‹ La lampe de Psyché (volume 2)Chapitre 13 sur 19 · LA PRÉDESTINÉE · texte numérisé non relu

LA PRÉDESTINÉE

Sitôt qu'elle fut assez haute, lîsée eut coutume d'aller tous les matins devant sa glace et de dire: « Bonjour, ma petite lîsée. » Puis elle baisait le verre froid et fronçait les lèvres. L'image semblait venir seulement. Elle était très loin, en réalité. L'autre Usée, plus pâle, qui se levait des profondeurs du miroir, était une prisonnière à la bouche gelée. Usée la plaignait, car elle paraissait triste et cruelle. Son sourire matinal était une aube blême encore teinte de l'horreur nocturne.

Cependant Usée l'aimait et lui parlait : « Personne ne te dit bonjour, pauvre petite Usée. Embrasse-moi, tiens. Nous irons nous promener aujourd'hui. Usée. Mon amoureux viendra nous

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chercher. Viens-t'en. » Usée se détournait, et l'autre Usée, mélancolique, s'enfuyait vers Tombre lamineuse.

Usée lui montrait ses poupées et ses robes. « Joue avec moi. HabilIe-toi avec moi. » Uautre Usée, jalouse, élevait aussi vers Usée des poupées plus blanches et des robes décolorées. Elle ne parlait pas, et ne faisait que remuer les lèvres en même temps qu'Usée.

Quelquefois Usée s'irritait, comme une enfant, contre la dame muette, qui s'irritait à son tour, « Méchante, méchante Usée I criait-elle. Veux-ta me répondre, veux-tu m'embrasser! » Elle frappait le miroir de la main. Une étrange main, qui ne tenait à aucun corps, apparaissait devant la sienne. Jamais Usée ne put atteindre l'autre Usée.

Elle lui pardonnait durant la nuit; et, heureuse de la retrouver, elle sautait de son lit pour l'embrasser,en lui murmurant : « Bonjour, ma petite Usée. »

Quand Usée eut un vrai fiancé, elle le mena devant sa glace et dit à l'autre Usée : « Regarde mon amoureux, et ne le regarde pas trop, 11 est

à moij mais je veux bien te le faire voir. Après que nous serons mariés^ je lui permettrai de t'embrasser avec moi, tous les matins. wLe fiance se mit à rire. Usée dans le miroir sourit aussi. (( N'est-ce pas qu'il est beau et que je Taime? » dit Usée. « Oui, oui, » répondit l'autre Usée. « Si tu le regardes trop,je ne t'embrasserai plus, dit Usée. Je suis aussi jalouse que toi, va. Au revoir, ma petite Usée. »

A mesure qu'Usée apprit l'amour, Usée âans le miroir devint plus triste. Car son amie ne venait plus la baiser le matin. Elle la tenait en grand oubli. Plutôt l'image de son fiancé courait, après la nuit, vers le réveil d'Usée. Pendant la journée. Usée ne voyait plus la dame du miroir, tandis que son fiancé la regardait. « Oh! disait Usée, tu ne penses plus à moi, vilain. C'est l'autre que tu regardes. Elle est prisonnière; elle ne viendra jamais. Elle est jalouse de toi; mais je suis plus jalouse qu'elle. Ne la regarde pas, mon aimé; regarde moi. Méchante Usée du miroir, je te défends de répondre à mon fiancé. Tu ne peux pas venir • tu ne pourras jamais

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venir.Neme le prends pas,méchante Usée. Après que nous serons mariés, je lui permettrai de t'embrasser avec moi. Ris, Usée. Tu seras avec nous. )>

Usée devint jalouse de l'autre îlsée. Si la journée baissait sans que Taimé fût venu : « Tu le chasses, tu le chasses, criait Usée, avec ta mauvaise figure. Méchante, va-t-en, laisse-nous. »

Et Usée cacha sa glace sous un linge blanc et fin. Elle souleva un pan afin d'enfoncer le dernier petit clou. « Adieu, Usée, » dit-elle.

Pourtant son fiancé continuait à sembler las. « Une m'aime plus, pensa Usée; il ne vient plus, je reste seule, seule. Où est l'autre Usée? Estelle partie avec lui? » De ses petits ciseaux d'or, elle fendit un peu la toile, pour regarder. Le miroir était couvert d'une ombre blanche,

« Elle est partie, » pensa Usée.

— Il faut, se dit Usée, être très patiente. L'autre Usée sera jalouse et triste. Mon aimé reviendra. Je saurai Tattendre.

Tous les matins, sur l'oreiller, près de son

visage, il îui semblait le voir, dans son demisommeil : « Oh! mon aimé, murmurait-elle, es-tu donc revenu? Bonjour, bonjour, mon petit aimé. » Elle avançait la main et touchait le drap frais.

— Il faut, se dit encore Usée, être très patiente.

• Usée attendit longtemps son fiancé. Sa patience se fondit en larmes. Un brouillard humide enveloppait ses yeux. Des lignes mouillées parcouraient ses joues. Toute sa figure se creusait. Chaque jour^ chaque mois, chaque année la flétrissait d^un doigt plus pesant.

— Oh ! mon aimé, dit Usée, je doute de toi.

Elle coupa le linge blanc à l'intérieur du miroir, et, dans le cadre pâle, apparut la glace, pleine de taches obscures. Le miroir était sillonné de rides claires et, là où le tain s'était séparé du verre, on voyait des lacs d'ornbre.

L'autre Usée vint au fond de la glace, vêtue de noir, comme Usée, le visage amaigri, marqué par les signaux étranges du verre qui ne reflète parmi le verre qui reflète. Et le miroir semblait avoir pleuré.

— Tu es triste, comme moi, dit Usée.

La dame du miroir pleura. Usée la baisa et dit : « Bonsoir, ma pauvre Usée. »

Et, entrant sa chambre, avec sa lampe à la main. Usée fut surprise : car Fautre Usée, une lampe à la main, s'avançait vers elle, le regard triste. Usée leva sa lampe au-dessus de sa tête et s'assit sur son lit. Et l'autre Usée leva sa lampe au-dessus de sa tête et s'assit près d'elle.

— Je comprends bien, pensa Usée. La dame du miroir s'est délivrée. Elle est venue me chercher. Je vais mourir.

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