‹ La laitière de MontfermeilChapitre 10 sur 102 · I.IV. 25G. — PAUL DF. KOCK — ÉD. 1. [Ml IV BT · texte numérisé non relu

I.IV. 25G. — PAUL DF. KOCK — ÉD. 1. [Ml IV BT

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LA LAITIÈRE DE M 0.V1T E RM El L

à la jeune fille le pantalon et la petite veste brune qui remplaçaient les vêtements en guenille qui le couvraient la veille.

— Oui, je vois, dit Denise en examinant les habits de Coco, mais ce n'est pas neuf tout cela.

— Pardi ! s'écrie la vieille Madeleine, ne faliait-il pas les lui faire exprès? C'est bien assez propre pour un joueur comme lui. Vous verrez dans quelques jours! ça sera bientôt troué! Ah! c'est un brise-fer!

— Et pourquoi donc ne lui avez-vous pas acheté un matelas, mère Madeleine? je croyais que ce monsieur vous l'avait recommandé en vous donnant de l'argent.

— Ah ! son père n'a pas voulu ; il dit qu'un garçon ne doit pas être couché si douillettement, que ça les empêche de devenir forts!

— Cependant, puisqu'on avait donné cela pour Coco...

— Pour Coco ! et pour nous aussi, ma petite : est-ce que les parents ne doivent pas passer avant les enfants?

— Le père Calleux est aux champs ?

— Aux champs! ah ben oui, aux champs! il est au cabaret de Claude. Il a pris tout ce qui restait de l'argent que ce monsieur a donné il m'a dit qu'il allait avec ça faire une entreprise. Oui! j'sais ben il va entreprendre de tout boire dans un jour, si c'est possible!

— Mère Madeleine, voulez-vous que j'emmène Coco avec moi jusqu'à ce soir?

— Non, ma fille, non ; je suis vieille et je ne veux pas être seule. Il faut que Coco reste avec moi.

Denise va embrasser l'enfant, qui est allé jouer et se rouler avec sa chèvre; puis elle regagne le village en se disant :

■ — Comment donc ferai-je pour remplir les intentions de ce monsieur?

Le lendemain est un dimanche. Point de travail au village. On soigne davantage sa toilette, on met son joli déshabillé, et le soir on se rassemble sur une belle pelouse ombragée de chênes et de noyers. Là, un mauvais violon et un gros tambourin font sauter les jeunes filles et les jeunes garçons, qui trouvent l'orchestre délicieux, parce qu'il leur donne le signal du plaisir. Là, Denise est l'objet des préférences des villageois, et fait naître quelques mouvements de jalousie dans le cœur de ses compagnes. Les passions se glissent partout : on est envieux et médisanl au village comme à la ville, seulement on y sait moins déguiser ses sentiments.

Denise est la plus jolie fille du village et des environs: c'esl ce que disent tous les hommes de l'endroit; mais c'est ce donl ne conviennent pas toutes les femmes. Denise n'est poinl coquette, mais elle est femme; et quelle est celle qui n'éprouve pas un sorrot plaisir à être certaine de

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plaire, de l'emporter sur ses compagnes. Cependant Denise ne fait pas la coquette avec les garçons; elle n'adresse pas à l'un un sourire, à l'autre un regard, à celui-ci un mot d'espérance; mais elle rit, elle plaisante, et elle est aimable avec tous; car elle aime beaucoup la danse, et elle est bien aise que chacun vienne l'inviter à danser.

Ce dimanche-là, pourtant, Denise, qui est allée comme de coutume sur la pelouse avec sa tante, ne semble pas s'amuser autant que les autres fois; elle rit moins avec les garçons, et n'a pas l'air de prendre plaisir à la danse. Enfin, ce qui ne s'était jamais vu encore, Denise, après quatre contredanses, se sent lasse et demande à se reposer quelque temps.

— Est-ce que tu es malade, petite? demande la mère Fourcy à sa nièce en la voyant venir s'asseoir près d'elle.

— Non, ma tante, je ne suis pas malade, mais je suis fatiguée.

— Fatiguée! toi! la plus intrépide danseuse du pays!

— Dame! ma tante/je crois qu'on se lasse de tout. Je ne me sens pas en train aujourd'hui.

— - Alors, c'est différent.

