‹ La laitière de MontfermeilChapitre 7 sur 102 · LIV. 233. — PAUL DE KOCK. — ÉD. 1. ROl'H-- ET Cl · texte numérisé non relu

LIV. 233. — PAUL DE KOCK. — ÉD. 1. ROl'H-- ET Cl

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— Vous le voyez bien : cela veut dire que nous avons perdu.

— C'est que je ne connais pas les termes du jeu, ça fait déjà quatre sous que je perds.

— Mettez donc.

— Permettez auparavant que j'examine le temps. Oh! il pleut encore trop fort. Je suis au jeu.

— Monsieur a la veine!

— Et puis, je joue ce jeu-là d'une, certaine façon! dit la Thomassinière en se balançant sur sa chaise.

— Je crois que je joue aussi assez bien, répond Destival en se mordant les lèvres de colère.

— Paix donc, messieurs! on ne s'entend pas? dit la vive Athalie tandis qu'Auguste chante : E certo il mio periglio.

Et la Thomassinière bat la mesure à contre-temps avec son pied en murmurant pour faire croire qu'il entend l'italien : — Très joli! fort joli! Bravi! brava, bravissimo !

Alors Monin se penche vers Destival et lui disant :

— Est-ce que cela veut encore dire que nous avons perdu?

— Non, non! est-ce que vous n'«entendez pas qu'on chante de l'italien C'est un duo de la Pie.

— Ah! c'est de la Pie! répète Monin en roulant les yeux autour de lui et tirant sa, tabatière. Comment donc se fait-il, mon voisin, qu'une pie ait fait un duo?

— Mon cher Monin, dit Destival avec humeur, ne me parlez pas à tous moments; vous voyez bien que vous me faites perdre.

— Comment ! je vous ai fait perdre sans jouer?

— Oui, oui, cela trouble, mettez encore. Certainement je ne suis pas mauvais joueur; mais quand on cause comme cela...

— C'est que nous avons chez nous une pie qui parle joliment, et je voulais savoir... Ca fait huit sous que je perds.

— Et moi seize francs !

— Eh! qu'est-ce que c'est que tout cela, messieurs! dit la Thomassinière; si vous jouiez comme moi des poignées d'or! à la bonne heure! cela s'appelle une partie. Je suis très fâché d'user mon bonheur à si petit jeu. Bravi! bravissimo! Certo pio pio phi! Atonssimo.

La Thomassinière veut mettre de l'italien dans tout ce qu'il dit, et Destival s'efforce de sourire en fouillant à sa poche; mais sa gaieté est forcée et ses sourires sont des grimaces. Les deux chanteurs échangent de tendres regards en faisant ensemble des points d'orgue qu'ils prolongent fort longtemps, et pendant lesquels Mme Destival tousse avec impatience

dans l'espoir de troubler l'harmonie qui s'établit entre les musiciens. Tout à coup la porte du salon s'ouvre : une grosse femme, d'une cinquantaine d'années, coiffée d'un chapeau de paille, dont les bords dépassent à peine son front et sur lequel se balance une guirlande de roses fanées, entre d'un air furibond, tenant d'une main un parapluie et de l'autre un ridicule capable de contenir un pain de sucre de dix livres. A sa vue, Monin recule, se trouble, renverse sa tabatière, et fait mine de vouloir se cacher sous la table.

— Ah! vous voilà donc, monsieur ! s'écrie Mmc Monin, car c'est ellemême qui vient d'entrer dans le salon; je vous trouve à jouer. Je m'en doutais! Mes voisins, je vous souhaite le bonsoir. Pendant qu'il tonne! pendant qu'il fait un orage affreux! monsieur joue au lieu de venir me rassurer, et il sait combien j'ai peur de l'orage! Pardon, ma voisine, si je me permets de gronder chez vous; mais vous conviendrez que la conduite de monsieur est impardonnable!

Pendant ce sermon, le pauvre Monin, ne sachant plus où il en est, a mis une pièce de quarante sous au jeu au lieu d'y mettre deux sous, et fourre ses doigts dans sa tabatière, où il n'y a plus rien, tout en balbutiant d'un air contrit :

— Comment va l'état de ta santé, Bichette?

— Ma santé! vraiment vous vous en inquiétez beaucoup! m'abandonner pendant l'orage! Catherine a été obligée de me tenir compagnie sous la couverture.

— C est la pluie qui m'a...

— Est-ce qu'un homme doit craindre la pluie!!! fi donc! vous me faites pitié!

