, Denise se décide à le questionner.
— Il vous a envoyé pour savoir si Coco ne manquait de rien? si j'avais fait un bon usage de l'argent qu'il m'a laissé, n'est-ce pas, monsieur?
Bertrand vide son verre d'un trait, et le replace sur la table avec force, en disant :
— Pour un petit vin de village, il n'est pas mauvais du tout.
— Est-ce que vous ne m'avez pas entendue, monsieur? reprend timidement Denise.
— Pardonnez-moi. mais vous seriez bien aimable de faire comme si je n'avais pas entendu, car je n'ai pas compris.
— Je vous demande si ce monsieur, ce jeune homme que j'ai vu avec vous, d'abord en cabriolet, puis à la campagne de Mme Destival.
— Vous voulez dire M. Auguste Dalville
— Ah! il s'appelle Auguste Dalville?
— Comment, vous ne saviez pas son nom, et vous savez le mien?
— C'est qu'il vous a nommé deux fois devant moi, dans la cour, et je n'ai pas oublié votre nom.
— Vous êtes bien honnête, mademoiselle.
— Et M. Auguste Dalville n'est pas venu avec vous aujourd'hui?
— Pardonnez-moi, il est ici près; il va venir bientôt.
— Il est ici, il va venir, dit Denise en sautant de joie ; et, pour cacher son émotion, elle reprend :
— Ah! c'est que, en vous voyant seul, j'ai cru que vous n'étiez plus avec lui.
— Est-ce que je quitterai jamais mon maître, mon bienfaiteur, un homme qui fait tout pour moi, et qui me nomme encore son ami? Mille baïonnettes! Non, ma belle enfant, ça ne se peut pas, je suis attaché à M. Auguste comme la poignée de mon sabre est attachée à sa lame ;
désormais rien ne saurait m'en séparer, à moins que lui-même... Mais je suis bien tranquille, quoique je me permette de le gronder un peu; il connaît le cœur de Bertrand.
Denise essuie quelques larmes d'attendrissement que lui fait verser le dévouement du vieux soldat; puis elle s'écrie, en prenant la main de Bertrand et la serrant dans les siennes :
— Ah! que c'est bien ce que vous dites-la, monsieur Bertrand? que c'est joli d'aimer quelqu'un comme ça!
— Est-ce que cela vous étonne? est-ce que vous pensiez que M. Auguste ne méritait pas d'être aimé ainsi?
— Je ne dis pas cela, monsieur, au contraire. Encore un coup, monsieur Bertrand.
— Volontiers, mam'zelle.
Denise était charmée d'entendre parler d'Auguste, et comme le vin rendait Bertrand très communicatif, il continua ; car, lorsqu'il parlait de son bienfaiteur, c'était comme le chapitre de ses campagnes, il n'y avait plus moyen de l'arrêter.
— Oui, jolie enfant, M. Auguste est un brave garçon, libertin, coureur, volage et dérangé, c'est vrai ! mais ça n'attaque pas le fond.
— Comment, monsieur..., il est tout cela! mais c'est bien mal d'être libertin, volage. Vous en disiez tant de bien tout à l'heure !
— Est-ce que j'en ai dit du mal, ma petite? Ne faut-il pas que les jeunes gens fassent des folies? Mais j'espère qu'avec mes conseils... Corbleu! si Schtrack connaissait ce petit vin-là... et puis quand on a chaud ça altère en diable.
— ■ Monsieur, il m'a semblé que dans la cour de Mmc Destival, pendant que M. Auguste me parlait, vous m'aviez dit à l'oreille : Prenez garde à vous!
— C'est possible, mon enfant, c'est très possible. Ecoutez, mademoiselle Denise, vous êtes gentille...
— Vous êtes bien honnête, monsieur Bertrand.
— Non, oh ! je vous dis ça franchement ; vous avez l'air sage... et ça serait dommage de vous laisser attraper. Mon mailre est un brave garçon, mais dès qu'il voit un joli minois, il prend feu comme de la poudre ! c'est plus fort que lui. Il va vous jurer que ça durera toujours... mais au premier village où il verra une autre jolie fille, il s'enflammera et il en jurera autant.
— Ah ! c'est bien vilain cela.