— Allons donc, mamzelle Denise, v'nez donc danser! disent plusieurs gros garçons en allant à la petite laitière. Puis l'un lui tire le bras de manière à le lui démettre, l'autre lui frappe de toute sa force dans la main; un troisième, en la saluant, lui marche sur les pieds; c'est avec ces petites gentillesses qu'au village on fait la cour à une jeune fille, qui parfois y répond par une bonne tape appliquée sur la joue du galant, ce qui annonce que celui-ci est dans les bonnes grâces de la demoiselle.

lais Denise ne distribue aucune tape aux garçons qui l'entourent, elle se contente de les renvoyer en leur disant :

— Laissez-moi donc tranquille, puisque j'vous dis que je ne veux pas danser.

— Oh! que si! oh! que si!... elle dansera... vous danserez... c'est pour rire qu'elle dit ça.

Mais Denise tient bon; et quand les beaux danseurs sont éloignés, elle dit à sa tante ;

— Mon Dieu! qu'ils ont l'air bête!

— Qui ça, ma petite?

— Ehben! Gros-Jean, Lucas, Bastien.

— Ce sont les plus malins du village! à quoi penses-tu donc, pour dire ça? Gros-Jean, qui est si farce en dansant, et qui embrouille toujours exprès les figures! Lucas, qui a eu trois années de suite le prix de l'oie! Bastien, qui a été deux fois à Paris, où qu'il a appris à faire lebâtonniste! Tu veux que ces garçons-là soient bêles!

— Dame ! ma tante, c'est qu'il me semble qu'ils ne me disaient que des choses qui ne m'amusaient pas.

— Autrefois tu riais si bien avec eux! Jte dis que t'es malade, ma petite; en rentrant, j'vas te faire avaler, avant de te coucher, une bonne assiettée de pois au lard, ça te fera du bien.

Denise ne se sent pas malade; elle ne sait pas elle-même pourquoi elle ne s'amuse point. Enfin l'heure de se retirer est venue, et la petite éprouve un secret plaisir en regagnant la maisonnette et en quittant ses compagnes, qui la regardent en ricanant, et se disent entre elles ; — Denise a queuque chose, c'est sûr! En tout cas, si elle est toujours comme aujourd'hui, les garçons cesseront ben vite de la trouver aimable et de lui faire la cour.

Malgré ou peut être grâce à l'assiettée de poids au lard, Denise dort peu; elle pense non pas précisément au beau monsieur qui l'a cajolée, embrassée et relevée, mais à celui qui veut prendre soin du pauvre Coco: à cet argent dont elle est dépositaire, et aux moyens de rendre l'enfant plus heureux.

Au point du jour, la petite est levée; après avoir terminé ses travaux du matin, elle s'échappe et court jusqu'à la chaumière. Elle aperçoit l'enfant qui joue devant la porte. Denise est enchantée de lui parler sans témoin.

— Où est Madeleine? lui dit-elle.

— Elle dort, ma petite Denise! répond l'enfant en passant ses bras autour du cou de lajeune fille.

— Et ton père?

— Papa Calleux, il n'est pas revenu hier. Grand'maman dit qu'il a couché au cabaret.

— Coco, aimes-tu bien ce monsieur qui est venu ici, qui a donné de l'argent pour toi, et qui a empêché que tu sois battu pour avoir cassé la marmite ?

— Oh! oui, je l'aime bien! Tl a un beau gilet et un ruban qui pend là. Il reviendra jouer avec moi, n'est-ce pas?

— Oui, il a dit qu'il reviendrait. Sais-tu son nom?

— C'est mon bon ami.

— Mais son nom, te l'a-t-il dit?

— Non, mais il sait bien que je m'appelle Coco, et papa Calleux.

— Il faut bien l'aimer, ce monsieur-là, car il veut te faire beaucoup de bien! serais-tu content d'apprendre à lire, à écrire?

— Oh ! oui, pour lire de belles histoires dans les livres où il y a des images, comme tu en as. Mais papa ne veux pas que j'aille à l'école.

— Je lui parlerai, et je tâcherai qu'il consente...

Dans ce moment, la voix aigre de la vieille Madeleine se fait entendre ; elle appelle l'enfant. Gelui-ci embrasse Denise et rentre dans la chaumière, et la jeune fille regagne lestement le village.

Le père Calleux, après avoir passé trois jours au cabaret, reprend la bêche et l'arrosoir; mais il ne veut pas consentir à ce que Coco aille à l'école, et la vieille Madeleine ne permet pas à l'enfant d'aller plus loin que le champ où travaille son père. Denise se rend tout les matins à la chaumière ; elle porte toujours en secret quelque chose à l'enfant, mais elle n'a pas encore touché à l'argent de Dalville.

