‹ La laitière de MontfermeilChapitre 9 sur 102 · LE VILLAGE · texte numérisé non relu

LE VILLAGE

Denise avait repris la route de son village ; mais elle ne chantait pas comme c'était sa coutume, en marchant derrière Jean le Blanc. Elle avait encore le cœur gros de la scène qui venait de se passer dans la maison de Mme Destival ; et quoiqu'elle eût cherché à n'en point paraître affligée, elle se souvenait de ce mot : dévergondée, qu'on lui avait adressé. S'entendre appeler ainsi lorsque l'on est sage, lorsqu'on n'a rien à se reprocher, cela semble fort dur à la petite laitière. On dit que les injures qui ne sont point méritées ne blessent point ; comment un cœur honnête et franc ne se sentirait-il pas outragé en recevant les épithètes réservées pour le vice? C'est bien plutôt ce dernier qui ne rougit plus et se moque de tout ce qu'on pourrait lui dire, parce qu'il ne conserve aucune pudeur. Or donc, le proverbe qui dit ; Il n'y a que la vérité qui offense, est, à mon avis, essentiellement faux.

— Que ces gens de la ville sont méchants ! se dit la jeune fille, m'appeler dévergondée ! Ça leur va ben! Qu'avais-je donc fait pour cela? j'embrassais ce monsieur parce qu'il a un bon cœur, et qu'il veut prendre soin de Coco ; il me semble que c'était ben naturel, et je ne m'en cachais pas. C'te Mme Destival qui accourt sur moi en faisant des yeux ! J'ai cru qu'elie allait me battre... Me dire que mes fromages sont aigres! que je

mets de l'eau dans mon lait ! Ah ! j'avais ben envie de pleurer, mais j'ai ben fait de renfoncer mes larmes, elle aurait été trop contente. Et c't'autre, qui ne faisait que rire en faisant un tas de mines et de singeries à ce jeune homme! Mon Dieu! est-ce qu'il y avait de quoi faire tant de bruit? Fallait-il refuser c't'argent, quand c'est pour faire du bien à c'pauvre petit. Oh ! non ! et puis ça aurait fâché c'monsieur, et j'aime ben mieux fâcher la dame. Il n'est pas méchant, lui, il n'est que cajoleur. Dam, ! ça n'est pas un crime, on n'a qu'à ne pas l'écouter, v'ià tout. Du reste, il est ben gentil, ben poli. J'iui ai griffé la figure, il ne s'est pas fâché. Tiens, il ne m'a pas dit son nom. Ah! pourqu; i faire? je n'ai pas besoin de le savoir... Il l'a peut-être dit à Coco, faudra que j'iui demande. Hue donc, Jean le Blanc! Montrerai-je à ma tante c'te bourse? Oui, oui, je lui conterai tout. Quoique ça, je ne lui ai point dit hier que j'avais fait la culbute, et que ce monsieur avait vu... Quand je pense à ça, ça me taquine, et j'ai encore envie de pleurer. Et c't'autre monsieur, qui l'a appelé mon lieulenant, et qui, en passant près de moi, m'a dit tout bas : Prenez garde à vous! Ah! c'est Bertrand qu'on le nomme, celui-là. je m'en souviens. Il a l'air d'un bon garçon, ce Bertrand ; mais qu'est-ce qu'il voulait donc dire avec son : Prenez garde à vous.

Tout en faisant ses réflexions, Denise est arrivée à Montfermeil, joli village dont les habitants ne sont pas mal, où l'on voit quelques maisons bourgeoises, et rien qui annonce la misère, parce que l'habitant de la plus modeste chaumière travaille au lieu de mendier.

La maisonnette de Denise est au bout du village, sur le bord d'un petit ruisseau qui serpente entre les saules. Elle se compose d'un rez-dei haussée et d'un premier étage; mais les murs sont bons et le toit est rouvert en briques, ce qui donne à la maisonnette un certain air d'élégance, lue cour est sur le devant, mais elle n'est fermée que par une petite barrière de bois; sur la droite est l'étable, et des poules, des canards, des [mulets, des oies, se promènent çà et là dans la cour, qu'ils semblent regarder comme leur propriété, poussant mille cris divers lorsqu'une autre personne que Denise ou sa tante se permet d'y entrer. Le jardin est derrière la maison : il a près de deux arpents, niais aucun ordre D'y règne; les fruits et les légumes y croissent pèle-mèle, suivant L'usage des villageois, qui songent d'abord à l'utile. Les fleurs y sont en petite quantité, cependant, comme Denise les aime, on trouve quelques rosiers parmi les plants de pommes de terre, et les seringas dont les branches entourent le tronc d'un prunier ou d'un amandier.

