‹ La laitière de MontfermeilChapitre 6 sur 102 · LIV. 2i9. — PAUL DE KOCK. — Kl). J. ROOFP l-T C · texte numérisé non relu

LIV. 2i9. — PAUL DE KOCK. — Kl). J. ROOFP l-T C

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— Ah! monsieur, que vous m'impatientez avec vos coucous!

— Il touche des contredanses sur le piano...

— Qui est-ce qui n'en touche pas maintenant?

— Ma foi, moi ; il est vrai que j'ai toujours eu tant d'affaires que j'ai été forcé de négliger mon penchant pour la musique. Enfin, Dalville est gai, aimable, d'une humeur joyeuse...

— Il y a des jours où il ne sait pas dire trois mots de suite!...

— Écoute donc, moi-même, quand je suis très occupé d'une affaire majeure, je ne suis pas aussi aimable que de coutume... cela arrive à tout le monde. J'en reviens à Dalville. il est riche... il est jeune... Àh! quelle idée!... quelle idée délicieuse...

— Qu'est-ce donc, monsieur?

— Il faut que je le marie 1...

— Marier M. Auguste!... Mais de quoi vous mêlez-vous?.„ so-nit-ce affaires?

— Est-ce que je ne fats pas celles des autres? Celle-ci peut être fort bonne, et...

— Ah ! monsieur, ne faites donc point de mariages, je vous en prie !.. est-ce que vous vous y connaissez?...

— Je me flatte que oui, madame...

— Un homme de cabinet, faire des mariages ; fi donc !... cela n'aurait pas le sens commun... Et votre fusil, monsieur, y avez- vous songé?...

— Oui, madame; j'ai dit à Baptiste de le nettoyer; et Dalville doit amener son Bertrand, cet ancien militaire ; il m'apprendra à m'en servir. .. car vous savez, madame, qu'on a aperçu un loup dans les environs, et c'est fort désagréable, parce que cela inquiète.

— Je pense que cela ne dispense pas de faire une battue dans 1. hois?

— Oh! non, madame; au contraire, c'est moi qui ai provoqué cette mesure de sûreté... je veux voir le loup, madame.

— Vous ferez très bien, monsieur.

La conversation est interrompue par le bruit que quelqu'un fait dans la pièce voisine.

— ■ Ah! le voilà, sans doute, ce cher Dalville, dit M. Deslival.

Madame ne dit rien, mais elle prépare une petite mine boudeuse qui doit laisser deviner ce qu'elle pense. Cependant la personne que l'on entend n'entre pas encore, elle continue de se frotter les pieds sur un paillasson. M. Destival ouvre la porie du salon, et, au lieu d'Auguste, aperçoit un petit homme de cinquante-cinq ans, à perruque blonde, tourte de paille à larges bords, habit presque carré, culotte courte et bas

chinés, qui se frotte et se refrotte les pieds sur le paillasson placé dans l'antichambre.

— Eh! c'est M. Monin, notre voisin!... dit M. Destival en apercevant le petit monsieur.

Au nom de Monin, Mmc Destival fait un mouvement d'impatience en murmurant :

— Quel ennui!... et qu'avions-nous besoin de sa visite?...

— Chut!... paix donc, madame! il a encore un fonds de pharmacie à vendre, et une maison à acheter... Je veux qu'il dîne avec nous.

En achevant ces mots, M. Destival retourne vers l'antichambre, nu M. Monin frotte encore ses pieds sur le paillasson.

— Eh bien, vous n'entrez pas, mon cher monsieur Monin? Que diable faites-vous là si longtemps?... Il me semble qu'il fait très beau, vous n'avez pas pu vous crotter.

— Ah ! je m'en vais vous dire : en passant dans la cour je regardais le ciel pour savoir si nous aurions de l'orage, et j'ai marché sur un tas de fumier que je n'avais pas aperçu.

— C'est la faute de Baptiste, ce fumier devrait être rentré!

— Voilà qui est fini.

Enfin M. Monin quitte le paillasson, et, levant sur M. Destival de gros yeux à fleur de tète, dans lesquels on chercherait vainement une pensée, laisse échapper un sourire qui coupe son visage en deux, mais dans lequel domine toujours un nez d'une énorme dimension, qui est continuellement bourré de tabac comme une pipe qu'on n'a pas encore allumée.

— Comment va l'état de votre santé, mon voisin?

— Très bien, mon cher monsieur... Entrez donc, ma femme est là, elle sera charmée de vous voir.

M. Monin entre dans le salon, et ôte sa casquette en faisant un profond salut à Mme Destival, qui répond à cette politesse par un sourire qui pourrait passer pour une grimace; mais M. Monin prend la chose du bon côté, et commence sa phrase inévitable :

— Comment va l'état de votre santé, madame?

— Comme cela, monsieur... pas très bien dans ce moment... j'ai des maux de nerfs... des palpitations.

— C'est le temps, madame: la chaleur est aujourd'hui 1res forte : nous avons vingt-six degrés trois dixièmes

— Vingt-sept, mon voisin, dil M. Destival en regardant sou thermomètre.

— C'est étonnant! il n'y a pas cela chez moi... c'est pourtant la

même position; ma femme dit aussi que depuis quelque temps je ne remonte pas assez...

— Et Mmo Monin, pourquoi ne vous accompagne-t-elle pas, voisin?

— Elle fait des cornichons, et ça va l'occuper toute la journée. Ah ! c'est qu'elle les brosse avec un soin!... Elle ne sortira pas aujourd'hui.

— J'en rends grâce aux cornichons, dit tout bas Mma Destival, tandis que M. Mouin continue en faisant tous ses efforts pour faire entrer encore une prise dans son nez :

— Ma femme m'a dit : je n'ai pas besoin de toi, Monin, va te promener... Alors je suis venu vous voir.

— C'est bien aimable à vous, mon voisin. Vous passerez la journée entière avec nous?

— Mais, si ça ne vous dérange pas, je le veux bien, parce que je vais vous dire : quand ma femme fait des cornichons, elle n'aime pas à s'occuper de cuisine.

— C'est entendu, vous nous restez. Vous verrez M. Dalville, un jeune homme charmant, fort gai. Son domestique, qui est un ancien militaire, doit me donner une leçon d'exercice, car je suis nommé général...

— ■ Comment?

— Eh oui! dans la battue qu'on va faire.

— Ah! je disais aussi...

— Est-ce que vous n'en serez pas, vous, monsieur Monin?

— Ah! je vais vous dire : quand j'avais encore ma canardière, à la bonne heure...

— Madame! madame! une superbe calèche qui entre dans la cour, dit Julie en accourant dans le salon.

— Une calèche...

— Avec M. et MmB de la Thomassinière.

— Quoi!... ils sont venus! ah! que c'est aimable à eux!... s'écrie M. Destival en courant à la fenêtre. Mme Destival ne partage pas toute la joie de son mari ; cependant elle se lève pour s'assurer de l'arrivée de ses nouveaux hôtes, et descend pour les recevoir, parce que des gens qui ont une calèche et une livrée méritent les plus grands égards ; aussi M. Destival vole-t-il sur les pas de sa femme, laissant là M. Monin, qui allait lui dire combien de fois il avait été à la chasse, et qui, se voyant abandonné dans le salon, a recours à sa ressource ordinaire, et parvient, en y mettant de la persévérance, à s'insinuer encore dans les narines deux jolies pincées de tabac.

M. de la Thomassinière, pour lequel on s'empresse de descendre, est un homme de quarante ans à peu près. Lorsqu'il arriva à Paris, n'ayant

encore que dix-huit ans, il s'appelait tout simplement Thomas, et ne rougissait point alors de sa mère, qui tenait un petit cabaret dans son village. Mais le séjour de la capitale a entièrement changé M. Thomas; d'abord petit commis, puis employé, puis prêtant à usure, puis faisant des affaires en grand, M. Thomas a vu la fortune lui sourire, il a spéculé sur les rentes, il a été heureux : dès lors il a oublié son village, et a pris le ton, les manières d'un homme du grand monde. Que sorti de très bas on arrive très haut, ce n'est point là le mal; au contraire, celui qui parvient par son travail, qui fait lui même sa fortune, laisse présumer plus de mérite que celui qui arrive tout porté au sommet des honneurs. Mais ce que l'on ne pardonnera jamais aux parvenus, c'est d'affecter de l'orgueil, de l'insolence, et de croire, en se donnant des airs de grand seigneur, faire oublier le nom et l'habit qu'ils portaient ci-devant. M. Thomas était de ce nombre.

