LIV. 266. — PAL'L DE KOCK — ÉD. J. ROl'FF ET C'6. LIV
LA LAITIÈRE DE MOXTF K RMEIL 16;
Six heures ont sonné, Domingo vient en tortillant dire dans un baragouin où il y a de toutes les langues : — Maître, soupe servie !... Et Monin qui n'a pas remarqué le nègre dans l'antichambre, et croit que c'est un négociant de la côte de Guinée que Ton a invité à dîner, va quitter la chaise de sa femme pour aller demander à Domingo comment va l'état de sa santé, lorsque Bichette, qui devine l'intention de son mari, le retient par son habit en lui disant :
— Restez là... Où allez-vous donc, monsieur Monin? est-ce que vous ne voyez pas que c'est le nègre de M. Destival?...
— Ah! c'est un nègre, Bichette?...
— Comment, monsieur, vous ne vous en apercevez pas?
— Si fait, mais je vas te dire... J'ai cru qu'il parlait allemand... il a dit : Soupe servie...
— Eh bien! monsieur, c'est donc de l'allemand cela ?... Au reste, quand on fait tant que d'avoir un nègre, on devrait bien lui apprendre à marcher; est-ce que je voudrais d'un jockey qui a l'air d'avoir du plomb dans sa culotte!... Il est gentil leur Domingo !... c'est quelque méchant sauvage qu'on aura passé au jus de réglisse pour en faire un nègre.
— Le dîner est servi et M. et Mrac de la Thomassinière n'arrivent pas! dit avec humeur Mmc Destival.
— Nous n'attendons plus qu'eux. . . ils sont terribles ! jamais exacts ! . . . il est six heures bien sonnées...
— Six heures dix, dit le grand monsieur à besicles.
— Je suis toujours avec le soleil; hum! hum!
— Six heures sept, dit Monin en tirant sa montre.
— Vous retardez, monsieur! Tlumîhum!
— Mon mari se met tous les jours sur le canon du Palais-Royal, dit M"!" Monin en jetant un regard fier sur l'homme à lune;!"-, tandis que le petit monsieur aux bras courts, pour venir à bout de tirer sa montre de
se met deux fois sur sa jambe gauche et trois fois sur la droite, et, parvenu enfin à faire sortir une montre d'argent après laquelle est attachée une chaîne d'or, regarde longtemps le cadran, et dit :
— Oui, il doit être bien à peu près ça.
— .Ma foi. dit Destival, si la Thomassinière n'amenait p
nous serion à table, parce qu'il es! ridicule de faire attendre toute une société; mais une jolie femme trouve toujours quelque chose à refaireà sa îoilette, il faut pardonner aux Grâces. Domingo, qu'on tienne les enti chaudes. Baptiste, que les réchauds soient rouges. Allons, drôles, un peu de vivacité quand je commande!
Domingo n'en marche pas plus vite, parce que la culotte y met ordre. Baptiste, toujours de mauvaise humeur, pousse brusquement le nègre en murmurant :
— Allons donc, moricaud! joli aide qu'on m'a donné la! Il ne sait que casser des assiettes et voler de la liqueur ! Je voudrais qu'il en bût tant qu'il cassât tout le cabaret en porcelaine! ça leur apprendrait à donner une veste rouge toute neuve à ce vilain noiraud, tandis que, depuis trois ans, on me laisse avec un méchant habit râpé.
La demie a sonné, les visages s'allongent. Auguste cause avec un de ses voisins, qui lui dit :
— Ne trouvez-vous pas, monsieur, qu'il est ridicule qu'une ou deux personnes fassent attendre toute une société, et que souvent des gens respectables soient aux ordres d'un faquin à qui il plaira de n'avoir pas d'exactitude? Chez moi, monsieur, on dîne à une heure fixe; jamais je n'attends deux minutes ceux que j 'invile, et je vous réponds qu'ils sont exacls, parce qu'ils savent qu'on dînerait sans eux.
Auguste trouve que son voisin a raison. Mmo Destival perd patience ; monsieur va à chaque instant dans la salle à manger, et revient en s'écriant :
— Tout sera froid ! Les petits pâtés ne seront plus mangeables : c'est extrêmement désagréable!
— Oui, dit le monsieur aux besicles, la pâtisserie ne vaut rien réchauffée, hum! hum! parce qu'elle n'est bonne que chaude, hum!
