LIV. 2G7. — l'AUL DE KOCK. - ÉD. J. ROUFF F.T Gio. UV
— Rien, monsieur, dit la jeune personne.
Et elle retourne à sa place, tandis que Monin gagne la sienne en .1 aux personnes qui l'entourent :
— C'est un joli jeu! Je ne savais pas que je savais y jouer.
Le gage suivant appartient à Allialie. Elle va bouder, e! chacun s'empresse d'aller bouder auprès d'elle; et tout en boudant, Dalville en obtient un rendez-vous. C'est une bien jolie chose que les jeux innocents! On défend aux demoiselles bien élevées de valser ; mais on leur permet de faire ou de recevoir des confidences, de se cacher avec un jeune homme, ou d'attendre dans un petit cabinet noir qu'on relevé le portier du couvent et ce sont toujours des baisers à donner ou à recevoir, dans les petits coins, en cachette, derrière les rideaux. Si j'ai jamais une fille, je la laisserai valser sous mes yeux; mais je lui défendrai les jeux innocents.
Le monsieur aux besicles est eondamné à faire un compliment sans a. Après s'être gratté le front, il s'avance au milieu du rond, et prononce d'un air satisfait : La femme est le chef-d'œuvre du monde.
Le gage qui suit est à Mme Monin, qui doit faire un voyage à Cythère. Elle se lève avec empressement, et tend la main à M. Bishis, lui disant : Venez voyager avec moi.
Le gros monsieur se laisse conduire dans un petit cabinet, dont
Monin referme la porte sur eux, et M. Monin, qui voit cela, dit à un de ses voisins :
— Qu'est-ce qu'ils vont donc faire là-dedans?
— Ils sont à Cythère.
— Ah ! bon!... je vois ce que c'est!... c'est encore une conlidence... Elle va lui dire qu'il a fait beau temps aujourd'hui !... Je connais le jeu à présent.
Après être restés assez longtemps, Bichette et son compagnon reviennent de Cythère ! et quelques dames remarquent que le turban est un peu dérangé, et que M. Bisbis ne sait plus sur quelle jambe se tenir; ce qui n'empêche pas M. Monin de s'approcher de sa femme et de lui dire :
— Bichette. est-ce gentil?
— Quoi, monsieur?
— A Cythère?
— Fort gentil, monsieur... Et cette réponse est accompagnée d'un coup d'œil fripon à M. Bisbis, qui se gratte le nez plus longtemps qu'à l'ordinaire, tandis que Monin s'avance vers lui avec sa tabatière, en lui disant :
— Est-ce que vous en usez aussi?
Le jeu est interrompu par le punch que Domingo apporte. Le nègre
présente le plateau aux dames, qui font des façons pour accepter un verre de punch qu'elles trouvent toujours trop fort, ce qui ne les empêche pas quelquefois d'y revenir. Les hommes entourent Domingo, et saisissent le punch au passage* Monin court après le plateau, qui a passé plusieurs fois devant lui sans qu'il ait pu parvenir à attrapper un verre: enfin, a avoir suivi Domingo dans tous les détours qu'il a faits au milieu de la société, Monin parvient à l'arrêter au moment où il retourne dans la salle à manger.
— Un instant donc, le nègre! dit Monin en avançant la main ver. le plateau, que celui-ci tient toujours. Domingo s'arrête en murmurant :
— Vous voulez boire encore?
— Comment encore! s'écrie Monin. Eh bien! il est bon là le nègre!... Je n'en ai pas goûté, et j'aime beaucoup le punch.
En disant cela, Monin porte les yeux sur le plateau : tous les verres sont vides. Le pauvre homme est stupéfait :
— Moi, revenir tout à l'heure avec punch tout chaud, dit Domingo en s'éloignant; et Monin, pour se consoler, tire sa tabatière et retourne aux petits jeux en se disant :
— Il faudra que je tâche del'attrapper plus tôt tout à l'heure.