Il avait commencé par changer son nom trop bourgeois en celui de la Thomassinière. Puis, au lieu d'engager sa mère à quitter son village et à venir jouir de sa fortune, il s'était contenté de lui envoyer une somme d'argent pour qu'elle décrochât l'enseigne de Y Ane savant, et cessât de vendre du vin ; mais il lui avait défendu de venir à Paris, dont l'air était, disait- il, très malsain pour les femmes âgées. Ensuite M. de la Thomassinière avait monté sa maison, pris voiture, laquais, livrée, acheté une superbe campagne et une fort jolie femme de dix-huit ans, qu'on lui avait livrée avec cent mille francs de dot, et qui n'avait pas seulement demandé si son mari était beau ou laid, parce que, ayant reçu une éducation parfaite, elle savait qu'un futur qui a voiture a toujours une assez jolie figure, et que d'ailleurs une femme n'est pas tenue de ne regarder que son mari-

M. de la Thomassinière, mis en petit-maître et singeant les manières du grand monde, mais laissant toujours percer quelque chose de VAne savant, «lisait à tout propos : ma terre, mes biens, mes gens, mes chevaux; il n'y avait que sa femme pour laquelle il ne se servit pas de ce pronom possessif. Quant à madame, vive, légère, étourdie, ne songeant qu'à la toilette et aux plaisirs, elle ne causait avec monsieur que pour lui demander de l'argent ou lui parler de la fête qu'elle voulait donner.

— Eh! les voilà, ces chers amis! dit M. Destival en courant donner la main à Mme de la Thomassinière pour descendre de voiture, tandis que monsieur admire ses chevaux et L'éclat de sa livrer.

— Bonjour, Destival... Lapierre, ayez soin de mes chevaux...

— Madame, je vous offre mes hommages... Laquais, vous recouvrirez ma calèche... il pourrait pleuvoir dedans... Nous arrivons sans façon...

Ca ne vous gêne pas que j'ai amené quelques-uns de mes gens, n'est-ce pas?...

— Comment donc! j'ai de quoi les loger et les nourrir... ré]

M. Destival en se mordant les lèvres, parce que son modeste cabriolet est très éclipsé par la brillante calèche, et que Baptiste et Julie, qui composent tout son domestique, seraient cachés par un seul des grands gaillards que M. delà Thomassinière traîne à sa suiie. Mais ces réflexions n'empêchent point les politesses d'aller leur train, elles ne font que donner le désir de pouvoir augmenter sa maison; aussi, tout en donnant la main à la jeune femme, notre homme d'affaires se dit : — Il faut que je marie Dalville, que je vende la pharmacie de Monin, et que je lui achète une maison; alors je me donne un petit jockey, je le prendrai nègre, et je l'habillerai en rouge pour qu'on le voie de loin.

Les deux dames se sont embrassées.

— Bonjour, ma chère amie.

— Bonjour, ma bonne...

— Que vous êtes gentille de venir nous voir !

— Nous resterons jusqu'à demain...

— Comme elle est toujours bien coiffée !...

— Trouvez- vous ?

— A ravir... J'aime beaucoup cette façon de robe...

— C'est la dernière nouvelle... Pas tout à fait assez décolletée...

— Mais si... je veux avoir de cette étoffe... c'est de bon goût!

— Ah ! c'est bien simple : la robe ne revient qu'à deux cents francs ! . . . Mais pour la campagne et pour aller chez des amis!... Je vous donnerai l'adresse de mon marchand.

Et Mme Destival fait monter Mme de la Thomassinière au premier en continuant de l'accabler de compliments et en feignant la joie la plus vive afin de mieux cacher son dépit secret ; car la nouvelle arrivée est en eflet très jolie, elle est très jeune, elle a dans les manières une vivacité qui plait, et M. Dalville, que l'on attend toujours, ne s'est pas encore trouvé avec elle. M Dalville, qui s'enflamme si facilement, pourrait fort bien faire la cour à Mme de la Thomassinière, qui pourrait aussi l'écouter. Tout cela donne en secret beaucoup d'humeur à Mme Destival, qui n'en affecte que plus d'amabilité, parce que, dans le monde, il faut savoir se contrefaire, dire autrement qu'on ne pense; c'est là le grand secret du savoirvivre.

— Mmc de la Thomassinière est entrée dans le salon, où est resté M, Monin, qui est sur le point de tenter l'introduction d'une nouvelle prise de tabac, mais qui s'arrête en voyant la petite-maitresse, recule, ôte sa

tourte, et, quoiqu'il n'ait point encore vu la jeune dame, va commencer sa phrase de rigueur : — Comment va l'état de votre santé?

Mais la petite-maîlresse ne laisse pas à l'ex-pharmacien le temps de prendre la parole, elle étouffe avec son mouchoir un éclat de rire que fait naître la figure originale de M. Monin, et se tourne vers Mme Destival en disant :

— Qu'est-ce que c'est que ça?

— Un voisin, extrêmement riche, mais aussi sot qu'ennuyeux!

— ■ Ah ! tant mieux; nous nous amuserons. 11 faut bien rire un peu. Attendez-vous d'autre monde?

— Mais... nous attendions un jeune homme... un grand ami de M. Destival... M. Auguste Dalville... Le connaissez-vous?

— Non. mais j'en ai beaucoup entendu parler; on le cite dans le monde ponr ses bonnes fortunes, ses conquêtes. Je serais fort aise de faire sa connaissance. En général, ces mauvais sujets sont toujours fort aimables, n'est-ce pas, ma chère?

— Mais quelquefois... pas toujours... Au reste, vous en jugerez vousmême?

— On dit qu*il est fort joli garçon?

— Oh! comme cela, une figure passable, voilà tout; d'assez beaux yeux, mais une bouche un peu grande, des lèvres très grosses. Je n'aime pas du tout ce genre de figuro-là.

— Moi, je n'aime pas les bouches pincées. Est-il blond ou brun?

— C'est tout au plus si je m'en souviens; il est brun, je crois?

— Je croyais avoir entendu dire que M. Dalville allait très souvent ches vous?

— Mais non... riiez mon mari, pour affaires.

— Yest-il pas musicien?

— Un pi 'ii.

— J'ai apporté un nocturne dont je suis folle, il le chantera avec moi. M. Dalville sera certainement enchanté de faire votre partie. Pardon,

ma belle amie, j'ai quelques ordres à donner. A la campagne, on agil sans façon.

— Mai» je l'espère bien! Je vais aller voir votre jardin.

— Allez. Je vais faire servir le déjeuner, et j'irai vous avertir.

La pelite-maitresse descend légèrement l'escalier qui mène au jardin, et Mrai' Destival se rend dans sa chambre a coucher, où elle se jette sur un fauteuil en disant à Julie qui vient d'entrer.

— Ah! Julie!... suis-je assez contrariée!... Je n'en puis plus, j'étouffe !...

— Je le crois bien, madame, c'est fait pour cela! ne pas voir arriver ceux que l'on attend, et recevoir tout plein de monde que l'on n'attend pas!

— M. Destival est cruel avec sa manie d'engager toutes les personnes qu'il rencontre ! Il aurait un château, qu'il ne ferait pas autrement !

— Ce vieux Monin, qui ne sait que manger et boire !

— Encore, s'il n'y avait que lui, on n'y prend pas garde, voilà tout.

— Est-ce que sa femme va venir?

.— Non, Dieu merci, elle fait des cornichons.

— C'est bien heureux ! C'est une très mauvaise langue que Mme Monin ; et curieuse... ah !... elle entre toujours dans la cuisine voir tout ce qu'on fait.

— Malgré cela, je l'aurais encore préférée à ces Thomassinières, qui ont un ton, se donnent des airs, des prétentions insupportables!

— Et puis, a-t-on jamais vu amener trois domestiques qu'il faut nourrir? Ces gaillards-là vont tout manger ici!

— Julie, quelle heure est-il?

— Midi passé, madame.

— Il ne viendra pas. J'en suis bien aise maintenant. Fais servir le déjeuner. On ne dînera qu'à six heures et demie.

— C'est cela, ça fait qu'ils ne souperont pas au moins?

Julie descend. Madame se place devant son miroir, s'y regarde quelques minutes, arrange quelques boucles, puis s'en éloigne en disant : — Je suis assez bien pour ces gens-là! Elle va au jardin rejoindre Mme de la Thomassinière, dont l'époux, en arrivant, a demandé à M. Destival une plume et de l'encre, afin d'écrire sur-le-champ une note importante pour une affaire majeure. M. Destival a établi le spéculateur dans son cabinet en lui disant : — Ne vous gênez pas, faites comme chez vous, je vous laisse. Et M. de la Thomassinière, resté seul devant le bureau, s'est gratté la tête, a regardé les plumes et n'a rien écrit, par la raison qu'il n'avait rien à écrire et aucune note à prendre ; mais un homme qui fait de grandes spéculations doit toujours avoir l'air préoccupé et avoir besoin d'une écritoire ; cela impose aux sots, aux gens crédules, quelquefois même aux gens d'esprit ; il n'y a que les intrigants qui ne se laissent pas prendre à toutes ces petites ruses-là, parce qu'eux-mêmes en font souvent usage.