Monin paraît très alïecté de ce qu'on dit des petits pâtés; et le monsieur qui se dandine, se gratte le nez d'un air piteux. Enfin, à sept heures, on sonne avec violence, et bientôt M. et Mme de la Thomassinière entrent dans le salon.
Athalie est resplendissante : sa toilette est magnifique; son cou, ses bras sont surchargés de diamants, et l'éclat qu'ils répandent se marie parfaitement avec l'expression piquante de ses traits. A sa vue, les hommes laissent entendre un murmure d'admiration; les femmes ne disent rien ; elles examinent, elles scrutent sa toilette jusque dans les moindres détails, et leurs yeux ne peuvent cacher un petit mouvement de jalousie, parce que tout est bien et qu'il n'y a pas moyen de critiquer, ce qui est une bien grande jouissance dans la société, où l'on n'épargne pas même ses amis! Jugez de ce qu'on dit des autres !
La Thomassinière, qui a encore gagné le matin une vingtaine de mille francs sur un terrain qu'il a revendu, et qui a presque tous les jours à sa table M. le marquis de Cligneval, fait plus l'important que jamais; il se gonfle dans son habit, se rengorge dans sa cravate, traîne ses pieds en
marchant et fait aller son corps comme le balancier d'une pendule. En entrant dans le salon, il jette des regards insolents sur tout le monde, ne salue personne, marche sur les pieds et sur les robes sans demander excuse, et ne répond pas à Monin, qui a quitté le derrière de la chaise de Bichette pour aller demander au spéculateur :
— Comment va l'état de votre santé?
— Que vous êtes cruel pour vous faire désirer, mon cher de la Thomassinière! dit M. Destival en tendant la main au parvenu, qui lui donne deux doigts d'un air protecteur en disant :
— Oui, c'est vrai. Que voulez-vous? quand on n'a pas un moment à soi! Nous avons bien mauqué ne pas venir. Mon ami le marquis voulait nous emmener à la campagne; mais j'ai pensé que ça vous ferait faute si nous ne venions pas, et j'ai dit : Allons-y. Mais, ma foi, ça a tenu à bien peu de chose !
Pendant cette conversation, Monin est resté derrière M. de la Thomassinière ; n'obtenant pas de réponse, il se décide à retourner près de sa femme. Mais Bichette, qui voit tout ce qui se fait dans les quatre coins du salon, a remarqué que la Thomassinière n'a pas rendu le salut à son époux, et elle fait des yeux furibonds au parvenu en disant à son mari :
— Pourquoi avez-vous été saluer ce grossier personnage?
— Bichette, je...
— Qu'avez-vous besoin de vous informer de la santé de tout le monde?
— Bichette, c'est parce que...
— Est-ce que vous êtes l'ami de ces gens-là?
— Tu sais bien que nous les avons vus chez M. Destival. En uses-tu, Bichette?
— Est-ce que vous n'avez pas remarqué que cet insolent, ce malotru, qui fait un embarras si ridicule, vous a tourné le dos sans répondre à. votre politesse?
— Il ne m'a peut-être pas vu, Bichette.
— Pas vu! vous étiez sous son nez! Vous êtes une poule mouillée, monsieur Monin! Ces Thomassinière me payeront cela! En attendant, avisez-vous encore de parler à cet homme ou à sa femme, et je vous retire votre tabatière pour huit jours.
Monin, effrayé de la menace, repasse derrière la chaise et prend trois prises de suite. Mais Domingo a crié de nouveau qu'on étall sen i, et tout le monde se rend dans la salle à manger. Dalville offre sa main h la niaitresse de la maison, un petit-maître de province a donné la sienne ;i la brillante Athalie, le monsieur aux besicles s'approche des trois sœurs en
disant qu'il se charge de conduire les Grâces: la Thomassinière va seul, trouvant ^ans doute que c'est bien assez de présenter sa personne; Monin marche au pas avec une vieille douairière, et Mme Monin se trouve la dernière dans le salon avec M. Bisbis (c'est le nom du petit homme qui se dandine); il vient en sautillant se présenter à la grosse dame au turban, lui offre sa main droite, puis sa gauche, puis représente la droite, et .U120 Monin. impatientée, finit par saisir son cavalier à bras-le-corps, comme si elle allait danser une sauteuse, et l'entraîne ainsi vers la salle à manger.
