‹ La laitière de MontfermeilChapitre 60 sur 102 · DE TENIR LA CAISSE · texte numérisé non relu

DE TENIR LA CAISSE

Dubourg n'avait jamais été possesseur d'une somme aussi considérable que celle que Ménard venait de lui confier, lui général, les jeunes gens n'ont point l'habitude de thésauriser, et Dubourg, ^miid amateur du jeu, des plaisirs et de la bonne chère, s'occupant du présent, oubliant le passé, et ne s'inquiélant jamais de L'avenir, n'avait pas dû connaître l'économie.

Lorsqu'il était commis dans une administration, se> appointements étaient tellement grevés, qu'il n'eu touchait que le tiers; <it ce li<'i> ne

durait jamais que -rois jours, pendant lesquels, à la vérité, M. Dubourg menait le train d'un chef de division.

Dans la maison de banque, forcé de travailler davantage; il s'en dédommageait en se faisant apporter au bureau des déjeuners délicats; et les cartes du limonadier et du traiteur emportaient une grande partie de la somme que le caissier lui comptait au bout du mois.

Chez le notaire il avait contracté avec les jeunes gens de l'étude la funeste habitude de l'écarté. Alors, c'était bien pis! le mois disparaissait dans une soirée : heureux encore lorsqu'il n'avait pas hypothéqué le suivant.

Chez son avoué, constamment en promenade avec la dame que son patron lui confiait, il avait perdu l'habitude du Iravail ; sans cesse en parties de plaisir, il voulait suivre les modes, éclipser les jeunes élégants de la capitale. Alors son tailleur, son bottier et son loueur de chevaux s'étaient partagé ses revenus.

Quand la bonne tante lui envoyait de l'argent, ce n'était jamais une forte somme. L'envoi le plus considérable avait été celui des cinq cents francs, qu'il avait dû au conte de son mariage et de ses enfants, et nous avons vu l'emploi. qu'il en lit.

Posséder huit mille francs!... car la somme était à peu près complète, c'est pour Dubourg une fortune dont on ne verra pas la fin. Cette somme, il est vrai, ne lui appartient pas précisément; mais cependant il en dirigera l'emploi : il peut agir, disposer, faire la dépense qu'il lui plaira, il est certain de n'avoir aucun compte à rendre !... Il ne voudrait pas s'approprier un denier de cet argent, mais il veut en faire honneur à ceux à qui il appartient, et n'est pas fâché d'en jouir avec eux.

Dubourg commande un souper recherché, qu'on sert aux voyageurs dans leur appartement, qui est le plus beau de l'auberge.

A la vue des mets dont la table est chargée, Frédéric s'écrie :

— Mais es-tu fou, Dubourg? car il continue à lui donner ce nom devant lequel Ménard, qui n'en est plus surpris ; voilà un repas pour dix personnes!...

— Mon cher Frédéric, je me sens en appétit et disposé à y faire honneur : je gage que M. Ménard me secondera.

— Avec infiniment de plaisir, monsieur le baron; cette aventure du bois m'a creusé l'estomac.

— Mais tu as mis, je parie, tous les autres voyageurs à la diète...

— Ma foi, ils mangeront ce qu'ils pourront : je crois qu'il est naturel que nous nous dédommagions du mauvais repas que nous avons fait hier dans cette pauvre auberge...

— Je suis bien de l'avis de monsieur le baron; nous avons vraiment besoin de nous restaurer.

— Mais...

— Eh! que diable!... veux-tu que nous voyagions comme des loups? que nous mangions à table d'hôte comme de misérables piétons?... Il faut tenir son rang-, mon ami, et je sens que mou estomac n'est point disposé à déroger.

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