‹ La laitière de MontfermeilChapitre 38 sur 102 · RUSE DE BERTRAND · texte numérisé non relu

RUSE DE BERTRAND

Une nuit de sommeil suffit pour dissiper les fumées du vin et rendre le calme à notre esprit ; une nuit d'amour suffit souvent pour dissiper bien des illusions et ramener le calme dans nos sens. Auguste el Bertrand, après la nuit passée à l'auberge avec Mm' Florimont, pensèrent avec plus

de sang-froid à leur position : le dernier ne s'était jamais dissimulé le nouvel embarras dans lequel Auguste venait de se jeter ; et celui-ci, qui se lassait peut-être déjà de faire de la pantomime avec la jeune voyageuse, sentit qu'il avait fait une sottise. Mais comment se débarrasser honnêtement d'une dame qui lui dit à chaque instant :

— Mon ami, j'irai où ça te fera plaisir.

Après le déjeuner, Auguste demande si l'on peut avoir une voiture pour aller à Lyon. Prendre la poste coûterait trop cher à des gens qui veulent voyager avec économie, ce dont à la vérité on ne se douterait pas, car Auguste se fait traiter toujours en seigneur.

Un marchand de cuir, qui a un grand cabriolet à deux banquettes, propose d'emmener avec lui les voyageurs. A la vérité il mettra quatre jours, parce que ses affaires le forcent à s'arrêter en divers endroits, mais on n'est pas pressé, et on s'arrange avec le marchand de cuir, qui emballe dans sa voiture nos trois voyageurs.

Auguste est avec la sensible Adèle sur la banquette du fond, Bertrand se place près du marchand sur celle de devant, et on se met en route, traîné par un seul cheval qui en vaut deux par la grosseur, mais qui ne paraît pas d'humeur à prendre le mors aux dents.

Bertrand cause avec le marchand, grand gaillard de ving-huit à trente ans, qui passe une partie de sa vie dans son cabriolet, connaît mieux les auberges que sa maison, où il n'est que le quart de l'année, et prétend que pas une servante, à trente lieues à la ronde, n'a été indifférente avec lui.

Auguste regarde la campagne, et tâche de faire parler Mma Florimont.

— Comment trouvez-vous ce site?

— Mais c'est bien vilain.

— Comment ? cette colline couverte de bois, cette vallée sur la gauche, cette rivière qui l'arrose, et ce joli village au fond. Ce point de vue vous semble vilain ?

— Ah! non, c'est très joli.

— Cela vous plairait-il de voyager ?

— Mais je ne sais pas, mon ami.

— Vous n'avez jamais quitté Paris ?

— Oh! si, j'avais été à Saint-Cloud, à Passy.

— Aimeriez-vous aller en Italie ?

— Si ça vous faisait plaisir !

— Mais ce monsieur qui vous attend à Lyon?

— Ah ! je ne sais pas s'il m'attend !

— Je pourrais être forcé par les circonstances de vous quitter.

— Oh! moi, je ne vous quitterai pas, mon ami.

Bon voyage! dit Bertrand en regardant la voiture s'éloigner. (P. 297.)

— Mais si je retournais à Paris?

— J'y retournerais.

— Et voire mari qui vous battait?

— Oh ! je ne lui dirais pas que je suis revenue.

Auguste se dit en lui-môme

— Vous verrez que je ne pourrai plus me débarrasser de cette femmelà ! Maudite diligence ! Cette grande capote, ces genoux contre les miens!

Page 1