Mmc Monin, que le voyage à Cythère a beaucoup échauffée, dit à son mari, qui revient près d'elle :
— Allez donc me chercher un second verre de punch, monsieur Monin; celui que j'ai bu n'était, pas à moitié plein : je suis sûre que c'est calculé pour qu'on puisse en offrir plus souvent sans en faire davantage.
— Bichette, le nègre n'en a plus; mais il m'a dit qu'il reviendrait tout à. l'heure avec punch tout chaud... Alors, je...
— C'est bon, c'est asssz... Eloignez-vous; je crois que ce monsieur me cherche pour faire le pont d amour.
Mais l'espoir de Mme Monin est déçu, ce n'est pas à elle que s'adr un jeune officier, qui est condamné àfairelejDOflf (Taitwur; il prend Athalie qui se prête en riant à la pénitence, et Dal ville remarque avec un pet dépit que la petite-maîtresse fait le pont d'amour aussi voloûli d'autres qu'avec lui. Pour se consoler, il donne un baiser à lu Cûpuci \ une jeune dame dont le mari fait le Chevalier de la triste figure; el !a petite niaise reçoit une confidence de son jeune cousin, pendant qu maman ordonne pour un autre gage; el la jolie demoiselle, qui les lient, l'ait la moue, parce que ce nV i plus I jeune militaire qui les tire; et le monsieur aux besicles cherche depuis une heure une pénitence nouvelle tandis que, pour la plupart de ceux qui sont là, le jeu n'est que le qui permet à chacun de se rapprocher de la personne qui lui plaît. I
ce que ne voient pas toujours les mamans et les papas, c'est ce dont s'inquiètent peu les maris; mais c'est ce que remarque fort bien l'observateur qui cherche dans un salon autre chose qu'une table d'écarté ou une conversation banale, avec des gens qu'on rencontre ponr la première fois, et que souvent on n'a pas envie de revoir.
Une nouvelle entrée de punch distrait des conversations particulières et des petits jeux, qui commencent à languir. Domingo est de nouveau entouré, et Monin est encore à la piste du nègre : mais les jeunes gens, qui viennent en riant assiéger le plateau, écartent sans cesse l'ex-pharmacien, qui ne se trouve encore en face de Domino que lorsque tous les verres sont vides.
Monin fort contrarié, retourne près de sa femme, qui finit de vider son troisième verre, et le donne à son mari pour qu'il aille le reporter, en s'écriant :
— Il est assez agréable, n'est-ce pas, monsieur?
— Je ne sais pas s'il est agréable, répond Monin avec humeur, mais je n'ai pas encore pu parvenir à le goûter.
— - Parce que vous êtes un maladroit, et que vous ne savez pas vous y prendre. Si vous aviez vu M. Bisbis. comme il s'est élancé sur le plateau ! J'ai cru un moment qu'il allait prendre tous les verres!... mais vous êtes si lent!
— Bichette, je vas te dire... c'est le nègre...
— Otez-vous de là, monsieur... on va jouer à la mer agitée... il faut que j'en sois...
— Qu'est-ce qui est agité, Bichette?
Voyant que sa femme ne s'occupe plus de lui, M. Monin s'imagine d'aller se mettre en embuscade à la porte du salon; de cette manière, il espère être le premier à saisir le nègre au passage, et il ne manquera plus le punch. Enchanté de son idée, Monin va se placer en sentinelle à l'entrée du salon, se bourrant de tabac pour prendre patience; mais il attend depuis une demi-heure, et Domingo n'apporte plus rien. Monin risque un coup d'œil dans la salle à manger. Il sent l'odeur du punch, cette vapeur odorante annonce que l'on n'a pas tout consommé; Monin se glisse dans l'antichambre, et, toujours guidé par l'odeur, arrive contre une petite porte entr'ouverte, et aperçoit Domingo avalant du punch, non pas dans un petit verre, mais avec une grande jatte de faïence. Monin est resté tout surpris dans son coin, lorsque Baptiste paraît dans le fond de l7 office avec une assiette pleine de biscuits; il repousse le nègre, boit plusieurs verres coup sur coup, et trempe ses biscuits dans le punch, en se dépêchant de les maDger tandis que Domingo, pour se dédommager,
fourre des macarons et des massepains dans les poches de sa veste. Monin ne sait s'il doit s'en aller, ou demander aux domestiques la permission de prendre aussi quelque chose, lorsque M. Destival, qui appelle vainement dans le salon Baptiste et Domingo, arrive près de l'office et surprend ses gens.