— Non, c'est une maladie de jeunesse, ça lui passera ! . . . Vous pensez bien qu'à Paris je ne suis pas sans cesse derrière lui pour avertir les jolis
minois auxquels il en conte ; d'ailleurs, dans les grandes villes, les filles s'v connaissent assez pour n'avoir pas besoin d'avertissement. Mais quand, par hasard, je vois mon lieutenant s'adresser à une enfant qui m'a l'air sage et honnête comme vous, alors je lui glisse dans l'oreille un lésrer: Prenez srarde à vous !... et si ca ne la sauve pas, du moins ça n'est pas ma faute.
Denise ne répond rien, elle réfléchit à ce que vient de lui dire Bertrand; celui-ci s'essuie le front avec son mouchoir, boit un coup et reprend :
— Au reste, la preuve que M. Auguste est un brave jeune homme, c'est que quand il réfléchit, il ne fait pas de sottises. Par exemple, il vous a trouvée à son goût; eh bien, il n'est pas revenu vous voir ; il m'a dit que c'était de peur de trop vous aimer.
— De trop m'aimer ! s'écrie Denise ! Quoi ! monsieur, il a dit cela... Il m'aime donc ?
— Pas du tout, ma belle enfant ; c'est-à-dire pas plus que les autres. Mais il aurait cherché à vous séduire par habitude, et vous l'auriez peutêtre écouté : car il est joli garçon, et il a une telle manière de dire qu'il aime, qu'il le ferait croire à une femme de soixante ans.
— Et c'est pour cela qu'il ne venait pas? reprend Denise en soupirant.
— Oui ; mais aujourd'hui il s'est rappelé que vous lui aviez dit que vous ne l'aimiez pas... alors il est venu...
— Je ne lui ai pas dit ça, monsieur Bertrand.
— Non... alors il a eu tort de venir...
— Je ne vous dis pas non plus que je l'aime...
— Tant mieux pour vous, mam'zelle Denise ; car ça serait vous préparer des chagrins.
— D'ailleurs, est-ce qu'une villageoise peut aimer un beau monsieur de la ville?
— Je ne sais pas si ça se peut, mais je sais que ca se voit quelquefois.
— Rassurez-vous, monsieur Bertrand, je n'aurai jamais que de l'amitié pour M. Auguste... et si c'est la crainte que je l'aime qui l'empêche de venir au village, ah î dites-lui bien qu'il peut y venir tant qu'il voudra... Denise sait trop qu'elle n'est point capable de fixer un monsieur de la ville... elle ne l'oubliera jamais.
— Bravo ! ma chère enfant, c'est bien parler... Je bois à votre sagesse... et vous voyez que j'avale ça d'un trait... Mais qu'avez-vous donc?... est-ce que vous pleurez?
— Non, monsieur Bertrand, non... c'est que j'aurais été bien fâchée de... Mais c'est fini maintenant, M. Auguste ne craindra plus de venir
voir [son petit protégé. Il ne sera plus deux mois sans passer par ici.
— ,Oh ! c'est selon!... A Paris, vous entendez bien, mam'zelle Denise, que mon maître n'a pas un instant à lui ! toujours dans les fêles, dans les plaisirs ! Ah ! c'est à qui l'aura! il reçoit dans un jour dix invitations !
— Oh! oui... il n'a pas le temps de penser au village! Il est donc bien riche, M. Auguste?
— Riche... oui, sans doute, il l'est encore... mais s'il continue de ce train-là, il ne le sera pas longtemps ! A votre santé, mam'zelle Denise !
— Que voulez-vous dire par là, monsieur Bertrand?
— Rien, oh! rien... D'ailleurs, je ne dois pas me permettre de trouver cela mauvais ; M. Dalville est le maître de son argent ; qu'il en donne à des femmes qui le trompent, à des grisettes qui le ruinent ; qu il paye les meubles, les tapis et les robes d'indienne, ça n'est pas mon affaire, je dois payer et obéir ; mais ça me fait mal, parce que... double citadelle!... les femmes d'un côté, l'écarté de l'autre...
— Qu'est-ce que l'écarté, monsieur Bertrand?
— Ah ! c'est un petit jeu où l'on se ruine en s'amusant. On dit que c'est charmant, parce que ça va vite !... Moi, je trouve que ça va beaucoup trop vite ; mais M. Auguste joue pour faire comme les autres. Ça le regarde. D'ailleurs, s'il veut se ruiner... vous entendez bien que... la subordination avant tout... A votre santé, mamzelle Denise!
Denise est très étonnée de ce qu'elle vient d'entendre : elle ne sait si elle doit en croire Bertrand qui boit et parle encore, lorsque Coco entre en sautant dans la salle.