En laissant la Thomassinière, M. Destival va retrouver M. Monin, qui ne se formalise pas de ce qu'on ne s'occupe point de lui, parce que sa femme l'a habitué à cela.

— Eh bien! mon voisin, avons-nous vendu cette pharmacie? dit l'homme d'affaires, en frappant sur l'épaule de M. Monin.

J'aimais surtout les rôles où l'on changeait de toilette. (P. 39.)

— Pas encore, mon voisin. Gela me contrarie, parce que je vais vous dire, ceux qui me remplacent provisoirement n'ont pas mon habitude, et...

— Je vous vendrai cela. J'espère vous voir cet hiver à Paris, monsieur Monin, et y cultiver votre connaissance.

— Monsieur, certainement...

— Vous viendrez faire votre partie chez moi.

MT. 250. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROUFF ET C»«. LlV. 250

— Est-ce qu'on fait la mouche, chez vous?

— Non, mais l'écarté, le boston. J'ai une bien jolie maison à vous vendre.

— En vérité ?

— Oui; c'est une occasion, c'est pour rien.

— Est-elle assurée?

— Je ne sais pas. Nous causerons de tout cela; allez faire un tour de jardin. Je vais voir si l'on pense à nous faire à déjeuner.

Monin s'éloigne; et. en se retournant, M. Destival aperçoit sa femme, qui s'écrie :

— Comment, monsieur, vous invitez M. Monin à venir vous voir à Paris ?

— Certainement, madame.

— Passe à la campagne, parce qu'on est voisin; mais à la ville ! un homme qui ne sait rien dire, rien faire, qui ne joue qu'à la mouche.

— Il est riche, madame.

— Eh î monsieur, cela n'empêche pas d'être bête comme une oie.

— Madame, ce ne sera pas la première bête que l'on aura vue chez moi. Quand on reçoit beaucoup de monde, cela ne peut pas être autrement. Eh! d'ailleurs, avec vos gens d'esprit, vos auteurs, vos poètes, il n'y a jamais un sou à gagner.

— Puisque vous aimez tant l'argent, monsieur, pourquoi donc inviter tant de monde à venir à votre campagne ? Cela est ruineux, monsieur.

— lîassurez-vous, madame, je n'invite que les gens qui peuvent m'ètre utiles. Ohî je suis très fin! je vois de loin. La Thomassinière est une excellente connaissance, je tiens fort à me lier intimement avec lui. Je sais bien qu'il est souvent fort ridicule, qu'il veut faire le seigneur, et que cela ne lui va pas; qu'il lâche de temps à autre des locutions et des pataquès qui sentent terriblement leur cru ! qu'il est assommant avec sa voiture, ses terres, ses biens et ses gens, qu'il vous jette sans cesse au nez; mais, du reste, c'est un homme pour lequel j'ai une estime toute particulière, parce que, comme je vous le disais tout à l'heure, je vois de très loin, moi, madame. Mais ce déjeuner?

— Parlez à Baptiste, monsieur; moi, j'ai donné mes ordres à Julie. M~e Destival va au jardin. La petite-maîtresse y folâtrait en se faisaal

un bouquet.

— Vous voyez, dit-elle, que je cueille vos fleurs?

— Vous faites très bien, ma chère amie, prenez tout ce qui vous fera plaisir.

— Votre jardin est gentil?

— Oh! il n'est pas grand; mais il y a de l'ombrage, et c'est ce que j'aime.

— Moi aussi. A notre terre de Fleury. j'ai fait planter une forêt. Vous voirez, ce sera charmant.

■ — Mais avant qu'elle soit poussée...

— Oh! l'on n'a mis que des arbres déjà grands. Je vous y donnerai une fête le mois prochain. J'attends qu'on ait terminé les peintures, les embellissements que j'y fais faire pour aller y passer un mois. Mais j'emmènerai beaucoup de monde; car je n'aime la campagne qu'avec une nombreuse société.

— Moi, j'aime assez la solitude.

— Ah! Dieu! je mourrais si j'étais un jour seule!

— Vous n'aimez donc pas la lecture?

— Si, un moment, dans mon lit, mais pas longtemps, cela me fatigue.

— La musique?

— Je n'en fais que quand on m'écoute.

— Le dessin?

— Ah! c'était bon au pensionnat! À ma terre, je veux avoir un petit théâtre; nous jouerons la comédie, c'est cela qui est amusant. Je la jouais souvent à mon pensionnat. J'aimais surtout les rôles où l'on changeait de toilette.

— Qu'elle est enfant!

— Que voulez-vous? il faut bien passer le temps. S'il n'y avait que mon mari pour m'amuser, ah! Dieu! où en serions-nous? Un homme qui n'est occupé que de calculs, de change, que sais-je? Ces hommes de cabinet sont bien peu aimables.

Ces dames, qui venaient d'entrer dans une autre allée, se trouvèrent alors près de M. Monin, qui était arrêté et paraissait en contemplation devant un prunier dont les fruits étaient fort gros; à l'aspect des dames, il ôte sa tourte, et murmure :

— Comment va l'état de... Mais il ne finit pas sa phrase, parce qu'il se rappelle avoir déjà salué les dames au salon; alors il se retourne el montre l'arbre en disant :

— Ça fait de bien beaux fruits.

— Comment, ma chère, vous avez des arbres à fruils dans votre jardin! s'écrie la petite-maîtresse; mais c'est du |»1 u - mauvais ton;, il faut faire arracher tout cela, el piauler à la place des ébéniers, des acacias, des sycomores...

— Oh! notre jardin est sans prétention, répond M Destival en se

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mordant les lèvres avec dépit : ce n'est pas un parc comme à votre terre, et M. Destival aime beaucoup les fruits.

— Il a raison, répond Monin, qui s'était rapproché du prunier lorsque Mme de la Thomassinière avait parlé de le faire arracher. Le fruit est l'ami du corps quand on le mange bien mûr. D'ailleurs, je vais vous dire...

— Et des prunes de monsieur! reprend la jeune élégante. Fi donc! c'est très mauvais, on laisse cela aux domestiques.

— Oh ! quand M. Destival aura fait fortune, alors nous aurons un verger particulier: mais, en attendant, nous avons la bonhomie de nous contenter d'une petite campagne. Que voulez-vous? nous ne sommes pas nés dans les grandeurs... dans les palais!

Mme Destival appuie avec malice sur ces derniers mots; mais Mme de la Thomassinière ne semble pas y faire attention : aussi étourdie qu'inconséquente, elle dit des choses mortifiantes sans y penser; et si elle parle sans cesse de sa toilette, de ses diamants et de sa terre, c'est moins par vanité que par habitude, tandis que le désir de faire parade de sa fortune est le mobile de toutes les actions de son époux.

— Le déjeuner vous attend, mesdames, dit M. Destival en courant d'un air galant offrir sa main à la petite-maîtresse, venez, il est tard, vous devez avoir besoin de prendre quelque chose; et, ma foi, si Dalville vient. il déjeunera seul, voilà tout.

Le maître de la maison s'éloigne avec la jeune dame. M. Monin a déjà ùté sa tourte, et se prépare à offrir sa main à Mme Destival. Celle-ci, qui a deviné son intention, disparaît par une autre allée, et le petit homme, n'apercevant plus la dame, se décide à se rendre seul à la salle à manger ; mais auparavant il jette encore un tendre regard sur le prunier.

On est à table, et M. de la Thomassinière n'est pas encore sorti du cabinet. — Dites-lui donc que nous allons déjeuner, dit M. Destival, que nous n'attendons que lui.

Baptiste monte au cabinet, et crie à travers la porte :

— Monsieur, le déjeuner est servi.

— C'est bien, c'est très bien, je descends, répond la Thomassinière en continuant de rouler dans ses doigts de petites boules de papier; je n'ai plus qu'une note à prendre.

Le valet va dire ce qu'on lui a répondu.

— Quel homme terrible avec ses notes! dit Mme Destival; il n'a donc pas un moment à lui. même à la campagne?

— Mon mari! répond la petite-maîtresse; ah! ma chère amie, c'est l'être le plus insupportable avec ses écritures! Jamais il n'est prêt à

descendre aux heures des repas, même quand nous avons vingt personnes à dîner; ce qui arrive fort souvent, il faut qu'on l'envoie chercher trois ou quatre fois.

Après avoir encore fait des petites boulettes de papier pendant cinq minutes, M. de la Thomassinière se décide enfin à se rendre à la salle à manger.

— Pardon ! me voilà, ce n'est pas ma faute, dit-il en se mettant à table ; il ne fallait pas m'attendre. C'est qu'il m'est revenu en tête certaine spéculation... Donnez-moi une aile de volaille et un verre de bordeaux, je ne prends que cela le matin. Eh bien! Athalie, avez-vous bien ravagé le parterre de madame?