Dalville occupe une des places d'honneur à côté de la maîtresse de la maison, et auprès de lui est la jeune dame qui cause si facilement; la petite- maîtresse est entre le Beau fils de province et le monsieur aux hum! hum! son mari près d'une vieille maman et d'une des trois sœurs; Mme Monin a son conducteur pour voisin, et Monin se trouve près de la petite niaise nui n'ose lever les yeux, et à laquelle, avant qu'on ait servi le bœuf, il a déjà offert deux fois du tabac.
Le dîner est somptueux : trois services, quatre entrées à chacun. Monin n'a pas le temps de visiter sa tabatière, il est encore aux anchois que déjà le premier service a disparu. La Thomassinière a trouvé l'occasion de dire que le madère est mauvais, que les olives sont trop salées. que le beurre ne vaut pas celui de sa terre de Fleury, et enfin que ce n'est pas assez de deux domestiques pour servir vingt personnes. Il est vrai que l'on laisse souvent M. de la Thomassinière demander deux fois une assiette, parce que Domingo n'arrive jamais assez vile, et que Baptiste s'embrouille et perd la tête encourant autour de la table.
Au second service, Baptiste laisse tomber un macaroni sur Mme Monin, et Domingo casse une pile d'assiettes en voulant courir. Mme Monin jette les hauts cris, on a taché sa robe de gros de Naples; Mmc Destival tâche de la calmer, M. Destival gronde ses gens, et Monin n'ose plus se verser à boire, parce que Bichette est en colère.
Tout en buvant de tous les vins, la Thomassinière ne cesse de répéter qu'il a mieux que ça dans ses caves. Destival fait des yeux à sa femme, qui a assez d'esprit pour ne point avoir l'air de faire attention aux sottises que débile le parvenu. Àthalie paraît s'ennuyer des fadeurs de ses voisins: Mme Monin semble tenter la conquête de M. Bisbis, qui se dandine sur sa chaise, et ne sait comment manger de la charlotte russe, qu'il se décide a attaquer avec sa fourchette; Monin lorgne des yeux de la gelée au rhum, qu'il craint de ne pas voir arriver jusqu'à lui; et déjà il a dit deux lois à Baptiste : — Dites donc... le domestique, donnez-moi donc de ce plat qu'on sert la-bas... Mais Baptiste, toujours de mauvaise humeur, s'éloigne
de AÏonin en murmurant entre ses dents : — J'ai bien autre chose à faire... Comme tous ces gens-là mangent! il ne restera rien pour nous!
Monin n'étant pas servi par Bapliste, se décide à s'adresser à Domingo, auquel il donne son assiette en lui disant : — Le nègre, demandez un peu de cetle chose qui brille... pour une personne.
Domingo va présenter l'assiette à M. Destival, qui sert la gelée, en lui disant : — Un peu de chose qui brille, pour petit monsieur au gros nez.
Tout le monde se met à rire, AÏme Monin, seule, trouve fort mauvais que le nègre se permette de désigner ainsi son époux, et elle passe sa colère sur un troisième pot de crème, en disant à M. Bisbis : — J'aimerais mieux me faire servir par quatre ramoneurs que par un nègre.
Après avoir pris le café et la liqueur, on sort de table à peu près aussi gaiement qu'on s'y est mis, c'est-à-dire que l'on s'est ennuyé, comme c'est l'ordinaire à un dîner de cérémonie. Mais déjà les personnes invitées poulie soir arrivent en foule ; bientôt le salon est trop petit pour contenir toute la société; et Destival est enchanté, parce qu'on peut à peine marcher et que chacun s'écrie : — Ah Dieu! que de monde, qu'il fait chaud ici!
Les parties se forment, M. de la Tbomassinière s'est établi à une table d'écarté, sur laquelle il a jeté sa bourse en disant : — Je ne joue que de l'or. Hais les jeunes personnes, les jeunes dames et quelques hommes qui ont le bon esprit de préférer la conversation des daines à un jeu de cartes se réfugient dans la chambre à coucher de Mm' Destival : Athalie s'y rend aussi, ainsi que Dalville et d'autres jeunes gens. On décide qu • les jeux de cartes ne seront point admis, et, pour faire quelque chose, on propose les petits jeux innocents.