— Ah ! drôles! coquins!... je vous y prends! s'écria l'homme d'affaires en courant sur ses valets. Domingo se sauve en trottinant; mais Baptiste reste, et répond sans se troubler :
— Ne criez pas si haut !... pour un peu de punch? ne faites pas tant do tapage!... J'étais bien aise de le goûter, moi ; je me suis donné assez de mal aujourd'hui!...
— Qu'est-ce à dire, coquin? tu te permets déraisonner!... Misérable!... Il mangeait mes buiscuits!... Faquin! voleur!...
— Voleur ! répond Baptiste en regardant M. Destival d'un air furieux ; ne vous permettez pas de m'insulter... ça ne vous irait pas !... il faut que je sois bien bon de rester dans votre baraque de maison !... où les domestiques n'ont ni à boire ni à manger... Et mes gages de deux ans dont je ne peux pas accrocher un sou!... sans compter les avances que j'ai faites...
— C'est bon, taisez-vous. Baptiste! reprend M. Destival d'un ton plus bas, en voilà assez, je ne vous dis plus rien.
— Et moi, je vous dis que ça m'ennuie, reprend Baptiste en criant plus fort. Ah ! vous prenez un moricaud et vous ne me payez pas plus que le boulanger, le boucher, la fruitière, l'épicier dont je reçois les sottises tous les matins! Eh ben! je veux mon argent, et si vous n'êtes pas content, ça m'est égal, avec tous vos embarras, moi, je sais ben de quoi il retourne.
— Taisez-vous donc, Baptiste! Qu'est-ce que c'est que ces folies-là ? Allons, mon garçon, mangez encore un biscuit et allez vous coucher.
Les cris de Baptiste ont attiré dans l'antichambre plusieurs personnes du salon.
— Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il? se dit-on; et Destival s'empresse d»' répondre :
— Ce n'est rien, c'est mon valet de chambre qui est gris, et il ne sait plus ce qu'il dit.
— Non, je ne suis pas gris, crie Baptiste en s'avançant pour sortir de l'office, payez-moi mes gages au lieu de m'appeler voleur.
Destival s'empresse de pousser la porte de l'oHice sur le nez de Baptiste et la ferme à double tour en disant :
— Ce pauvre garçon, quand il a bu, il dit cent sottises; mais je lui pardonne, parce qu'il m'est très attaché.
Les personnes qui sont venues là ont l'air de croire ce que dit M. Destival, parc:.' qu'il ne serait pas honnête de faire autrement ; mais on se regarde en dessous, on rit, on chucholte, on fait tout bas des commentaires, et Baptiste, ne pouvant venir dans l'antichambre, tape comme un diable après la porte en criant d'une voix enrouée :
- — Mes gages! payez-moi et renvoyez-moi, ça me fera plaisir! ça m'ennuie d'entendre tous les jours les scènes que font vos créanciers.
Heureusement que la porte fermée couvre un peu la voix de Baptiste ; et pour qu'on l'entende moins encore, l'homme d'allaires crie plus haut que lui :
■ — C'est bon, Baptiste; c'est bon; vous vous repentez, je vous pardonne: ;e sais que vous êtes fidèle, ça me suffit.
Dans tout cela, Monin s'est vu frustré de sa dernière espérance; car il n'est pas présumable qne les valets reparaîtront dans le salon pour apporter du punch ; il retourne donc près de sa femme ; on se parle dans le salon de la scène de l'antichambre, on en cause même aux jeux innocent*, et Mme Monin s'écrie :
— Ah ! Dieu! si je n'avais pas o$en$. ma. petite boite d'amourettes dans ce moment-là, je n'aurais pas perdu un mot de ce qu'a dit ce Baptiste! Mais vous y étiez, monsieur Monin, vous avez tout entendu. Que s'est-il passé ?