On voit par ces détails que la maisonnette n'appartient pas à de pauvres gens. Tout y annonce l'aisance; en effet, la mère Fourcy, tante de

Denise, est une des plus riches villageoises de l'endroit : elle possède deux belles pièces de terre, dont l'une est de l'autre côté du petit ruisseau qui touchait sa maison, et Denise, qui est son unique héritière, sait, par son activité et son petit commerce de lait et de fromage, ajouter encore au revenu de sa tante, qui, quoique bonne femme, est un peu avare : on dit que c'est assez le défaut des gens riches, et comment voulez-vous que ceux qui n'ont rien laissent paraître ce défaut-là ?

Jean le Blanc est entré tout seul dans la cour, et prend le chemin de l'écurie. Denise est encore en arrière, arrêtée par quelques voisines, qui, suivant l'usage du village, causent avec toutes les personnes qui passent, parce qu'au village tout le monde se connaît. Mais la petite laitière, qui n'est pas en train de causer, se hâte de rejoindre Jean le Blanc et de le débarrasser de ses paniers, dans lesquels sont les fromages et le lait qu'elle rapporte.

— Que va dire ma tante en voyant que je reviens avec le lait et les fromages? se dit Denise; et elle ne peut retenir un soupir. Cependant Denise ne craint point sa tante, car la mère Fourcy, qui connaît la sagesse de sa nièce, et lui trouve plus d'esprit qu'à tous les habitants du village, approuve toujours ce qu'elle a dit ou ce qu'elle a fait, excepté lorsqu'il s'agit de prêter de l'argent; et voilà pourquoi Denise, malgré l'amitié qu'elle portait à Coco, n'avait pu faire encore que peu de chose pour lui.

— Son père est un ivrogne, disait la mère Fourcy ; donner à l'enfant, c'est donner de quoi boire à ce mauvais sujet de Calleux.

La mère Fourcy est une grosse femme de cinquante-cinq ans, qui, malgré son embonpoint, est active et alerte : elle a entendu rentrer sa nièce, et vient pour l'aider à débarrasser son âne.

— Quoi que tu tiens donc là, mon enfant? dit-elle à Denise.

— Ce sont les fromages que j'avais faits pour Mmo Destival.

— Et pourquoi donc qu'elle ne l'za pas pris ?

— Parce que... parce qu'elle n'en a pas voulu.

— Ah ! c'est différent. Comment ! tout ce lait aussi?

— Ah ! mon Dieu oui, ma tante.

-- Et moi qui en ai r'fusé c'matin à M. Brichard?

— Oh ! nous le mangerons, ma tante.

— Est-ce que Mme Destival t'a retiré sa pratique?

— Oui, ma tante.

— C'est donc ça que t'as la mine toute chiffonnée. Mais où doive veut-elle avoir du meilleur lait?

— Ah ! ce n'est pas à cause du lait, ma tante.

— C'est donc pour autre chose

— Oui, ma tante.

— Ah ! c'est différent. Et conte-moi donc c't' autre chose, mon enfant, Denise se recueille un moment, puis répond:

— Vous savez ben, ma tante, que je vous ai conté qu'hier j'ai rencontré un beau monsieur, qui m'a demandé le chemin pour a'.ler chez M. Destival.

— Oui, ma petite.

— Et que c'est celui-là qui a donné tout plein d'argent à la grand'mère de Coco, qui avait cassé sa marmite?

— Oui, oui, je sais. C'est cet ivrogne de Calleux qui boira ça !

— Eh ben ! ma tante, ce matin j'ai retrouvé ce jeune homme chez M. Destival.

— C'est donc un jeune homme ? Tu m'avais dit hier un monsieur.

— Dame, oui, un monsieur qui est jeune.

— Ah ! c'est différent.

