L1V. 304. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROLTK KT C
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et sur les monts Krapach !... Que c'est noble!... que c'est gracieux! Comme il fait de jolis pas per [as et nefas!...
Les voisins de Ménard ouvrent de grands yeux et ne comprennent rien à cela. Mais la danseuse de Dubourg est satisfaite, et celui-ci. qui la voit en bonne disposition, se permet de lui prendre un baiser; mais on y riposte aussitôt par un vigoureux soufflet, parce que les villageoises des environs de Grenoble ne ressemblent pas aux Gotons des environs de Paris.
Frédéric est devant la danse; mais il ne remarque pas ce tableau animé qui est sous ses yeux. Il se croit encore dans l'allée solitaire, et voit la jeune fille assise au bord du ruisseau.
C'est Dubourg qui vient à lui. Il a quitté sa danseuse, parce qu'il a vu qu'il en serait pour ses sauts, ses ronds de jambe et ses grands écarts, et que les tapes, que la paysanne lui a données en échange de ses petites libertés, ont calmé son ardeur pour la danse.
— D'où viens-tu donc? dit-il à Frédéric, tu nous quittes dans le plus beau moment !...
— Je viens de me promener...
— Quel intrépide promeneur tu fais!,.. Mais je crois qu'il est temps que nous allions promener jusqu'à Grenoble, dont nous sommes encore à quatre lieues.
Ils rejoignent Ménard, qui fait compliment à Dubourg sur sa manière de danser. Frédéric se fait indiquer la route la plus courte, et un jeune villageois s'offre de leur servir de guide une partie du chemin; mais Ménard ne paraît pas de force à pouvoir faire quatre lieues, et Dubourg lui-même semble effrayé de la longueur de la route. Le villageois propose son cheval de labour, à condition qu'on le mènera au pas. Le cheval est accepté avec reconnaissance par Dubourg et Ménard; ce dernier monte en croupe, et se tient fortement serré après le baron. Frédéric marche à pied avec le jeune villageois. On part.
La lune éclairait alors les campagnes. Le temps était superbe. Les forêts de sapins se dessinaient avec majesté sur la gauche des vovageurs, et le marteau du forgeron troublait seul le silence de la nuit. Souvent, en passant près d'une forge, une clarté brillante remplaçait un moment la couleur bleuâtre de la lune, et jetait sur la campagne une teinte de feu ; on entendait les voix des ouvriers qui se mêlaient au bruit monotone du marteau; alors Dubourg disait à M. Ménard:
— Entendez vous les Cyclopes qui travaillent aux foudres de Jupiter? Et Ménard lui répondait :
— Je ne voudrais pas pour tout l'or du Pérou me trouver seul, la nuit, au milieu de ces gens-là!...
Et il donnait un petit coup de talon à leur coursier, qui n'en allait pas plus vite. Dubourg et le précepteur sont un peu en arrière, parce que le cheval de labour n'avance que lentement dans le chemin, qui est fort rocailleux. Frédéric marche en avant, auprès de leur guide: c'est un enfant de douze ans, franc et naïf comme presque tous les montagnards.
— Quel est ce village que nous quittons? demande Frédéric au petit paysan.
— C'est Yizille, monsieur; c'est le plus joli village des environs de Grenoble.
— Tu l'habites?...
■ — Oui, monsieur; j'y suis né.
■ — Et... y connais-tu...
Avant d'achever sa phrase, Frédéric se retourne pour voir si ses compagnons ne peuvent l'entendre; mais ils sont à plus de cinquante pas de lui : Dubourg parle de la Bretagne, et détaille à Ménard la manière dont on y vit. Frédéric voit qu'il peut causer avec leur guide sans crainte d'être entendu.
— Connais-tu dans ce village une jeune fille que l'on appelle... sœur Anne?
— Sœur Anne!... oh! oui, monsieur, certainement que je la connais! Elle n'habite pas précisément dans le village, mais sa chaumière n'en est pas ben loin. Pauvre sœur Anne !... qui est-ce qui ne la connaît pas dans le pays?...
— Eh quoi! tu semblés aussi la plaindre?... Cette jeune fille est donc malheureuse?...
— Dam'! sans doute... elle est à plaindre !... et son histoire est ben touchante !
— Tu la sais?
■ — Oui, monsieur; ma mère me l'a contée plus d'une fois; tout le monde la sait chez nous.
— Raconte-moi cette histoire... raconte-moi tout ce que tu sais sur sœur Anne; parle, mon ami, et surtout n'oublie rien...
Frédéric, en disant ces mots, met une pièce d'argent dans la main de l'enfant, qui est étonné qu'on le paye pour une chose si simple, et commence naïvement son récit, dont Frédéric, serré contre lui, ne perd pas un seul mot.