— Eichette, je guettais le nègre pour avoir de punch, et c'est lui qui le buvait.
— Qui, lui?
— Le noir.
— Qu'est-ce que c'est que le noir?
— Le valet en veste rouge.
: — Après?
— Après, il a pris des macarons... C'est-à-dire, je crois que c'est l'autre qui a d'abord mangé les biscuits... Je ne suis pas bien sur...
— Ah! que vous narrez mal, monsieur Monin! Au lieu d'écouter ce qu'on disait, vous ne vous êtes occupé que des biscuits et des macarons : fi ! vous êtes d'une gourmandise! Vous n'allez en société que pour boire et manger.
— Mais, Bichette, puisque je n'ai pas...
— Fi! taisez-vous, et trouvez-moi mon châle, vous voyez bien qu'on s'en va.
En effet, le moment du départ est venu, déjà les mamans ont mis leur châle ou leur chapeau. Les jeunes personnes sont plus lentes à trouver ce qui leur manque, et toujours quelque jeune homme officieux est auprès
d'une jolie demoiselle et s'olfre de chercher avec elle. On a encore quelque chose à se dire avant de se quitter, et on veut profiter de la confusion qui règne dans ce moment dans les salons.
Dalville n'a pas entendu parler de la scène de l'antichambre, occupé à baiser le dessous du chandelier ■, qu'il avait eu soin de placer sur la tète d'une fort jolie personne, il s'inquiétait fort peu de "ce qui se passait ailleurs; et Mme de la Thomassinière, ne songeant qu'à faire de nouvelles victimes, n'avait pas écouté les méchancetés que l'on débitait de tous côtés sur les maîtres de la maison.
Mais déjà le salon est dégarni; les dames partent; Auguste en fait autant, satisfait d'avoir passé sa soirée sans jouera l'écarté, et s'aperce vant qn'on peut s amuser sans perdre son argent. Auguste est arrivé chez lui : il monte, sonne, on ne lui ouvre pas. Gomme ordinairement Bertrand attend son maître, le petit Toni emporte rarement une clef. Après avoir sonné de nouveau sans être plus heureux, Auguste pense que Bertrand, auquel il a dit de se divertir, pourrait fort bien ne pas être encore rentré. Il envoie Toni s'en informer chez la portière, et reste sur le carré en réfléchissant que quelques jours auparavant, il eut facilement trouvé un endroit pour passer la nuit sans sortir de sa maison.
La voisine, qui probablement a entendu Dalville rentrer et sonner, passe un peignoir et sort de chez elle tenant un bougeoir à la main ; elle descend un étage et aperçoit le voisin qui se promène tranquillement sur le carré. Léonie descend encore quelques marches, tousse légèrement, et se décide enfin à descendre près d'Auguste. Une jolie femme est très séduisante en peignoir; les cheveux mollement enveloppés dans un fichu de soie, de dessous lequel s'échappent de grosses boucles qui retombent sur un sein très blanc, que le peignoir ne cache jamais entièrement, parce qi; il y a toujours une ou deux épingles mal mises qui trahissent les secrets de la beauté, ou qui peut-être lui servent d'auxiliaires.
— Vous ne pouvez pas rentrer, monsieur Dalville? dit Mma Saint- Edmond avec cette voix douce qu'elle sait si bien prendre quand on ne lui laisse pas une carte a payer. Auguste fait un salut profond a la voisi
et lui répond froidement :
— Comme vous voyez, madame.
— M. Bertrand s'est donc oublié quelque part. Il lui est peut-être arrivé quelque chose.
— J'espère que non.
— Ce serait bien malhe.nvux! un si brave homme, qui vous aime tant!
Léonie pousse un gros soupir et ne dit plus rien. Auguste se penche
sur la rampe pour écouter si Toni remonte. Léonie, voyant qu'Auguste garde 1" silence, se décide à renouer la conversation.
— Monsieur, si vous vouliez vous reposer chez moi jusqu'à ce que vous puissiez rentrer. Il me semble que vous seriez mieux que sur ce carré.