La proposition est acceptée, on s'assied en rond. 3lmo Monin aceourl --• mêler aux jeux innocents, et veut que l'on commence par : dans mon trou, dans le trou commun et dans le trou du voisin, jeu qu'elle démontre à la société, en mettant, avec beaucoup de dextérité, son index a droite ■I -.ni hc !•( dans le (••■ntre du rond; mais, malgré la gentillesse avec laquelle Mme Monin met dans le trou du voisin, ce jeu est rejeté, «t on lui préfère le corbillon, qui fait toujours donner des gages, quoique Mme Monin dise que ce soit trop facile, et qu'elle ail des rimes m on plein la tête. Cependant, ;i la seconde tournée, elle reste court, parce qu'on a dit les - qu'elle savait, el •■!!<■ regarde \\. Bisbis en lui disanl : — Soufflezm'en un. El M. Bisbis lui «lii a l'oreille : — J'en cherche un pour moi.
On du corbillon, cl une demoiselle ayant proposé le co
maillard assis, les messieurs adoplenl ce jeu '>. l'unanimité. C'esl la pelile niaise qui commence ; elli I la troisième personne sur laqui
elle s'assied ; c'est son petit cousin, qui est venu après le dîner. Après le petit cousin, vient le tour du monsieur aux besicles, qui se pose avec précaution sur les dames en disant : — Hum! Hum!... je parie deviner... Hum!... hum!... Je sais qui c'est... Hum!... Parbleu! si on mettait les mains, ce serait trop facile...
Cependant, il s'est assis sur toute la société sans deviner; heureusement il lui reste Mme Monin, et celle-là est reconnaissable. Enchantée d'avoir été prise, Mme Monin se laisse mettre le bandeau, et va se jeter au hasard sur la société ; elle écrase du poids de son corps un beau fils, qui s'écrie :
— Nommez, madame! nommez donc, je vous en prie...
— Un moment, monsieur! vous êtes bien pressé, dit AIme Monin en cherchant les moyens pour reconnaître.
— Madame, ôtez-vous, je n'en puis plus!... crie le jeune homme, qui devient écarlate.
— Il me semble, monsieur, que vous n'êtes pas bien malheureux de m'avoir sur les genoux.
— J'étouffe, madame!...
La grosse maman y met de l'obstination ; mais comme chacun craint de la recevoir sur les genoux, on propose sur-le-champ de tirer les gages, malgré les réclamations de Mme Monin, qui veut absolument s'asseoir sur M. Bisbis, lequel jure, cependant, qu'il n'a rien de reconnaissable.
Une des trois sœurs tient les gages enveloppés dans sa robe : un jeune officier y met la main pour tirer, et les mêle très longtemps afin qu'il n'y ait pas de tricherie. C'est Athalie qui ordonne. Un monsieur doit faire une confidence, une dame doit faire un bouquet. On dit au jeune officier de tirer le gage ; mais probablement qu'il ne le tenait pas encore bien, car il a beaucoup de peine à se décider à retirer sa main cachée sous les plis de la robe de la jolie demoiselle. Enfin, le gage est amené; il appartient à la jeune niaise. Il faut qu'elle fasse une confidence. Elle hésite, et ne sait à qui elle doit l'adresser, ou plutôt elle n'ose la faire au petit cousin, qu'elle a regardé en dessous en rougissant; mais sa maman est là, et elle choisit M. Monin pour son confident.
Monin, qui s'était glissé derrière la chaise de sa femme, est tout surpris quand la jeune fille lui dit :
— Monsieur, voulez-vous venir avec moi?
L'ex-pharmacien ne sait ce qu'il doit faire, et se baisse vers sa moilié à laquelle il dit tout bas :
— Bichette, faut-il que j'aille avec elle?
— N'ètes-vous pas bien à plaindre, d'être choisi pour recevoir la
l'" "iiiiiiii ■ iiiriiMiiii iiiinin imi
Ne criez pas si haut!... pour un peu de punch. (P. il
confidence d'une jeune demoiselle? ditMm0 Monin en souriant à M. Bisbis
Alors Monin se laisse prendre la main par la petite fille, qui le mène dans un coin du salon, où elle lui dit tout bas à L'oreille :
-- Monsieur, il a fait bien bran aujourd'hui.
Monin regarde la demoiselle d'un air hébété en disant :
— Eh bon! qu'est-ce qu'il faut que je réponde?