— Quel est ce petit ? demande Bertrand.
— C'est l'enfant auquel M. Auguste a donné tant de marques de générosité.
— Il est gentil, ce petit. Viens ici, mon garçon ; saute sur mes genoux, c'est ça. Est-ce que tu n'as ni père, ni mère, mon petit blondin?
— Si, monsieur, j'ai papa Calleux, répond Coco en regardant Bertrand.
— Qu'est-ce qu'il fait ce père Calleux ?
— Il travaille à la terre.
— C'est un ivrogne, dit tout bas Denise à Bertrand.
— Tant pis! c'est un vilain défaut, répond celui-ci en portant son verre à ses lèvres. Il faut boire... c'est une chose nécessaire... mais il faut savoir se modérer... et surtout ne jamais perdre la raison. Eh mais. en voyant ce petit, je me rappelle que c'est lui que mon maître est allé voir. Il m'a quitté en me disant : je vais à la chaumière de 1 Vu faut.
— Ah! mon Dieu, il ne trouvera personne, dit Denise. Et vous ne.
nous dites pas... Il faut aller au-devant de lui.. Je le croyais chez Mme Destival... Viens, Coco, viens; nous allons chercher ton bon ami... celui que tu aimes tant.
— Celui dont tu me parles tous les jours, Denise? dit l'enfant.
— Oui, ton bienfaiteur. Venez-vous avec nous, monsieur Bertrand? ■ — Ma foi ! mamzelle Denise, je suis très bien ici, et si vous n'avez
pas besoin de moi...
— Non, non, ma tante vous tiendra compagnie. Viens, Coco, courons chercher ton bon ami.
L'enfant ne demande pas mieux que de suivre Denise. Tous deux laissent Bertrand faire un salut militaire à la mère Fourcy, qui vient d'entrer dans la salle basse, et prennent le chemin de la chaumière.
Mais Denise est agitée par divers sentiments : elle ne sait pas bien elle-même d'où vient son émotion; elle est contente, et pourtant elle tremble, elle respire avec peine; et comme on ne peut pas courir longtemps quand on respire mal, Denise ralentit ses pas, mais Coco continue de courir en avant, parce qu'à sept ans on ne connaît pas ces émotions-là.
Denise est tellement préoccupée de ce que lui a dit Bertrand, qu'elle ne s'aperçoit pas d'abord que l'enfant l'a quittée; mais Coco connaît. très bien les chemins; la jeune fille n'est donc pas inquiète, et elle s'arrête un moment sous un gros arbre, n'étant pas fâchée de se préparer à revoir le jeune homme de Paris. Mille pensées l'agitent; mais celle qui revient le plus souvent frapper l'imagination de la petite, c'est qu'Auguste n'est revenu au village que parce qu'il pense qu'elle ne l'aime pas.
— Est-ce bien sûr qu'il pense cela? se dit Denise; ce M. Bertrand a peut-être mal entendu... Est-ce bien vrai que M. Auguste soit aussi trompeur qu'il le dit? Un vieux militaire ne doit pas se connaître à tout^a... Mais, après tout, qu'est-ce que ça me fait?... puisque je n'aime pas ce jeune homme. Comme dit M. - Bertrand, à quoi ça m'avancerait-il de l'aimer?... Il se moquerait de moi. ensuite. Oh ! il n'y a pas de danger que j'épouse un jeune homme de Paris... Un coureur,., un séducteur... un volage.
Et tout en disant cela, la petite arrangeait son fichu, rajustait son bonnet, renouait son tablier, et se regardait en murmurant :
— Mon Dieu! comme je suis chiffonnée... Si j'avais su ce matin... si j'avais pu deviner... Ce monsieur ne me trouvera plus gentille... Oh ! ça m'est égal; mais on n'veut pas non plus avoir l'air sans soin... sans goût.
Enfin Denise ayant achevé l'examen de sa toilette va quitter le gros arbre, lorsqu'une voix se fait entendre. C'est celle d'Auguste.
Auguste offre son bras à la petite, qui r accepte en rougissant. (P. lo2. )
La petite l'a reconnu... Elle a besoin de s'arrêter encore pour reprendre sa respiration.
Mais Auguste n'est pas seul; il parle et rit avec une jeune villageoise fraîche et gentille, près de laquelle il marche en conduisant son cheval en laisse.
Denise, masquée par le gros arbre, n'est pas vue par Dalville.