‹ La laitière de MontfermeilChapitre 39 sur 102 · I.IV · texte numérisé non relu

I.IV

cette nuit en voiture, tout cela vous monte l'imagination. On se figure qu'on a fait une superbe rencontre ! On croit être amoureux ! on Test pendant vingt-quatre heures ! mais après ! Ah ! mon Dieu ! où me suis-je fourré!...

Bertrand, qui a entendu une partie de la conversation entre Adèle et Auguste, se penche vers ce dernier et lui dit à l'oreille :

— Pardon, mon lieutenant, mais cette femme-là me fait l'effet d'être bête comme un pot.

— Cela m'en a assez l'air aussi, Bertrand.

— Est-ce que nous allons faire le tour du monde avec cette poupée?

— J'en ai peur, mon ami. Elle est décidée à ne plus me quitter.

— Je vous réponds que je la ferai changer de résolution, moi.

Bertrand ne dit plus mot. On voyage pendant quelque temps en silence. Le marchand de cuir lançait de temps à autre, à la dérobée, un regard d'amateur sur Mme Florimont, et en passant devant chaque bourg, chaque village, disait à Bertrand :

— J'ai connu une jolie femme là ! j'ai eu une aventure ici. J'ai fait parler de moi là-bas !

— Il paraît que vous êtes un luron ?

— Oh! oui, on me connaît dans le pays.

On s'arrête à la nuit dans un petit bourg où l'on doit coucher. On entre dans une mauvaise auberge ; le marchand sort pour ses affaires, et après avoir soupe, Auguste, qui pense que ce qu'on peut faire de mieux avec la sensible Adèle est de se coucher, se retire avec elle, laissant Bertrand devant une "table et une pipe.

Le marchand revient, Bertrand lui propose de boire un coup avec lui ; on ne refuse pas une telle proposition. Le marchand boit presque aussi bien que Schtrack ; après la seconde bouteille, la confiance s'établit, et Bertrand dit à son compagnon:

— Vous m'avez l'air d'un bon enfant.

— Vous êtes bien honnête !

— Yous devriez nous rendre un service à mon lieutenant et à moi.

— Si ça ne me coûte rien, je suis votre homme.

— Non seulement ça ne vous coûtera rien, mais encore je vous offrirai cinquante écus de pot de vin !

— Parlez donc vite, alors.

■ — D'après tout ce que vous m'avez dit, vous n'êtes pas ennemi du beau sexe?

— J'en suis très ami, au contraire !

— Comment trouvez-vous cette jeune femme qui voyage avec nous?

— Mais...

— Allons, parlez franchement.

— Ma foi, je la trouve fort gentille ! elle a des yeux qu'elle fait joliment travailler !

— Enfin elle vous plaît?

— Sans doute, elle me plairait si elle était libre ; mais vous entendez bien que je ne songe pas à...

— Eh bie:i, écoutez-moi; le plus grand service que vous puissiez nous rendre serait de nous enlever cette beauté-là.

— Vous plaisantez?

— Non ; voici le fait : mon maître est un étourdi ; il voyage pour devenir sage, et vous comprenez bien que ce n'est pas en ayant une petite compagne de voyage qui, comme vous dites, fait si joliment travailler ses yeux, que l'envie lui en prendra. Mais je dois avoir de la raison pour lui : or, ce que je vois de mieux à faire, c'est de le séparer de cette héroïne de grandes routes, qui, j'en suis certain, ne lui témoigne de l'attachement que parce qu'elle le croit riche.

— Elle ne vient donc pas de Paris avec vous?

— Eh non ! c'est une belle rencontre que nous avons faite dans la diligence de Lyon. Elle aurait cent fois mieux fait de nous verser que de renfermer cette princesse ! Mais vous, qui êtes toujours en route, ça ne vous gênera pas de la garder dans votre cabriolet ; d'ailleurs, j'ai cru remarquer que vous la regardiez en amateur.

— Je ne dis pas non... mais comment voulez-vous...

— Vous êtes bel homme, vous êtes un gaillard de bonne mine :...

— Il est certain que je ne suis pas mal, dit le marchand en se regardant avec complaisance dans un petit morceau de miroir cassé placé sur la cheminée de la salle.

— Demain, reprend Bertrand, j'aurai soin pendant la route de faire entendre que nous sommes mal dans nos affaires ; vous, au contraire, faites sonner vos écus. En arrivant à l'endroit où nous devons coucher, mon lieutenant fera le malade et déclarera qu'il ne peut se remettre en route. Le lendemain, il se mettra au lit ; pendant ce temps, saisissez l'occasion du tête-à-tête, glissez votre déclaiation, et proposez à la jeune dame de l'emmener avec vous avant notre réveil... elle acceptera... je gagerais mes moustaches, si je les avais encore.

— C'est entendu, mon brave... et cinquante écus...

— Je vous les compterai en vous voyant partir. Vous pourrez aller à Lyon ; pour ne point vous rencontrer, nous n'irons pas dans eette ville.

— Touchez là, j'enlève votre belle... et, comme vous rlites, elle ne

me résistera pas, parce que, quoique votre compagnon soit gentil, ça n'a pas cette taille... cette encolure... cet air séducteur enfin... convenez-en?

— Je crois bien ! vous me faites l'effet d'un tambour-major. L'affaire étant terminée, Bertrand et le marchand, après avoir bu un

coup à la réussite de leur projet, vont aussi prendre du repos.

