JUELQUES PORTRAITS D'APRÈS NATURE
Depuis onze heures du matin, on attendait Dalville à la campagne de M. Destival. Madame, brune de trente ans, à l'œil vif, au regard plein d'expression, qui savait par une mise élégante faire valoir les avantages d'une taille bien prise et des formes séduisantes, madame avait terminé sa toilette; à la campagne elle doit être simple, mais il y a certains négligés qui demandent beaucoup de préparation. Cependant, comme madame est jolie, comme elle est encore jeune, elle n'a mis qu'une demi-heure à passer une légère robe blanche, à nouer une ceinture d'un jaune orange, à tourner avec grâce les boucles de ses cheveux, dans lesquels est un nœud de rubans pareil à sa ceinture; enfin elle n'a demandé que six fois à Julie si le jaune lui sied bien.
Julie a répondu à madame qu'elle était charmante, et que le jaune allait très bien aux brunes, et que, d'ailleurs, madame pouvait sans crainte porter toutes les couleurs. Madame a souri légèrement à Julie, qui n'a que vingt-quatre ans, mais est extrêmement laide, ce qui est presque une qualité dans une femme de chambre.
M. Destival a dix ans de plus que sa femme : il est grand et mince, il n'est pas beau, mais il a de la physionomie ; malheureusement l'expression de cette physionomie n'est point celle qui annonce un homme aimable chez qui l'esprit fait oublier la laideur; c'est celle qui dénote la suffisance, le contentement de soi-même, et la prétention continuelle a être malin; sa casquette de campagne, posée en avant, semble mettre le cachet sur tout cela.
M. Destival a été employé dans les administrations; avec la dol de sa femme, il a acheté une charge de commissaire-priseur, qu'il a en uite revendue avec bénéfice. Ne parlant jamais politique de peur de se compromettre, et ne sachant pas Lui-même de quelle opinion il est. M. Destival a pourtant eu le talent de se faire un cabinet d'affaires, d'avoir «le nombreux clients et de tripler ses capitaux. Il est vrai que M. Destival donne
des soirées, des bals, de petits punchs, et que madame, qui a des yeux pleins de feu et une charmante tournure, fait les honneurs de chez elle avec infiniment de grâce.
La maison de campagne, que l'on habite souvent l'été, est assez grande pour que l'on puisse y recevoir nombreuse société et y coucher sept ou huit amis ; comme monsieur, qui a cabriolet, n'est jamais plus d'un jour sans aller à Paris pour ses affaires, et que quelquefois il ne revient pas coucher à Livry, madame (qui est fort peureuse, quoiqu'elle ait le regard d'une femme à caractère) aime beaucoup garder chez elle un ami de monsieur.
Un jeune homme qui a vingt mille livres de rentes ne peut qu'être fort bien reçu chez M. Destival; aussi, quoiqu'il n'y ait que trois mois qu'Auguste eût fait sa connaissance, on le traitait déjà comme un intime. Monsieur l'engageait sans cesse à venir le voir, soit à Paris, soit à la campagne, et madame aimait beaucoup à faire de la musique avec lui.
Mais midi a sonné, et M. Dalville n'arrive pas. Madame a de l'humeur ; Julie s'est mise en vedette à une fenêtre du second, et monsieur va d'une pièce dans l'autre en s'écriant :
— Diable!... mon ami Dalville est bien en retard... il avait cependant promis de venir de bonne heure, d'être ici pour le déjeuner...
— Est-ce que M. Auguste se souvient de ce qu'il promet? dit madame avec un air de dépit.
— Oh! te voilà encore, toi, lui cherchant sans cesse querelle... l'attaquant... le persiflant...
— Moi, monsieur!... que m'importent les goûts, les défauts de M. Dalville? où m'avez-vous jamais vue lui chercher querelle?
— Je sais bien que c'est pour plaisanter... mais tu es un peu caustique, ma chère Emilie... tu aimes à lancer des traits!... Moi aussi, c'est vrai, je l'avoue, si je ne me retenais pas, je serais très mordant; je le suis même souvent sans m'en apercevoir. Mais entin Dalville est un charmant garçon!... bien né... riche... des talents...
— Oh! des talents... bien légers!...
— Je croyais qu'il était fort sur le violon!
— Non, monsieur; il joue très souvent faux... Eh bien, Julie, avezvous vu venir quelqu'un...
— Ah! mon Dieu, non, madame, j'ai beau regarder... Et tous ccs fromages que j'ai pris à Denise!... Que c'est contrariant!
— Ah! par grâce, mademoiselle, laissez-uous tranquilles avec vos fromages... Montez au belvéder... vous verrez de plus loin.
— Oui, madame.
Gomment va l'état de votre santé Madame? (P. 31
Julie monte, et monsieur reprend la conversation :
— Tune disconviendras pas, j'espère, que Dalville n'ait une. jolie voix.
— Jolie!... ah! de ces voix comme tout le monde!...
— Il me semble pourtant qu'il chante parfaitement avec toi des duos... surtout celui du Muletier de Feydeau ; tu sais bien, celui où il y a : Quel plaisir!... quel plaisir!... et qui linit par coucou ! coucou!