Mme Destival n'aime point Mmc Monin; mais en ce moment, enchai de son arrivée, elle la fait asseoir près du piano et lui fait mille amitiés, auxquelles Mmc Monin répond par force révérences on tendant son p pluie à son époux. Celui-ci va le prendre, et, oubliant qu'il est au jeu, murmure si bas qu'à peine on peut l'entendre : — Quand tu voudras, Bichette?

Mais Bichette, qui s'est assise et fait déjà des commentaires sur la petite maîtresse, répond d'un ton sec :

— Puisque je suis venue, croyez-vous que je veuille partir toul de suite? cela serait poli! cela serait digne de vous! J'aurai le plaisir de causer un instant avec ma voisine, el j'entendrai la musique. J'aime beaucoup la musique.

— Vous chante/., je emis, madame Monin? dit .M""' Destival empressement.

— Oh! je chantais, j'avais même une assez belle voix, mais maintenant, j'ai presque tout oublié, excepté le duo d'Armide, Aimons-nous ! aimons-nous ! tout nous y convie! Ah ! cela est si beau! cela ne vieillira jamais.

— J'ai là partition d'Armide ; il faut nous chanter cela avec monsieur.

— Ah! ma voisine!

— Entendez-vous le cadeau que l'on vous fait? dit tout bas Athalie à Auguste.

— Bien obligé, répond Dalville; en vérité, je ne sais ce que j'ai fait à Mm0 Destival pour qu'elle me joue un tour pareil!

— Rassurez-vous; si on vous force à chanter le duo, c'est moi qui vous accompagnerai, et avant la dixième mesure je vous promets d'avoir cassé trois ou quatre cordes.

— Ah ! que vous êtes aimable! et que je vous aurai d'obligation ! Monin qui voit sa femme un peu radoucie, se permet de lui dire.

— Tu chantes aussi bien joliment cet air où il y a des moutons : Margot filait bien tranquillement, ne pensant, ne rêvant qu'à son p'tit, p'tit, ptit...

— Taisez-vous, monsieur, allez à votre jeu, puisque vous aimez tant à jouer. Est-ce un piquet que l'on fait là?

— Non, Bichette, c'est l'écarté.

— Comment, l'écarté! Et depuis quand savez-vous l'écarté, monsieur?

— Je ne le sais pas, mais je vas te dire, c'est que je parie.

— Ah! vous pariez; j'espère au moins que vous êtes modeste, que vous ne jouez pas gros jeu?

— Oh ! non, Bichette ! sois tranquille!

— Monsieur Monin, vous avez perdu vos quarante sous! s'écrie dans ce moment Destival en poussant un profond soupir.

— Quarante sous ! dit Mme Monin en faisant un saut sur sa chaise, ce qui fait trembler tous les meubles de l'appartement : quoi! c'est M. Monin qui joue quarante sous! mais c'est affreux! Ah! ma voisine, qu'est-ce que vous lui avez donc fait boire à dîner! Que signifient de telles extravagances, monsieur Monin? Est-ce que vous avez perdu la tête?

— Non, Bichette, c'est une erreur, je t'assure que je ne jouais que deux sous.

— Vous avez mis quarante sous au jeu, monsieur, dit la Thomassinière, et ils sont perdus.

— C'est que j'avais beaucoup gagné, dit tout bas Monin à sa femme ; c'était mon bénéfice.

— Il faut avouer que je suis en malheur, dit Destival; voilà sept fois que je fais perdre ce pauvre Monin!

— Sept fois, monsieur! vous avez joué sept coups de suite! s'écrie Mmc Monin en regardant son mari comme un chat qui va se jeter sur une souris.

— Eh! non Bichette ; tu sais bien que j'en suis incapable!

— Voilà le duo d'Armide, dit Mme Destival ; allons, monsieur Dalville, veuillez le chanter avec madame.

— Je ne le sais pas, dit Auguste.

— Ah! vous êtes assez bon musicien pour chanter à première vue.

— Je vous soufflerai vos passages, monsieur! dit Mme Monin en ôtant son chapeau dans la crainte qu'il n'étouffe sa voix.

Mme Monin a commencé. Sa voix fait presque grincer des dents. Monin applaudit à chaque mesure. Tout à coup une corde casse. La vive Athalie fait courir ses doigts sur les touches, et semble animée par le feu de l'exécution! mais bientôt une seconde, une troisième corde sont cassées, il n'y a plus moyen de continuer, et Athalie se lève en disant :

— C'est dommage, cela allait si bien !

— Voilà le désagrément de vos pianos, dit madame Monin en remettant avec humeur son chapeau de bergère; parlez-moi de la petite llùte de M. Monin, au moins il n'y a pas de danger que cela casse jamais !

— Veux-tu que j'aille la chercher, Bichette?

— Vraiment, voilà une belle heure pour faire une telle proposition ! il faut aller nous coucher, monsieur; cela vaudra beaucoup mieux que votre petite flûte.