Athalie, qui mange très bien pour une petite-maîtresse, répond en riant à son épou« :

— J'ai fait ce que j'ai voulu, monsieur; vous savez bien que cela ne vous regarde pas.

— C'est juste, madame, c'est très juste. Moi, je donne de l'argent, je paye les mémoires. Des douze cents francs à une marchande de modes, c'est un peu cher. Mais il faut bien que madame ait ce qu'il y a de mieux.

— Si vous preniez de l'humeur, monsieur, le prochain mémoire serait du double.

— Vous savez bien, madame, que, quand il s'agit de donner de L'argent, je ne me fais jamais prier. C'est une chose toute naturelle, quand on est riche, il faut faire gagner les marchands, n'est-ce pas, Destival '

— Certainement, répond celui-ci, je suis tout a fait comme vous. Eh bien! comment trouvez-vous mon bordeaux? vous ne m'en dites rien.

— Il est assez bon, mais j'ai mieux que ça, oh ! j'ai beaucoup mieux que ça; vous verrez, je vous en ferai goûter, chez moi.

— Et cette crème, vous paraît-elle bonne, madame?

— Mais oui, répond la petite-maîtresse; tandis que M. de la Thomassinière s'en sert trois cuillerées, en disant :

— Voyons donc cette crème ; puis fait une légère grimace en ajoutanl Ah ! c'est a ma terre que nous avons du laitage excellent! ça ne peut pas se comparer à ça! c'est tout autre chose! et des volailles, ah ! délicieuses Il est vrai qu'on les nourrit avec un soin! Voyez-vous, vous autres, vous croyez manger quelque chose de bon quand vous mangez un poule) comme celui-ci... Eh bien, si vous connaissiez ma basse-cour de Fleury, vous regarderiez ceci comme du fretin.

— Il est très heureux alors que nous ne la connaissions pas, répond Mmc Destival en jetant sur son époux un regard significatif. Celui-ci.

pour changer cette aimable conversation, s'adresse à Monin, qui, depuis qu'il est à table, n'a pas dit un mot, tout occupé d'une cuisse de volaille qu'il assaisonne parfois de tabac, et regardant en amateur un beau pâté qui est devant lui, et auquel il semble dire : — Comment va l'état de votre santé?

— Il paraît que l'appétit va assez bien, mon voisin?

■ — Oui, oui, c'est le temps qui fait ça. En usez-vous? et Monin présente sa tabatière à Destival, puis à la Thomassinière, qui, après en avoir pris légèrement, tire de sa poche une tabatière d'or qu'il regarde quelque temps avec complaisance en murmurant : — Voici de la Virginie, ce qu'il y a de meilleur en tabac; il est fort cher, mais je n'aime que celui-là. Goûtez, monsieur.

Monin, qui n'a jamais reculé devant une prise de tabac, va prendre de la Virginie, lorsque l'on entend le bruit d'une voiture qui entre dans la cour, et Julie accourt en disant : — Voilà M. Dalville, son cabriolet vient d'entrer dans la maison.

Mmo Destival laisse échapper un sourire de contentement, la petitemaîtresse se hâte de se faire changer d'assiette, afin qu'on ne voie pas devant elle les débris de son déjeuner, M. Destival court recevoir son cher ami; et M. de la Thomassinière se dit : — Il faut que ce Dal ville soit un millionnaire pour que son arrivée fasse tant de sensation!

Quant à Monin, tenant d'une main la prise de Virginie et de l'autre sa fourchette, troublé par le mouvement qu'opère autour de lui l'arrivée de Dalville, il porte à son nez un joli morceau de jambon, et sur sa langue le tabac superfin. Mais, s'aperce vant de sa méprise, il se contente de remettre chaque chose à sa place.

l'exercice, l'escarpolette, l'orage et la musique

Destival, qui est allé au-devant de Balville, le cherche vainement des yeux et ne voit auprès du cabriolet que le petit Toni, et Bertrand, qui lui fait un salut militaire.

— Eh bien! où est-il donc? par où est-il entré? dit M. Destival. Bertrand passe le bout de sa langue sur ses lèvres et se gratte une oreille pour y chercher une réponse ; enfin, il prononce d'une voix assurée : ■ — M. Dalville arrivera ici aussitôt que moi.

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— Il me semble cependant que vous arrivez sans lui, il vous a donc quitté en route?

— Oui, monsieur.

— Est-ce qu'il connaît quelqu'un dans les environs?

— Il paraîtrait que oui, monsieur.

— Enlin il va venir, c'est l'essentiel.

Destival court dire aux dames que son ami Dalville va arriver ; qu'il s'est arrêté chez une connaissance, mais qu'il ne peut tardei

— Je ne croyais pas qu'il connût quelqu'un dans les environs, dit Mmc Destival avec surprise.

— Mon Dieu ! ce monsieur se fait bien désirer, répond la vive Athalie, en se levant de table; tandis que la Thomassinière, mécontent que l'on s'occupe d'un autre que lui, fait quelques pas dans la chambre, puis tape du pied avec violence et se frappe le front en s'écriant :

— Ah! mon Dieu! j'allais oublier. Quelle heure? pas encore une heure ! Y a-t-il une poste dans les environs?

— Une poste aux ânes? dit Monin.

— Eh non! une poste aux lettres.

— Ah! oui : là-bas, dans la seconde rue. Je crois que, cependant je n'affirme pas, mais je vas vous dire...

— J'y cours; j'arriverai à temps.

Et M. de la Thomassinière s'élance hors de la salle comme s'il allai; renverser tout le monde, et sans écouter Destival, qui lui crie : — Restez donc, je la ferai porter... D'ailleurs vos gens sont là. Le spéculateur court précipitamment dans la campagne, et, arrivé sous un épais feuillage, s étend sur le gazon et s'endort en se disant : — Un homme comme moi ne doit pas avoir un moment à lui.

Les dames sont retournées au salon. M. Destival redescend près de Bertrand, et Monin, qui voit que tout le monde quitte la table, se décide à en faire autant, et suit le maître de la maison.

Dès que Bertrand s'est rafraîchi. M. Destival l'aborde en le priant de lui donner une leçon d'exercice et de commandement. L'ancien caporal esl tout disposé à faire ce qui lui rappelle de glorieux souvenirs. Il se rend sur la terrasse du jardin avec M. Destival, qui se fait apporter son fusil, un fleuret qui lui sert de sabre, et se tient druit comme un piquet en exi culant les commandements de Bertrand. Monin, qui les a suivis, croit qu'il est de la politesse de faire comme son hôte; il prend une bèch guise de fusil, et, placé derrière son voisin, exécute aussi des droite, gauche, présentez armes, qu'il n'interrompt que pour visiter sa tabatière.

Il y a plus d'une heure que ces messieurs sont sur la terrasse avec

Bertrand, qui passerait volontiers sa journée dans de si agréables occupations. M. Destival, qui veut éclipser les gardes champêtres, commence à se tenir comme un grenadier prussien; et Monin, tout en sueur, parce qu'il voudrait aller aussi bien que son hôte, ne s'aperçoit pas qu'à force de faire avec sa bêche, en joue, en avant et arme à terre, il a repoussé en arrière sa tourte et sa perruque, ce qui lui donne l'air extrêmement tapageur.

L'exercice est interrompu par les éclats de rire de la sémillante Athalie, qui arrive avec Mme Destival.

M. Monin s'arrête sur un : Présentez armes! Il était temps; encore quelques instants, et la perruque glissait en arrière, et montrait l'ex-pharmacien en enfant-jésus. Quant à M. Destival, il se présente fièrement devant les dames, le fusil au bras, en disant :

— Hein? que pensez- vous de la tenue?

— C'est superbe! Mais j'aime mieux monsieur avec sa bêche, il est plus drôle.

— Comment, mon voisin, est-ce que vous prenez une leçon d'exercice?

— Oui, répond Monin en s'essuyant le front et ramenant sa perruque en avant; je vous avais suivis de loin, et puis je vas vous dire...

— Mais qu'est donc devenu M. Dalville? dit Mme Destival sans écouter M. Monin ; il vous laisse en chemin, il doit arriver aussitôt que vous, et voilà deux heures que vous êtes ici. Chez qui l'avez-vous donc laissé Bertrand?

■ — Chez qui, madame?... Je n'ai pas dit l'avoir laissé chez quelqu'un...

— Vous l'avez vu entrer dans une maison, sans doute? Enfin vous ne l'avez pas quitté sur la grande route?

— Pardonnez-moi, madame. J'ai justement laissé mon lieutenant dans le beau milieu du chemin, à une demi-lieue d'ici...

— Bertrand, vous ne dites pas tout, et M. Auguste n'était probablement pas seul sur la roule?

— Je n'ai pas vu s'il venait du monde, madame...

