‹ La laitière de MontfermeilChapitre 64 sur 102 · QUE FAIT-ELLE LA? — LA DANSE DE VILLAGE · texte numérisé non relu

QUE FAIT-ELLE LA? — LA DANSE DE VILLAGE

Les villageois sont éloignés, mais Frédéric est resté pensif dans l'allée de saules que les derniers rayons du soleil n'éclairent plus que faiblement. Il regarde toujours la petite, qui ne le voit pas, parce que, ne pouvant plus apercevoir là danse, elle a laissé tomber sa tète sur sa poitrine, et ne regarde que l'eau du ruisseau qui coule à ses pieds.

Que voulaient dire ces paysannes par ces mots :

— C'est sœur Anne; pauvre petite, elle ne danse pas?...

Le ton de pitié qui accompagnait ces paroles a frappé Frédéric. Les villageoises semblaient plaindre l'aimable enfant, et trouver tout naturel qu'elle ne prit aucune part aux plaisirs de ses compagnes.

Quels chagrins... quelles causes peuvent éloigner celte jolie fille des lieux où l'on se livre à la joie? Quoiqu'une douce mélancolie règne sur

ses traits charmants, elle ne semble pas agitée par une peine récente; elle paraît au contraire calme, tranquille ; elle sourit au ruisseau qui murmure devant elle, et son âme paraît aussi pure que cette eau qui réfléchit son ima°e.

Il semble que quelque chose de mystérieux enveloppe cette jeune fille, et Frédéric brûle de percer ce mystère. Tout ce qui touche sœur Anne ne lui est déjà plus indifférent.

Il s'avance bien doucement... il est tout près d'elle, et elle n'a pas levé les yeux.

— Eh quoi! lui dit Frédéric d'une voix émue, vous n'imitez pas vos compagnes?... on danse à quelques pas de vous... et vous restez seule dans cet endroit écarté?

A la voix de Frédéric, la jeune fille a tourné la tête et fait un mouvement d'effroi ; mais bientôt, rassurée par le ton doux de celui qui lui parle, elle se calme, et se contente de se lever et de quitter les bords du ruisseau.

— Auriez-vous quelque peine, quelque chagrin profond?... Si jeune!... connaîtriez-vous déjà le malheur?. ..Ah ! s'il était en mon pouvoir d'alléger vos souffrances, je me trouverais heureux!...

La jeune fille jette sur Frédéric un regard où se peignent à la fois la tristesse et la reconnaissance. Elle fixe un moment ses beaux yeux sur les siens, puis lui faisant une gracieuse révérence, elle se dispose à s'éloigner... Il la retient doucement par la main. Elle semble étonnée... effrayée même ; elle retire sa main de celle du jeune homme qui la pressait déjà.

— Vous vous éloignez, dit Frédéric, vous partez, et sans me répondre... sans daigner me dire un mot?...

Les yeux de la jeune fille deviennent plus expressifs, un senliiin n' de douleur indicible semble alors les animer; bientôt des larmes les remplissent et coulent sur ses joues à peine colorées.

— Grand Dieu !... vous pleurez!... en serais-je la cause?... s'écrie Frédéric en saisissant de nouveau la main de la pauvre enfant; celle-ci semble lui faire signe que ce n'est pas sa faute. Un léger sourire | sous ses larmes; mais, dégageant de nouveau s;i main, elle gagne L'épaisseur du bois, et, aussi légère que la biche, disparaîl bientôt aux regards de Frédéric.

Il a fait quelques pas pour la suivre, mais déjà il fait nuit, et il ne voit plus de quel côté elle a pris. Il revient sur les bords du ruisseau, et s'arrête à la place qu'elle occupait.

Frédéric ne peut encore se rendre compte de ce qu'il épr »uve ; mais il

sent pour cette jeune fille un sentiment bien plus tendre, bien plus vif, et cependant bien plus doux que tous ceux qu'il a éprouvés jusqu'alors. En la perdant de vue, son cœur a battu avec force ; il lui semblait déjà qu'elle était quelque chose pour lui. Que de grâce, de charmes!... Mais pourquoi cette tristesse et ce silence?... On la nomme sœur Anne: que signifie ce litre de sœur attaché à son nom? appartiendrait-elle à quelque ordre religieux? Mais non, son costume ne l'annonce pas, et elle est libre dans ces campagnes... Cependant un mystère l'environne... Charmante fille !... ah ! je veux savoir tout ce qui t'intéresse, se dit Frédéric en regardant vers le bois par où elle a disparu; je veux te revoir, je veux soulager ta misère... Je sens que je t'aime déjà!... Oh ! oui, je t'aime, non pas comme toutes ces coquettes qui m'ont trompé, mais comme tu mérites de l'être!... car j'ai lu dans tes yeux la candeur et l'innocence!... Ah! si tu m'aimais un jour, que je serais heureux!

Mais il est nuit; il faut aller rejoindre ses compagnons. Frédéric quitte à regret l'allée de saules où il a vu sœur Anne; mais en regagnant la vallée il se dit encore : Je la reverrai, il faut absolument que je la revoie. Ne parlons pas de cette jeune fille à Dubourg, il se moquerait de moi!... il croit que toutes les femmes sont de même ; il n'a aucune idée de l'amour. Pauvre petite, ah ! je saurai pourquoi tu ne te mêles pas aux jeux de tes compagnes...

Les danses sont animées ; les villageois se livrent avec ardeur au plaisir; les figures peignent la joie, le bonheur. Les chants des buveurs se mêlent au son de la musette et du tambourin. Los jeunes gens pressent en dansant la main de celles qu'ils courtisent; les fillettes sourient à leurs amants, les mamans à leurs petits marmots, et les vieillards à leur bouteille. Chacun sourit à ce qu'il aime, comme pour le remercier du bonheur qu'il lui procure.

Ménard, qui s'est assis entre deux intrépides buveurs, écoute fort tranquillement les histoires du pays, tout en mangeant une salade et en choquant avec ses voisins ; car au village la fierté disparaît, et Ménard n'en montre jamais mal à propos, c'est-à-dire qu'il sait la soumettreà son appétit.

Dubourg, oubliant ses titres de noblesse, est allé se mêler à la danse. Il saute avec une jolie brune, aux yeux vifs, au nez retroussé et à la jambe très fine ! La paysanne danse avec le beau monsieur, sans que cela l'intimide ; elle n'en saute pas moins, et c'est elle au contraire qui répète sans cesse à son danseur : Allez donc, vous n'allez pas. Dubourg fait ses petits pas de Paris, si goûtés dans les salons; mais au village on trouve que cela n'est que marcher. Et la jeune fille lui dit à chaque instant :

— Voulez-vous ben danser mieux que ça!... qu'est-ce que c'est donc

ftlénard se tient fortement serré après le baron. (P. 102.)

que c'te danse-là!... Ah! faut sauter, ou j'vas prendre un autre danseur.

Dubourg-, qui ne veut pas qu'elle prenne un autre danseur, fait alors un télégraphe de ses bras et de ses jambes, et se donne un mouvement continuel. Ménard, qui de sa table l'aperçoit se démener, dit à ses voisins :

— "Voilà M. le baron qui danse une polonaise avec vos jeunes filles!... Regardez, mes enfants, voilà comme on danse à Cracovie...

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