Destival quitte le jeu, rouge comme un coq, en s'écriant :

— Il n'y a pas moyen d'y tenir ! Voilà douze fois que l'on passe! Je perds quarante francs au moins !

— Ah ! peut-on jouer tant d'argent ! dit madame Monin ; si jamais vous perdiez quarante francs, monsieur Monin, je me séparerais sur-lechamp d'avec vous.

— Voilà une belle bagatelle! dit la ïhomassinière en se levant, je jouerai demain cela d'un coup chez un notaire de mes amis. C'est là qu'on joue l'écarté! La table est couverte d'or, de billets de banque! à la bonne heure, c'est comme cela que c'est amusant! mais sans cela l'écarté est un jeu très ennuyeux! Eh bien! à propos, allons-nous nous coucher?

— Allez, monsieur! qui vous en empoche ! dit la vive Athalie, nous n'avons pas besoin de vous !

— Ma foi, c'est que j'ai bien envie de dormir.

— Baptiste va vous conduire à votre chambre, qui est ici dessus.

— Et la mienne, ma chère, où est-elle, s'il vous plaît? dit la pelitemaîtresse, pendant que son mari monte se coucher sans dire bonsoir à personne, parce que c'est mauvais genre.

— La vôtre, ma bonne ! répond Mme Destival, mais c'est celle de votre mari, nous n'en avons qu'une à vous offrir.

— Comment! est-ce que par hasard vous allez aussi me faire coucher avec lui?

— Mais sans doute.

— ■ Ah! c'est ridicule !... mais cela ne m'arrive jamais!... je ne couche pas avec M. de la Thomassinière !... Vous savez bien que j'ai mon appartement.

— Pour une fois, belle dame, dit Destival en prenant un air malin, le cher époux ne s'en plaindra pas.

— Ah! Dieu, que c'est amusant! dit Athalie en faisant la moue. Pendant ce temps, Mme Monin, qui a enfin fini de retrousser sa robe et de mettre son châle, fait des mines à Mme Destival en disant :

— Quant à moi, je couche avec mon mari, et je voudrais bien voir qu'il s'avisât jamais de parler d'un appartement séparé! ah! ah!

— Tu sais bien, Bichette, que je n'ai pas envie de...

— - C'est bon, monsieur Monin, je sais ce que je sais. Bonsoir, ma voisine; mon voisin, je vous salue. Eh bien, monsieur, pourquoi donc ne mettez-vous pas votre casquette? Qu'est-ce que c'est donc que ce genre-là?

Monin avait peur que sa femme ne s'aperçût du trou fait à sa tourte; il se décide enfin â mettre sa casquette sur l'oreille gauche, afin que le fond soit moins visible aux regards de sa moitié. Et Mme Monin emmène son époux en lui promettant qu'elle ne le laissera plus dîner en ville sans elle, parce qu'il ne se ménage pas à table et que cela lui fait faire mille extravagances.

Les voisins partis, M. Destival avoue que l'exercice l'a beaucoup fatigué, et ne tarde pas à s'éclipser.

La musique a établi plus d'intimité entre Dalville et la brillante Athalie : pour quiconque sait goûter les charmes de l'harmonie, rien ne rapproche plus vite deux cœurs qu'un chant tendre ou gracieux, qu'un passage bien passionné, que souvent on s'adresse l'un à l'autre ; la musique est en amour un auxiliaire bien puissant! Elle émeut, elle attendrit, elle parle à l'âme. Grâce au ciel, presque toutes nos dames savent maintenant toucher du piano.

Mais Athalie se lève, et Mrjc Destival la reconduit jusqu'à son appartement

Avant d'y entrer, la petite-maîtresse dit en riant à son amie :

— Ma chère, il faut que je vous fasse une confidence : je crois que j'ai fait la conquête de M. Dalville.

— Vous croyez?

— Ah! j'en suis presque sûre; il m'a dit de ces demi-mots... vous savez ! puis il m'a tendrement serré la main.

— Je vous en fais mon compliment!

— Oh ! vous entendez bien que je veux m'en amuser, voilà tout !

— Au reste, je vous le dis franchement, sa conquête doit avoir peu de prix, car c'est un homme qui devient amoureux de toutes les femmes qu'il voit. Adieu, ma belle, bonne nuit !

— A demain, ma bonne ! Je me lèverai de bonne heure pour me promener dans la campagne.

— Je vous accompagnerai, ma chère.

Ces dames se quittent. Mme Destival redescend au salon. Dalville n'y est plus, il est aussi rentré chez lui; madame en fait autant, et appelle Julie pour qu'elle vienne la déshabiller.

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