— Oh ! il y avait par là quelque paysanne, quelque rustique beauté, qui aura séduit M. Dalville.

— Comment, ma chère, est-ce qu'il donne dans ce genre-là? dit la petite-maîtresse avec un air de dédain.

— Il donne dans tous les genres, ma bonne. Oh! mon Dieu ! une fille de basse-cour, qui aurait un petit nez retroussé, un...

— Ah! fi donc! cela diminue beaucoup la bonne opinion que j'avais de ce monsieur.

LA LAITIÈRE DE iM 0NTFERMK1 1.

Mmc de la Thomassinière ne se lasse pas de se faire balancer. (P. 49.)

UV. 25i, — PAUL DE KOCK — ÉD. J. ROUFF ET C.'9. uv- 231

LA LAITIERE DE MO.NTFE RMEIL 47

— Je vous le répète, ajouta plus bas Mm0 Destival en se rapprochant de son amie, c'est un libertin, tout à fait! Sans mon mari, je ne le recevrais pas! C'est un homme dont la connaissance peut compromettre la réputation d'une femme. Mais Al. Destival en est fou! Il veut absolument le recevoir; il l'invite sans cesse; je n'aime pas les querelles, et je laisse mon mari faire ce qu'il veut.

— Moi, je ne suis pas aussi complaisante, je ne fais que ce qui me plaît, je ne reçois que les gens qui me conviennent. Ah ! si M. de laThomassinière voulait me contrarier, j'aurais sur-le-champ des attaques de nerfs.

Les dames vont reprendre le chemin du jardin et Bertrand la leçon d'exercice, lorsque l'on entend des éclats de rire dans la cour, et bientôt Dalville paraît devant la société.

— Eh ! bonjour, cher ami, dit M. Destival en allant à Auguste avec son fusil à la main,, on désespérait de vous voir. Arme au bras... hein !... C'est ça, n'est-ce pas?

— Je vois que Bertrand fera quelque chose de vous?

— ■ Tenez, voilà ma femme, qui était d'une humeur de ce que vous n'arriviez pas.

— Dieu! que mon mari me fait souffrir! dit Mme Destival à sa voisine en prenant un air froid pour saluer Auguste qui lui dit :

— Quoi ! madame, vous avez été assez bonne pour vous inquiéter de mon absence...

— Moi, monsieur, je n'ai pas dit un mot de cela... Je ne sais pas pourquoi M. Destival se plaît âme faire dire des choses que je ne pense pas. J'ai seulement trouvé que lorsqu'on promettait d'arriver pour le déjeuner, il était ridicule de venir à la lin de la journée; du reste, cela ne m'a nullement surprise, et... Ah! mon Dieu! monsieur, que vous est-il donc arrivé?... Comme vous êtes fait !... cette blessure au visage... ce désordre dans voire toilette, il paraît qu'il vous est survenu de grandes aventures.

— En effet, madame, dit Auguste en saluant Aihalie, qui lui rend son salut en minaudant, j'ai fait une rencontre...

— Il a peut-être rencontré le loup, dit Monin en s'approchanl de Destival; c'est qu'il y en a dans le bois. La villageoise qui a vendu les cornichons à ma femme, nous a conté que l'autre jour...

— Vous vous seriez battu avec un loup, mon brave Dalville? s'écrie M. Destival en présentant la baïonnette à la société comme s'il eùi voulu forcer un bataillon carre.

— Et non. monsieur, dit madame en souriant avec malice, ce n'est pas un loup qui a l'ail ;ï monsieur cette marque au visage; cela re

à toute autre chose, n'est-ce pas, ma chère amie?

— Ca, dit la vive Alhalie en regardant Auguste de fort près ; mais... cela m'a tout l'air d'un coup d'ongle, n'est-ce pas, monsieur?

— Vous ne vous trompez pas, madame.

— Vous vous êtes donc battu, monsieur? dit Mmc Dcstival.

— Non, madame, j'ai seulement rencontré un enfant fort gentil, ilavait cassé le vase contenant la soupe à son père ; je l'ai consolé avec une pièce de monnaie. Alors... dans sajoie il m'a embrassé, ses petites mains caressaient mes joues... et, sans le vouloir, il m'aura un peu égratigné; voilà, mesdames, le récit fidèle de mon aventure.

AIm0 Deslival se mord les lèvres en regardant sa compagne qui sourit, toutes deux paraissent douter de la véracité du récit de Dalville; mais celui-ci s'inquiète peu de ce qu'on pensera. Profilant du court silence qui se fait en ce moment. M. Monin s'approche d'Auguste qu'il a déjà vu deux fois chez son voisin et lui dit de l'air le plus aimable.

— Comment va l'état de votre santé?

— Cela va bien, monsieur Monin, sauf cette égratignure qui n'est pas dangereuse.

— Vous riez, monsieur!... Oh! il ne faut pas badiner avec les coups d'ongle... En usez-vous?

— Merci.

— Je sais ce que c'est, parce que je vas vous dire : ma femme a un chat...

Peu curieux d'entendre l'histoire de Monin, Dalville suit les dames qui sont retournées au jardin. La présence d'Atbalie donne au jeune homme le désir d'être aimable ; Auguste ne s'attendait pas à trouver d'autre dame que la maîtresse de la maison, qui est bien, mais près de laquelle il ne fait plus de frais pour paraître aimable. Pourquoi? est-ce qu'il n'en est pas amoureux, ou parce qu'il est certaiu de lui plaire, ou...? Ah! ma loi ! vous m'en demandez trop.

Le laisser-aller, la vivacité de Mme de la Thomassinière, s'accordent parfaitement avec la gaieté et les manières d'Auguste ; et comme la campagne autorise plus de liberté, au bout de fort peu de temps, Auguste et la petite-maîtresse rient et plaisantent ensemblent comme s'ils se connaissaient déjà depuis longtemps.

Mme Deslival ne partage point leur gaieté, elle est boudeuse, elle parle peu et se contente de lancer de temps à autre au jeune homme des regards qui disent beaucoup de choses; plus l'intimité s'établit entre les deux personnes qui sont auprès d'elle, plus son humeur semble augmenter, Cependant on parcourt le jardin, on s'assied; puis Mm0 delà Thomassinière court admirer un point de vue, ou cueillir une fleur, ou chasser un

papillon, et, en se retournant, elle montre à Auguste une double rangée de dents charmantes, et semble lui dire : Venez donc avec moi. MaisMm0 Destival ne la quitte pas, et quoiqu'en faisant une moue fort prononcée, elle court aussi après les papillons.

— Mais qu'avez-vous donc, ma bonne amie? dit Athalie d'un air de bonhomie; vous ne semblez pas gaie.

— Pardonnez-moi... je suis très contente, mais c'est un violent mal de tête qui vient de me prendre.

— Rentrez, allez un moment vous jeter sur votre dormeuse... ■ — Non, ma petite, je veux rester avec vous.

— Est-ce qu'il faut se gêner à la campagne?... D'ailleurs monsieur me tiendra compagnie. Nous attraperons ensemble des papillons...

— J'attraperai tout ce qui vous fera plaisir, madame, répond Auguste en faisant un sourire auquel succède une légère grimace, parce que Mme Destival vient de lui pincer le bras tout en disant :

— Non, l'air me fera du bien ; mais je croyais que vous vouliez faire de la musique...

— Ah ! ce soir, nous avons le temps, puisque je couche chez vous. Et monsieur, reste-t-il?

— Si madame veut me le permettre, dit Auguste en regardant son hôtesse qui répond avec dépit.

— Vous êtes le maître, monsieur.

Après s'être encore promené pendant quelque temps, on arrive devant une escarpolette, et la vive Athalie court se placer dessus la planche étroite, soutenue seulement par deux cordes, en disant à Auguste :

— Ah ! faites-moi aller, je vous en prie ; je suis folle de la balançoire ; j'ai pourtant manqué me tuer dix fois à ce jeu-là, c'est égal, il faut toujours que j'y retourne; mais pas trop fort, monsieur, entendez-vous?

— Le mouvement qui vous fera plaisir, madame.

Auguste se tient près de la balançoire, qu'il pousse légèrement, tandis que Mmo Destival s'assied à quelque distance, en portant son mouchoir sur ses yeux. Le jeune homme est distrait; il regarde alternativement Athalie et Mm0 Destival ; la pétulance de l'une le séduit, le chagrin de l'autre semble lui faire de la peine. La petite-maîtresse : — Ah! que c'est amusant! ah! que c'est gentil! Allons donc plus fort... Prenez garde, vous

me donnez des secousses... Ah! ma chère, vous ne vous figurez pas le plaisir que cela me fait.

Mlue de la Thomassinière ne se lasse point de se faire balancer : mais M"'* Destival, que cela n'amuse nullement, prend le parti de se trouver mal, et se laisser aller sur sa chaise en poussant un profond gémissement,

Alors Auguste quitte la balançoire pour courir près d'Emélieen lui disant :

— Qu'avoz-vous donc, madame?