Le lendemain on se remet en route. Auguste semble encore plus ennuyé de la société de Mme Florimont; il n'ose le dire à Bertrand; mais celui-ci remarque les bâillements mal dissimulés, les soupirs étouffés du jeune homme, pendant que la sensible Adèle lui répète que ça lui fera bien plaisir d'être toujours avec lui. Au bout de quelque temps, Auguste cède au sommeil qui s'empare de lui. Il s'endort dans le fond du cabriolet, près de la jeune femme, qui ne dit plus mot. Bertrand, feignant de croire qu'elle dort aussi, dit à demi-voix au marchand :

— Le pauvre jeune homme!... si le sommeil pouvait calmer ses inquiétudes et payer ses dettes!

— Il a des dettes? dit le marchand.

— C'est pour cela que nous quittons Paris, et j'ai bien peur qu'à Lyon nous ne soyons encore poursuivis...

— C'est fâcheux !... parlez-moi d'un commerce comme le mien! ça va toujours... Le cuir ne passera jamais ! c'est comme le pain, ça...

— C'est absolument la même chose. Aussi vous êtes riche?

— Mais... je suis à mon aise.

Bertrand a remarqué que Mme Florimont levait sa capote pour mieux voir le marchand ; il ne souffle plus mot, mais il regarde sur la route pour ne point gêner les œillades que son voisin lance à la jeune femme, et que celle-ci reçoit en souriant, probablement pour lui faire plaisir.

On arrive à l'endroit où l'on doit passer la nuit. Bertrand n'a pas encore parlé de son projet à Auguste, mais le hasard semble le servir : celui-ci, en quittant le cabriolet, se sent atteint d'une violente migraine, et en entrant à l'auberge se retire dans sa chambre pour chercher le repos, engageant Mm6 Florimont à se faire servir ce qu'elle désirera.

Bertrand prend un prétexte pour laisser le marchand en tête-à-tête avec leur compagne de voyage ; il va se promener, et ne rentre que fort tard. Le marchand était seul et se mirait devant une glace.

— Eh bien ? dit Bertrand.

— Vous pouvez me compter les cinquante écus.

— En vérité?

— L'affaire est arrangée ; demain, dès le petit point du jour, j'emmène votre belle : elle doit dire à votre compagnon qu'il a le temps de dormir, et que nous ne partons qu'à dix heures.

— Morbleu! une -victoire ne me ferait pas plus de plaisir!... Mon pauvre maître ! Je voudrais tant le voir raisonnable!... le voir revenu de ses folies! Je paye une bouteille... deux bouteilles par-dessus le marché.

— J'accepte.

— Elle n'a donc pas fait trop de façons?...

— Laissez donc ! j'avais fait sa conquête : elle m'a dit d'ailleurs que sa délicatesse ne lui permettait pas de voyager avec quelqu'un qui a des dettes.

Dans sa joie, Bertrand fait encore sauter quelques bouchons, il compte sur-le-champ les cinquante écus au marchand, il ne se couche pas, afin d'être un secret témoin du départ de Mme Florimont, qui, au point du jour, se lève sans réveiller Auguste, et s'éloigne avec le cabriolet du marchand de cuir.

— Bon voyage ! dit Bertrand en regardant la voiture s'éloigner ; après l'avoir perdue de vue, il court dans la chambre d'Auguste, qu'il réveille en criant :

— Victoire ! mon lieutenant !... j'ai chassé l'ennemi de la place !...

— Qu'y a-t-il donc ? dit Auguste en se frottant les yeux.

— Ce qu'il y a, c'est que je vous ai débarrassé de votre sensible voyageuse, qui s'en est allée ce matin avec notre marchand de cuir...

— Serait-il possible, Bertrand?

— Eh oui! monsieur, je vous dis qu'elle est partie... J'espère que vous n'avez pas envie de courir après elle ?

— Dieu m'en garde!... Elle ne m'aimait donc plus?

— Est-ce que cette aventurière vous a jamais aimé?... Elle suit le premier venu qui lui semble riche !... Et voilà pourtant, monsieur, la femme que vous aviez encore sur les bras ! Vous devenez amoureux en diligence!... et crac!... vous faites connaissance... Tenez, mon lieutenant, je ne suis pas un séducteur, moi ; mais il me semble qu'on doit se dire deux choses dans les voitures publiques : Si cette femme-là est honnête, elle ne m'écoulera pas ; si elle ne l'est pas, ce n'est pas la peine que je lui parle.

— Tu as raison ! cent fois raison ! mais cette folie sera la dernière.

— Savez-vous qu'avec toutes les dépenses de voiture, de cadeaux, de frais de voyage, votre aventure nous coûte au moins cinq cents francs? Joli début pour des gens qui vont chercher à faire fortune !

— Ah! tu verras maintenant, Bertrand, que je serai d'une sagesse...

— Ainsi soit-il !... Mais pour ne plus rencontrer cette dame, si vous m'en croyez, nous ne passerons pas par Lyon.

— Volontiers, allons sur-le-champ en Italie. C'est sous le beau ciel

qui vit naître Virsile et Tibulle, c'est dans la patrie des arts que. plein d'une noble émulation, je veux tirer parti de mes talents, et tâcher d'en acquérir de nouveaux. Peut-être la fortune sourira-t-elle à mes efforts • La musique, la peinture m'offrent des ressources que. je ne dois point rougir d'employer! Xous dépenserons peu. je tâcherai d« gagner beaucoup : car, en tous pavs, plus les gens se font payer cher, et plus on leur croit de mérite : enfin, lorsque j'aurai amassé une jolie somme, nous reviendrons en France jouir du fruit de mes travaux.

— C'est cela, mon lieutenant ; et plus heureux que le grand Turenne, qui fut tué sur le champ de bataille, nous jouirons après la guerre des douceurs de la paix.

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