— C'monsieur ne reviendra pas, se dit Denise; v'ià déjà huit jours de passés. Bah! il ne pense plus à... Coco; raison de plus pour ménager c't'argent. Un jour, ce pauvre petit sera heureux de trouver ça. Ce monsieur avait pourtant l'air d'avoir bonne envie de revenir. Il aura sans doute été chez Mmë Destival, et il n'a pas passé par not' village ! Comme ces jeunes gens de Paris sont menteurs ! Celui-là a pourtant d'bonnes qualités. Pourquoi donc que ce M. Bertrand me regardait en me disant : Prenez garde à vous !

Les jours de danse reviennent, et la gaîté de Denise ne revient pas, quoiqu'elle fasse tous ses efforts pour paraître comme autrefois, que souvent elle danse sans en avoir envie, et qu'elle veuille rire encore avec les garçons ; mais maintenant son plus grand plaisir est de s'asseoir seule sous un gros chêne de son jardin, ou d'aller embrasser Coco, auquel elle parle toujours du beau monsieur qui veut lui faire du bien.

Un mois s'était écoulé depuis que Denise avait rencontré Auguste, lorsqu'un matin, comme elle se disposait à se rendre à la chaumière, un paysan lui apprit que la vieille Madeleine était morte dans la nuit. La petite laitière se hâta de courir après l'enfant. On n'avait pas encore enlevé les dépouilles mortelles de la vieille mère, et comme Calleux était pauvre et n'était pas aimé dans le pays, l'enfant veillait seul près de la défunte, tandis que son père faisait les démarches nécessaires pour l'inhumation.

Denise s'arrête devant la masure isolée, dont l'aspect lui semble encore plus misérable, parce que la mort jette un voile sombre partout où elle passe. La petite s'étonne de n'apercevoir personne près de la chaumière : elle s'avance. Quelques éclats de rire frappent son oreille. Denise pense qu'on l'a trompée en lui racontant la mort de lagrand'mère; elle passe sa tète sous le seuil de la porte : son regard découvre le lit mortuaire, près duquel une lampe jette une faible clarté, et, un peu plus loin, elle aperçoit l'enfant qui se roule sur la paille avec sa chèvre.

et accueille par des rires les bonds et les caresses de Jacqueleine. Ce tableau fait éprouver à Denise une sensation singulière. Elle pénètre dans la chaumière et s'avance vers le petit en lui disant :

— Quoi,, mon ami, tu joues près de ta grand'mère, qui est morte?

— Est-ce que cela la mettra en colère ? répondit l'enfant en portant son regard naïf sur Denise.

— Non, car elle ne peut plus t'entendre; mais tu dois être chagrin de sa mort?

— On m'a dit qu'elle ne. me fouetterait plus.

— Est-ce que tu n'as pas pleuré quand elle est morte?

— Non, Denise.

— Tu ne l'aimais donc pas ?

— Oh! j'en avais bien peur!

— Mon ami, ce n'est pas beau d'être insensible.

— Ah ! Denise, si ma chèvre mourait, je pleurerais bien : elle est si bonne, Jacqueleine! elle m'aime tant!

Denise ne trouve plus rien à répondre â l'enfant; elle se contente de l'envoyer dehors avec sa chèvre. Au retour du père Calleux, elle obtient la permission d'emmener Coco avec elle pour quelques jours, et Coco emmène au village sa chèvre chérie, dont il ne veut pas se séparer.

Le plaisir de Denise est de garder l'enfant près d'elle; la mère Fôurcy a bon cœur, et Denise lui a fait entendre qu'en grandissant Coco leur sera utile, et que l'argent du monsieur de Paris est plus que suffisant pour l'élever. Le père Calleux, qui sent que son fils n'est pas en étal de lui faire sa soupe, consent jusqu'à nouvel ordre aie laisser chez Denise, et la jeune fille est au comble de la joie.

Voilà donc Coco établi chez la petite laitière et jouissant d'une douce existence. Denise, qui sait lire, ce qui maintenant n'est pas rare au village, veut faire l'éducation de son petit protégé, et ne manque jamais chaque jour de lui parler du beau monsieur qui lui a si bien payé sa marmite.

Mais un mois s'écoule encore, et le monsieur de Paris n'est pas revenu Denise, qui aime toujours à rêver sous le gros chêne, se dit souvent : — J'avais bien raison de croire qu'il ne pensail pas un mol de toutes ces belles- choses qu'il me disait. Mais, puisqu'il ne devait pas revenir, ce n'était pas la peine que c'monsieur Bertrand me dise. Prenez garde à vous !

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