— Laissez-moi; vous êtes un monstre!... répond M0" Destival les yeux toujours fermés.

— Qu'ai-je donc fait?

— Vous croyez que je ne m'aperçois pas de votre conduite?

— Ma conduite est toute naturelle, il me semble...

— Xon content de venir de... je ne sais où! monsieur se permet, devant moi, de faire la cour à cette coquette, qui se conduit de la manière la plus indécente! J'espérais au moins, monsieur, que vous respecteriez ma maison.

— Vraiment, madame, je ne conçois rien à votre humeur. Je suis honnête... poli... voilà tout.

— Est-ce que vous croyez que je n'ai pas des yeux? c'est par trop visible. On se contraint, au moins!

— Mais...

— Taisez- vous!

— Eh bien! dit Athalie qui s'aperçoit que le mouvement de la balançoire se ralentit; que faites-vous donc, monsieur? Vous n'allez plus, vous me laissez là : mais je ne veux pas encore cesser. Est-ce que vous êtes déjà las? Ah! c'est honteux! un jeune homme!

Dans ce moment arrive M. Monin. qui, voyant que son hôte s'obstine à faire l'exercice jusqu'à l'heure du dîner, et ne se sentant plus la forer de continuer, vient d'abandonner la bêche et s'est dirigé vers le jardin où, tout en s'essuyant le front, il cherche dans sa tabatière de quoi rafraîchir ses idées.

— Vous arrivez bien à propos, monsieur Monin, dit Mmo Destival ; il faut absolument un balanceur à madame. Allez donc lui rendre ce service, elle en sera enchantée.

En disant cela, Emilie se lève, prend le bras d'Auguste, et l'entraîne d'un autre côté du jardin, laissant Monin tout étonné de la besogne dont on vient de le charger, et Athalie sur la balançoire, qui. tournant le dos aux autres personnages, ne s'est point aperçue de leur départ, et ignore encore qu'elle vient de changer de balanceur.

— Eh bien ! poussez-moi donc, monsieur! dit la petite-maîtresse en s'agitant sur la balançoire pour tâcher de la faire aller elle-même.

Monin se réconforte avec une nouvelle prise et se dirige vers l'escarpolette; mais, n'ayant pas bien calculé le chemin que la balançoire fait en revenant en arrière, au moment où il relève ses manches pour mieux

pousser, la planche revient sur lui, et les formes rondelettes de la jeune femme le frappent au milieu du visage.

Monin, étourdi par le coup, va tomber sur le gazon à quelques pas de là; Mme de la Thomassinière pousse un cri, parce que le nez de Monin a failli la faire glisser de dessus sa planche.

— Que vous êtes maladroit, s'écrie-t-elle ; si je n'avais pas tenu fort, je tombais; allons, venez m'arrêter et m'aider à descendre... Eh bien, monsieur, est-ce que vous allez me laisser là?

Monin n'était pas leste à se relever, et il cherchait sa tourte que la balançoire lui avait emportée, tout en murmurant :

— Je suis à vous dans la minute, madame... C'est que si je revenais sans ma tourte, ma femme me ferait une scène !...

Impatientée, Athalie tourne la tête et aperçoit Monin cherchant à grimper à un arbre pour atteindre sa casquette que la balançoire a envovée sur une branche fort élevée. La jeune femme part d'un éclat de rire, puis se jette à bas de la balançoire, et s'éloigne en cherchant Auguste et Ajmc Destival sous chaque bosquet.

Après avoir parcouru inutilement le jardin, elle revient à la place où elle a laissé Monin; il est encore au bas de l'arbre où il a vainement essayé de grimper, regardant d'un air désolé sa tourte, logée sur une branche qu'il ne peut atteindre, et cherchant dans sa tabatière le moyen de la ravoir.

— Par où sont-ils donc passés, monsieur? dit la vive Athalie en s'arrêtant devant Monin ; celui-ci roule ses gros yeux autour de lui en disant :

— Qui ça, madame?

— M. Dalville et Mmc Destival.

— Je ne vous dirai pas... à moins qu'ils ne soient aussi allés faire l'exercice...

Athalie se dirige vers la maison; M. Destival est encore sur la terrasse avec Bertrand. La jeune femme se rend au salon; il est désert.

— C'est très aimable, dit Athalie; ce monsieur est Toit galant! 11 paraît qu'ici on ne se gêne nullement... Je voudrais pourtant bien savoir si M. Dalville est avec M""' Destival... Madame avait la migraine; je suis curieuse de savoir comment elle fait passer cette migraine-là...

La petite-maîtresse quitte le salon, parcourt plusieurs pièces, ne rencontrant personne, car Julie et Baptiste sont occupés à La cuisine, el les trois laquais de M. de la Thomassinière sont allés jouet à l'oie dans le v.dlage. Athalie monte au premier, où est la chambre à coucher de Mmc Destival; mais la porte de cette pièce est fermée, et la clef

5î ŒUVRE DE PAUL DE KOCK

— Elle est chez elle, se dit la petite-maîtresse ; et elle frappe légèrement à la porte. On ne répond pas : elle frappe plus fort. Enfin la voix de Mme Destival se fait entendre et demande qui est là.

— C'est moi, ma bonne, répond Athalie. Je viens causer avec vous.

— Ah! pardon... c'est que je dors un moment; ma migraine est tellement augmentée...

— J'en ai une aussi et je me reposerai un instant chez vous; cela me fera du bien.

— Est-ce que Julie ne vous a pas montré votre chambre?

— Non, ma petite; ouvrez-moi donc!

Mmc de la Thomassinière ne veut pas s'éloigner : au bout de quelque temps on lui ouvre. Mme Destival paraît dans ce désordre naturel chez quelqu'un qui s'était mis sur son lit. En entrant, Athalie jette un coup d'oeil dans la chambre, et ses yeux voudraient bien pénétrer dans un petit cabinet vitré qui est au pied du lit et dont la porte est exactement fermée.

— Dieu! que la tête m'élance! dit Mme Destival en portant la main à son front.

— Gela ne va donc pas mieux ? dit Athalie en s'asseyant sur une dormeuse.

— Oh! bien au contraire.

— Recouchez-vous, ma chère ; moi, je vais m'étendre sur cette dormeuse, je ne serai pas fâchée de me reposer aussi. Ce grand soleil me fait mal aux nerfs.

Mme Destival ne paraît plus vouloir se remettre sur son lit ; elle se promène dans la chambre avec impatience, en disant :

— Oh! non. je ne veux plus dormir, l'heure du dîner s'approche.

— Ah ! comment faisiez-vous pour reposer ici ? votre mari fait un train avec ses « en avant ! en joue ! »

— Cela ne me gênait pas du tout.

— ■ Et qu'avez- vous fait de M. Dalville?

— Moi? mais, rien.

— Je le croyais avec vous.

— Avec moi?

— Quand vous m'avez abandonnée sur la balançoire, ne l'avez-vous pas emmené, en me laissant à la place cet aimable M. Monin, dont la société est si amusante?

— M. Auguste m'a quittée sur-le-champ ; il sera allé faire un tour dans le village.

— Savez-vous, ma bonne, que je n'ai pas reconnu M. Dalville d'après

LA LAITIERE DE MOMTEKMEIL

Les dames s'approchent de la fenêtre et voient M. Destival qui vient d'appliquer une échelle (P. Si.)

le portrait que vous m'en aviez fait. D'abord, vous disiez qu'il n'était pas bien, qu'il avait l'air commun.

— Ah! je n'ai pas dit commun, je vous jure!

— Qu'il n'avait pas bon ton, que c'était un libertin, un mauvais sujet, un homme dont les visites pouvaient compromettre une femme

— AU! ma chère, vous exagérez!

UV. 2j2. — PAUL DE KOCK. — ÉD. I. ilOUFF BT '.", • L1V- -''

— Pardonnez-moi! oh! vous avez dit tout cela, vous m'en aviez fait un portrait affreux! Moi, je le trouve fort bien, au contraire, il a des manières que j'aime beaucoup !

— C'est très heureux pour lui, madame.

— Eh bien ! qu'est-ce que vous faites donc? vous mettez votre ceinture à l'envers.

— Ah! c'est vrai; j'ai des distractions.

— Voulez-vous que je vous noue votre robe, ma bonne?

— Merci, je m'habille moi-même.

Dans ce moment le bruit de quelque chose qu'on appuie contre la fenêtre fait tressaillir Emilie.

— Qu'est-ce que c'est que cela? dit-elle.

— C'est dans ce cabinet, je crois, que quelque chose est tombé.

— Non, madame ; le bruit n'est pas venu de ce cabinet, c'est à la fenêtre.