— Je vous remercie, madame; mais je ne veux pas vous déranger, ni troubler votre sommeil.
— Cela ne me dérangera pas, monsieur. Quant à mon sommeil, depuis plusieurs jours je ne dors plus.
— Est-ce que vous avez encore perdu votre carlin, madame?
— Que vous êtes méchant!... Comme vous vous faites un jeu de ma douleur!...
Léonie pousse un soupir plus fort, et comme elle n'a pas de mouchoir, elle prend un coin de son peignoir qu'elle porte à ses yeux ; ce mouvement découvre des choses bien séduisantes! mais quand on pleure, on ne songe pas à tout, et en cachant ses yeux, on ne peut pas voir ce que l'on met à découvert.
Auguste, qui se défie de sa faiblesse, se penche toujours sur la rampe, el n'ôte pas ses yeux de dessus la loge du portier, en criant :
— Eh bien, Toni, est-ce pour aujourd'hui?
Léonie se rapproche d'Auguste, et lui dit d'une voix touchante :
— Mon Dieu, monsieur! que vous ai-je donc fait?
— Ce que vous m'avez fait, madame? mais il me semble que vous le savez autant que moi.
— Ah! monsieur... comment un homme d'esprit peut-il se fier aux apparences?
— Madame, il me semble qu'il n'y avait pas besoin d'esprit pour voir ce que j'ai vu.
— Et qu'avez-vous donc vu, monsieur? Est-ce qu'on ne peut pas dîner chez le traiteur avec un homme sans avoir la moindre préférence pour lui? Et vous, monsieur, que faisiez-vous avec cette femme qui a eu l'impertinence de me mettre un moutardier sous le nez?
— Oh! moi, madame, je suis plus franc que vous, j'avoue que je vous trompais.
— Ah! que je suis malheureuse!
Léonie a recours à son expédient ordinaire, elle s'évanouit; mais elle a soin de tomber sur Auguste, qui se trouve avec la voisine sur les bras. Dans ce moment le petit Toni remonte, et dit à son maître qu'il lui est impossible de comprendre ce que dit Schtrack, qui est gris. Auguste pose doucement Léonie sur les marches, de l'escalier, et dit à Toni d'avoir
Allez crier tehors avec le betit frère. (P. 1S7.)
ïoin d'elle, puis il descend ch
ez son portier, qui est à moitié endormi et
peut à peine parler.
- Bertrand est-il rentré? dit Auguste en secouant le bras du vieil Allemand, qui lève la .été et envoie au jeune homme une bouffée de vin
en balbutiant :
- Pertrand!... ab! sacretié!.'.. Pertrand!...
HV. 268. - PACL Dfc K0CK .n ^ noLFr £t ^
T.fv 2r.s
— Voyons, Schtrack, parlez donc, vous avez été avec lui?
— Foui !
— Où est-il?
— Est-ce mie fous l'avez bas troufé?
— Si je l'avais trouvé, vous le demanderais-je? Où est-il! où l'avezvous laissé? pourquoi n'est- il pas rentré avec vous?
— Sacretié! je étais bas assez fort bour borter Pertrand il ne bouvait blus marcher... mais nous avons choliment pien bu!...
— Je m'en aperçois. Enfin, où trouverai-je Bertrand?
— Oh! fous le -verrez pien!... il y a bas de danger!... il être en sûreté... là-bas... dans le haut de la rue... Mondez!... mondez touchours... auprès de la parrière Montmartre
— Il est donc au cabaret?
— Non. quand je fous dis que fous le verrez pien.
Auguste ne pouvant tirer de Schtrack d'autres renseignements, se décide à aller à la recherche de Bertrand; il se fait ouvrir la porte, et sort au milieu de la nuit pour tâcher de retrouver son fidèle compagnon, guidé seulement par les faibles renseignements que Schtrack vient de lui donner; Auguste, qui demeure rue Saint-Georges, prend la rue Saint- Lazare, et se dirige du côté de celle des Martyrs, parce qu'il sait que c'est ordinairement à Montmartre que Bertrand va se promener.