— Il m'a fait tout plein d'amitiés, puis, quand il a su par moi que le père Calleux mangeait tout, il m'a donné c'te bourse pour que j'aie soin que le pauvre Coco ne manque de rien. Moi, j'ai accepté, matante; estce que j'ai mal fait?

— Non, sans doute, ma petite; est-ce que tu ne fais pas toujours bien, ma chère Denise? Dame, t'es sage aussi; et tu ne t'en laisses pas conter.

— Oh ! non, ma tante, mais je me suis laisser embrasser par ce monsieur.

— Ah ! c'est différent ça; et pourquoi donc qu'il t'a embrassée?

— Pour me remercier de ce que je voulais bien veiller sur Coco qu'il aime tout plein.

— Eh ben ! je ne vois pas de mal à tout ça, mon enfant.

— Et cependant Mmc Destival en a vu, puisqu'elle est venue à moi tout en colère et m'a appelée...

— T'a appelée...

— ■ Ah! je ne veux pas redire ce vilain mot-là... Eh ben ! elle m'a appelée... dévergondée.

— Jour de Dieu ! ma nièce! ma Denise une dévergondée! la fille la plus sage à dix lie nés à la ronde ! ot tu ne lui a pas sauté au visa

— Non. ma tante; j'ai seulementdit que c'était affreux de croire... de penser... el puis j'ai remporté mou lail et mes fromag»

— T'as ln'ii fail, ma petite, t'as ben fait; ces gens-là m- sonl pas dignes de manger de si bonnes choses.

Denise ne dit pas à sa tante ce que Mma Destival a dil de son lail et

de ses fromages, parce que la mère Fourcy serait femme à se rendre chez l'homme d'affaires pour demander raison d'une telle injure. La jeune fille n'aime point les querelles, et ne désire plus entendre parler de Mmo Destival. La mère Fourcy va dans le village pour tâcher de trouver à placer les fromages et le lait. Lorsqu'elle est seule, Denise tire la bourse de sa poche, et compte dans son tablier ce qu'elle contient.

Il y a dans la bourse douze pièces de vingt francs et six de cinq francs.

— Deux cent soixante et dix francs, dit Denise en faisant un mouvement de surprise ; mais c'est une somme considérable : il faut que ce monsieur soit ben riche pour donner tant d'argent à la fois. Je n'aurais peutêtre pas dû prendre tout cela. Cependant, puisque c'est pour Coco... Il y a là de quoi l'élever, le faire aller à l'école, apprendre à lire. Oui, mais son père ne veut pas qu'il apprenne à lire. C'est dommage, je serais si contente de rendre Coco ben gentil, ben appris ! ça ferait plaisir à ce monsieur quand il reviendrait ; car, il reviendra voir son petit garçon, il l'a dit, du moins. N'importe, j'vas ben ménager c't' argent-là, et pendant que j'ai le temps, courons jusqu'à la chaumière, et voyons si on a suivi les inî entions de ce monsieur.

En prenant des chemins de traverse, on allait en un quart d'heure de Montfermeil à la chaumière de la famille Calleux. Denise court lestement dans les sentiers qui lui sont bien connus. Elle entre dans la misérable masure. Coco était assis à une table avec la vieille Madeleine. Ils dînaient sans le père Calleux, qui, se trouvant en fonds, préférait le cabaret à sa maison.

Envoyant entrer Denise, l'enfant jette un cri de joie et court à elle. Denise était si bonne pour lui! elle lui apportait toujours quelque douceur: elle empêchait souvent qu'il ne fût battu; enfin, elle lui témoignait beaucoup d'amitié; et les enfants aiment ceux qui les aiment : il n'en est pas toujours ainsi des hommes.

— Bonjour, ma petite Denise ! dit Coco en ouvrant ses bras à la jeune fille.

— Prends donc garde, vaurien, dit la vieille Madeleine, tu as manqué de renverser la table et de faire tomber ma soupe ! Je t'aurais joliment fouetté !

Denise a déjà porté ses regards dans toute la chaumière, et voit que le seul changement qu'ait opéré l'argent de Dalville consiste en une grande marmite qui est devant le feu. Du reste, le lit de l'enfant n'est pas plus doux qu'auparavant.

— Vois-tu, Denise, comme je suis beau? dit l'enfant en montrant

Elle dit à sa tante: < Mon Diou! iju ils oui l'air bête

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