Les dames s'approchent de la fenêtre, et voient M. Destival qui vient d'appliquer une échelle contre la croisée de la chambre de sa femme.

— Qu'esf-ce que vous faites donc, monsieur? dit Mme Destival avec effroi; que veut dire cette échelle, ce désordre?

— Ma chère amie, je sais toutes les évolutions possibles; il ne me reste plus qu'à monter à l'assaut, c'est le bouquet, à ce que dit Bertrand, et c'est ce qu'il va me montrer. Vous, mesdames, vous êtes dans la forteresse, vous représentez les ennemis; vous nous repousserez, mais nous entrerons dans la place malgré vous.

— Que signifie cette extravagance, monsieur?

— Je vous dis que c'est le bouquet, madame. Allons, Bertrand, une! deux! au pas de charge, n'est-ce pas?

— Je ne veux point que vous montiez à l'assaut, monsieur! Bertrand, je vous en prie, ôtez cette échelle. Vous êtes fou, monsieur! Est-ce qu'on monte à l'assaut pour prendre un loup?

— On ne sait pas ce qui peut arriver, madame.

— Je sais que vous n'arriverez pas chez moi, monsieur.

En disant cela, Mrae Destival ferme sa fenêtre avec violence, et entraine Mmc de la Thomassinière hors de sa chambre, en lui disant :

— Descendons, ma chère, descendons, je vous en prie, car, avec leur exercice, ils mettront ma maison sens dessus dessous.

Les dames se rendent sur la terrasse, où M. Destival tient toujours son échelle, que Berlrand veut en vain lui enlever. L'homme d'affaires est décidé à monter quelque part :

— Eh ! mon Dieu ! monsieur, s'il faut absolument que vous assiégiez

quelque chose, dit Mme Destival, que ce soit un arbre du jardin, et non pas mon appartement.

Bertrand adopte cette idée, et Athalie engage ces messieurs à attaquer l'arbre sur lequel est logée la tourte de M. Monin; on se rend près de la balançoire, et Ton trouve l'ex-pharmacien entourant de ses bras courts et gros l'arbre après lequel il voudrait monter, et ne pouvant réussira s'élever à plus de trois pouces du sol.

La vue de l'échelle fait pousser un cri de joie à Monin, il se confond en remerciements quand M. Destival y monte au pas de charge, ne doutant pas que cette manœuvre n'ait pour but de lui rendre sa casquette ; mais c'est avec la baïonnette que M. Destival veut prendre ce trophée, et la pointe de son arme passe à travers le fond de la tourte, qui est en mince snarterie. Bertrand crie : Bravo! Monin fait la grimace, les dames rient, et Auguste arrive pour être témoin de ce tableau.

Auguste adresse un sourire charmant à Mme de la Thomassinière, et un salut assez froid à Mmo Destival. Je ne sais si vous en devinez la cause: mais ces dames ne s'y méprirent point.

— Yous venez du village, monsieur? dit la petite-maîtresse en montrant ses jolies dents.

— Oui, madame, j'ai fait une promenade instructive, j'ai acquis quelques connaissances nouvelles, et j'espère les mettre à profit.

— Le dîner est sur la table, dit un petit homme maigre et jaune en accourant la serviette sous le bras. C'est Baptiste, le valet de la maison. qui sert à la fois de frotteur, de cuisinier, de laquais, de coureur et de maître d'hôtel, en attendant que M. Destival ait achevé de monter sa maison.

Aussi le pauvre Baptiste est-il sur les dents, et dit-il tous les jours à Julie qu'il ne veut pas rester dans une baraque où on lui fait faire un service de cheval.

— Dites donc qu'on a servi, Baptiste. Ce Jrôle-là ne se formera jamais! Allons, mesdames, à table. Ouf! je l'ai bien gagné. J'ai terribleblement manœuvre aujourd'hui. Tenez, Monin, voici voire casquette. Avcz-vous vu comme je vous aï enlevé ça?

— Vous l'ave/, trouée, dit Monin en regardant d'un air piteux le tourte rabattue.

— Ah ! ma foi, dans le feu de l'a ttion ! La b lïonnette en ;i\ ant. Une, deux; n'est-ce pas, Bertrand? Mais ce (hunes s. ml déjà parties. Al attaquer le dîner maintenant, je compte y faire une terrible brè

trand, allez rejoindre Julie, elle aura soin de von-.

Bertrand se rend à l'oflice ; et Monin, après avoir essai é de rapprocher

les pailles pour boucher le trou fait à sa casqucite, suit son hôte dans la salle à manger.

Tout le monde est à table, lorsque II. Destival s'écrie :

— Eh bien! et M. de la Thomassinière? il nous manque encore!

— Ah ! c'est vrai, je ne pensais plus à mon mari ! dit Athalie en souriant à son voisin de droite, et ce voisin est Auguste qui est placé entre les deux dames. Oh ! il ne faut pas l'attendre.

— C'est fort contrariant! où diable est-il allé? Est-ce qu'il se serait égaré dans la forêt de Bondy?

— Elle est très dangereuse ! dit Monin en attachant sa serviette à sa boutonnière ; on dit qu'il y a dans ce moment une bande de voleurs, qui...

— Si je disais à vos trois laquais de faire une battue dans les environs. Qu'en pensez-vous, madame?

■ — Eh non, monsieur; ne vous occupez pas de mon mari, je vous en prie. Je vous assure qu'il se retrouvera! Je n'en suis nullement inquiète.

— Puisque madame n'est pas inquiète, dit Mme Destival en se pinçant les lèvres, il me semble que nous aurions tort de l'être. D'après cela, nous pouvons dîner.

— Dînons, soit. Une, deux, sur le potage, et par le flanc gauche sur le bœuf.

— Ah! monsieur, est-ce que vous n'allez plus nous parler que par une, deux?

— Ma foi, madame, cette journée m'a donné beaucoup de goût pour l'état militaire. Que c'est beau un homme qui se tient bien droit ! le corps effacé. Passez-moi les légumes. Votre Bertrand est d'une terrible force; il connaît à fond son art! Peste! quel luron! Comme ça vous manie un fusil! Il m'a dit qu'il était content de moi. Encore trois ou quatre leçons, et j'espère...

— J'espérais, monsieur, que vous en saviez bien assez.

— Madame, un homme ne saurait trop bien connaître le maniement des armes. Je voudrais maintenant que des voleurs vinssent nous attaquer!

— Est-ce que vous leur feriez faire l'exercice, monsieur?

— Non, madame, mais je me servirais de mes avantages; je tiro maintenant quatre coups en moins de cinq minutes.

— Je ne savais pas cela, monsieur!

— Oh! il y a encore des choses plus surprenantes. Enfin, regardez Monin. Il n'a fait que nous écouter un moment, eh bien, voyez comme il se tient mieux que ce matin.

— Il est certain, dit Monin en élevant en l'air un navet, et le portant à sa bouche comme s'il l'eût mis dans un canon de fusil, que l'exercice forme l'homme ; et puis je vais vous dire...

Monin est interrompu par l'arrivée de la Thomassinière, qui est tout essoufflé, car le spéculateur a fait un long somme sous un arbre, et en s'éveillant il a pensé qu'on pouvait dîner sans lui.

— Ah! vous voilà, homme terrible! dit Destival.

— Pardon, je suis en retard, c'est vrai, mais j'ai écrit au moins dix lettres depuis que je vous ai quittés.

— Et pourquoi ne les avoir pas écrites ici?

— Ma foi, j'étais si pressé, je suis entré dans le premier endroit venu.

— Allons, placez-vous là, près de Mme Destival.

— Oh ! je vous aurai bientôt rattrapés, et puis je ne mange pas de bœuf, moi, c'est mauvais, le bœuf, ça ne vaut pas le diable.

M. de la Thomassinière s'assied en regardant Auguste avec une certaine surprise, parce que celui-ci ne lui a fait qu'un léger salut de tête, et continue de manger sans paraître s'occuper de lui, ce qui contrarie beaucoup le parvenu, qui voudrait toujours faire sensation.

Mais Dalville a sur-le-champ vu quel homme était M. de la Thomassinière. Les sots ont l'avantage d'être jugés en fort peu de temps, tandis qu'il en faut souvent beaucoup pour apprécier les gens d'esprit.

Le dîner est assez gai, grâce à Auguste et à sa voisine de gauche, qui disent mille folies, et sembleraient assez disposés à en faire. La maîtresse de la maison mange peu, Monin mange beaucoup; M. Destival n'attaque les plats qu'en douze temps, et pique un radis comme si sa fourchette était une baïonnette. Quant à M. de la Thomassinière. s'apercevant que décidément Dalville ne veut pas s'occuper de lui, il lâche de se donner de l'importance en dissertant sur les plats. Il trouve la volaille trop cuite, les petits pois trop gros, la salade trop vinaigrée, et le vin de Beaune trop vert. C'est un convive bien aimable que M. de la Thomassinière; mais un homme très riche ne doit jamais paraître satisfait de ce qu'on lui sert. Fi donc! cela ferait penser qu'il n'a jamais rien mangé de bon.