Voulant profiter de la permission qu'Auguste lui a donnée, Bertrand avait en effet en cas é Schtrack à venir faire un tour avec lui. Le vieil Allemand n'avait eu garde de refuser: et, laissant sa femme à son poste, il avait ciré ses bottes, pris sa canne, et suivi l'ami Bertrand, qui, à peine hors de la porte cochère, avait entamé la bataille de 'Wagram, ce qui devait nécessairement les mener très loin. En effet, l'affaire de Wagram durait toujours, et l'on était arrivé aux buttes de Montmartre sans s'être rafraîchi. Schtrack, qui n'avait encore risqué que des sacretié, proposa d'entrer dans un bouchon, ce qui s'exécuta sur-le-champ. Ces messieurs trouvèrent le vin mauvais, parce qu'ils étaient habitués à la cave de Dalville, et sortirent du cabaret pour en chercher un meilleur ; ils entrèrent dans un second, burent une autre bouteille, décidèrent encore qu'elle ne valait rien, et cherchèrent un autre cabaret. Au bout de quatre heures de promenade, ces messieurs avaient bu six bouteilles et fait six cabarets; arrivés au septième, ils commencèrent à trouver le vin moins mauvais, ou plutôt ils ne furent plus en état de le juger. Là, Bertrand recommença ses campagnes: Schtrack fuma quatre cigares, et il était près de minuit quand on prévint ces messieurs qu'on allait fermer.
Bertrand paye sans compter, et se remet en route avec Schtrack;
mais le grand air achève de tourner la tête aux deux amis. Bertrand surtout, qui n'est plus habitué au mauvais vin, sent bientôt ses jambes qui fléchissent, et tout en se donnant les épithètes de lâche, de paresseux et en se disant :
— Va donc, méchant buveur ! il tombe au coin de la rue des Martyrs et de celle du Faubourg-Montmartre.
Schlrack, qui a conservé plus de tête parce qu'il est habitué au vin de cabaret, pousse un saoretié en voyant tomber Bertrand, et essaye de le relever. Il n'en peut venir à bout. Après quelques minutes, pendant lesquelles Schlrack crie de temps à autre : — Allons, camarate, Pertrand. en route! le vieil Allemand s'aperçoit que le camarade ronfle déjà comme s'il était dans son lit.
— Tiens !... il dort, se dit Schtrack; il faut bas le réveiller, il être très bien là pour tormir. Mais pourtant, si quelque voiture allait basser sans voir le camarate.
Cette réflexion inquiète Schtrack, qui voudrait cependant aller dormir aussi, lorsqu'en jetant les yeux autour de lui. il aperçoit un épicier qui est encore ouvert; notre Allemand se dirig'e aussitôt vers la boutique, et y demande un lampion. On le lui donne, et il a soin de le faire allumer ; tenant à la main son fanal, Schtrack revient vers Bertrand, qui dort toujours paisiblement étendu près de la muraille. Le vieux portier prend le chaoeau du dormeur, le place contre sa tète, pose le lampion dessus et s'éloigne en se disant : — A présent, il y a bas de danger, il pouvait tormir tranquillement.
Le lampion a été aperçu par Auguste, qui sans cela aurait passé près de Bertrand sans le voir. Le jeune homme ne peut s'empêcher de sourire à cette invention de Schtrack, mais il secoue le bras de l'ancien caporal, qui ouvre les yeux, se lève à demi, repousse d'un coup de coude le lampion protecteur, et ne conçoit pas pourquoi il est dans la rue.
Auguste met Bertrand au fait; celui-ci, que le sommeil a dégrisé, est désolé de s'être oublié au point de tomber dans la rue, et veut al!. jeter à l'eau pour se punir d'avoir bu tant de vin. Auguste parvient à le calmer, et tous deux regagnent leur demeure; le jeune homme songeant à la fausseté de Léonie, à la coquetterie d'Athalie, à la dissimulation de Denise, et se promettant d'être plus sage; Bertrand se rappelant le mauvais vin de cabaret, et jurant de ne plus boire.