Il est nuit lorsqu'on est au dessert, parce qu'on s'est mis tard à table. Le ciel est chargé de nuages; la chaleur augmente, et les éclairs, qui de temps à autre sillonnent les nues, annoncent un prochain orage.

M. Monin se dépêche de manger son fromage, parce que sa femme a peur du tonnerre, et qu'il a l'ordre de rentrer près d'elle toutes les fois qu'il fait de l'orage. La Thomassinière demande s'il y a un paratonnerre sur la maison. M. Destival a fait fermer toutes les fenêtres au premier

coup de tonnerre, et la vue d'un éclair lui fait oublier de présenter armes avec son verre. Quant à la petite-maîtresse, elle déclare avoir très peur de l'orage, et cache sa tête sur l'épaule d'Auguste toutes les fois qu'un éclair brille.

— Diable! diable! le temps se brouille, dit M. Destival. Allons, messieurs, un verre de Champagne, cela dissipe, cela étourdit. Baptiste, avez-vous bien fermé partout?

— Oui, monsieur.

— Prenez bien garde qu'il y ait un courant d'air.

— Mais, monsieur, vous nous faites étouffer.

— Madame, quand il tonne on doit fermer, c'est prudent.

— Pourquoi aussi n'avez- vous pas de paratonnerre? dit la Thomassinïère ; moi j'en ai trois àma terre, deux à ma maison que j'habite à Paris, et un à mon autre belle maison de la rue de Buffaut.

— Oui, j'en ferai poser un incessamment. Allons, messieurs, vos verres, le bouchon part.

— Ah ! mon Dieu! dit Athalie en se serrant contre son voisin, que vous m'avez fait peur avec votre bouchon !

— Il parait que l'orage vous effraye beaucoup, ma chère amie? dit Mm0 Destival d'un air moqueur.

— : Oh ! infiniment!

■ — Ma femme a les nerfs extrêmement susceptibles.

— Prenez garde, vous versez à côté, Destival.

— C'est ce diable d'éclair qui m'a brouillé la vue. Votre charmante dame en prend-elle?

— Oui, j'aime beaucoup le Champagne, faites-le bien mousser, monsieur, je vous en prie.

— Voilà, belle dame. Allons, Dalville. tenez tète à madame.

— C'est ce que monsieur fait, dit Mm0 Destival avec dépit.

— Et vous, Monin, tendez donc voire verre.

— Ah! je m'en vais vous dire, il faut que je m'en aille, ma femme a peur du tonnerre.

— Eh! vous savez bien que votre femme fait des cornichons! qu'elle est occupée.

— Oh! quand il tonne elle quitte tout pour se fourrer sous une couverture de laine, et si je n'allais pas m'informer de l'état de sa santé. Oh! oh ! quel coup ! il a suivi de près l'éclair, l'orage n'est pas loin.

— Si on allait faire de la musique, dit M. Destival en se versant un troisième verre de Champagne, afin de retrouver sa fermeté, il me semble que ça ne ferait pas mal. Qu'en pensez-vous, Darvi'le?

Auguste était baissé pour ramasser son couteau, qu'il avait, pour la seconde fois, laissé tomber sous la table.

— Monsieur n'est pas adroit aujourd'hui, dit Mme Destival en se levant de table avec impatience; je crois qu'en effet nous ferons bien de monter au salon.

Dans ce moment la nuée crève, la pluie tombe par torrents, et la campagne prend une teinte nouvelle. Tout le monde se lève ; la petite maîtresse s'appuie sur les bras d'Auguste, parce que l'orage lui a ôté toutes ses forces. M. de la Thomassinière, qui veut faire le savant, parce qu'il croit que ceux qui l'entourent n'en savent pas plus que lui, s'approche d'une des croisées, et déclare que Forage ne sera pas conséquent, parce que Y atmosphère est très beau au couchant.

Auguste ne peut retenir un léger rire, qui lui fait serrer plus fort le bras de la tremblante Athalie. M. Destival, qui a retrouvé un peu de sa gaieté depuis qu'il pleut, ce qui rend l'orage beaucoup moins dangereux, fait faire un demi-tour à gauche à la société, et monte l'escalier au pas accéléré. Monin reste seul dans la salle à manger, pliant sa serviette par habitude, et écoutant tomber la pluie en murmurant :

— Ça tombe joliment, et je n'ai pas de parapluie, et ma casquette qu'ils ont percée justement au fond, comment donc que je vas faire?

Après avoir pris deux ou trois fois du tabac, notre homme se décide à s'adresser à Julie, qui vient de passer dans la salle. Il la suit en lui criant :

— Mademoiselle, je vous demande bien pardon, est-ce que vous ne pourriez pas?

Comme Julie ne répond pas, Monin arrive avec elle jusque dans la cuisine, où Bertrand tient tête à Baptiste et aux trois grands laquais de M. de la Thomassinière, qui ne trouvent pas, comme leur maître, que le vin de Beaune soit trop vert.

— Si vous pouviez me prêter un parapluie? dit Monin.

— Nous n'en avons pas ici, répond Julie d'un ton sec.

— Fi donc! un parapluie! dit Bertrand, que le vin de Beaune a déjà mis en train de causer. Est-ce qu'un homme doit se servir <]<> ça? est-ce que je vous ai appris ce matin à manier un parapluie?

Les convives se mettent à rire, et Julie pousse doucement Monin vers la porte en lui disant :

— Monsieur, je n'aime pas avoir tant de monde dans ma cuisine ça me gêne. D'ailleurs ce n'est pas ici votre place.

Julie a refermé la porte; et Monin, se voyant hors de la cuisine, se décide à monter au salon en attendant que l'orage soit câliné. Dalville et

Athalie sont devant le piano, et chantent un nocturne. M. Destival joue à l'écarté avec M. de laThomassinière, et Mme Destival, tout en ayant l'air de regarder jouer, ne perd rien de ce qui se passe devant le piano.

— J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, dit Monin en entrant doucement dans le salon.

— Comment, mon voisin, vous n'êtes pas parti! je vous croyais déjà chez vous.

— Non, je vas vous dire, la pluie.

— En ce cas, vous allez jouer. Tenez, pariez pour moi, vous gagnerez

— Est-ce qu'on peut parier?

— Oui, il est encore temps.

— Allons. Eh bien, je mets deux sous.

— Qu'est-ce que c'est que ça, deux sous! dit la Thomassinière d'un air méprisant; est-ce que je joue jamais du cuivre, moi? C'est déjà assez bourgeois de jouer un écu. Otez donc ça, monsieur, c'est plein de vert-dcgris.

— Monsieur, ce sont mes deux sous, je les parie.

— On n'en veut pas, monsieur.

— Comment, est-ce que j'ai déjà gagné?

— Allons, je vais arranger cela, moi, dit Destival en tirant une pièce de dix sous de sa poche. Je mets huit sous de plus pour compléter la pièce de Monin. Je joue alors trois francs quarante, et vous, mon cher, trois francs dix. Ah! c'est que mon voisin est sage, il est pourtant fort riche, fort à son aise, il a du foin dans ses bottes, le gaillard.

— Comment alors peut-il proposer deux sous? dit la Thomassinière, ça ne se conçoit pas. Atout, atout et atout. Vous êtes volé.

— Comment ! il convient qu'il nous a volés dit tout bas Monin à son voisin.

— Cela veut dire que nous avons perdu. Allons, la revanche. Eh bien ! Mme Destival, vous ne pariez pas?

— Non, monsieur; je préfère écouter chanter.

— Ça n'empêche pas, madame; je ne perds pas une note tout eu jouant.

— Ni moi, dit la Thomassinière. Oh! je suis comme Caton, je ferais facilement quatre choses à la fois.

— Ma bonne amie, est-ce que vous n'avez pas ici quelque duo de Rossini? dit Athalie en faisant courir ses doigts sur le piano.

— Mais, je ne sais, je ne crois pas.

— Je crois cependant, madame, avoir eu le plaisir d'en chanter ici quelques-uns avec vous.

LA LA1T1ÈKE DE MOM'ITERMEI I,

Ah! vous voilà donc, monsieur, s'écrie M'-ac Monin. (P. 63.)

— Ah! vous vous en souvenez, monsieur!

— Voici un duo de la Gazza, dit Athalie, qui a bouleversé toute la musique placée sur le piano, essayons-le, monsieur.

— Atout, et passe carreau! s'écrie M. de la Thomassinière d'un air triomphant en prenant l'argent qui est sur la table.

— Qu'est-ce que ça veut dire : passe carreau ? di1 Monin eu se penchant vers l'oreille de Destival.

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