LA RÊVEUSE
Après la mort de ses parents^Marjolaine resta dans leur petite maison avec sa vieille nourrice. Ils lui avaient laissé un toit de chaume bruni et le manteau de la grande cheminée. Car le père de Marjolaine avait été conteur et bâtisseur de rêves. Quelque ami de ses belles idées lui avait prêté sa terre pour construire, un peu d'argent pour songer. Il avait longtemps mélangé diverses espèces d'argile avec des poussières de métaux, afin de cuire un sublime émail. Il avait essayé de fondre et de dorer d'étranges verreries. Il avait pétri des noyaux de pâte dure percés de « lanternes », et le bronze refroidi s'irisait comme la surface des mares. Mais il ne restait de lui que deux ou trois creusets noircis,
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des plaques frustes d'airain bossuées de scories, et sept grandes cruches décolorées au-dessus du foyer. Et de la mère de Marjolaine, une fille pieuse de la campagne, il ne restait rien : car elle avait vendu pour « Fargilier » même son chapelet d'argent.
Marjolaine grandit près de son père, qui portait un tablier vert, dont les mains étaient toujours terreuses et les prunelles injectées de feu. Elle admirait les sept cruches de la cheminée, enduites de fumée, pleines de mystère, semblables à un arc-en-ciel creux et ondulé. Morgiane eût fait sortir de la cruche sanglante un brigand frotté d'huile, avec un sabre couvert par des fleurs de Damas. Dans la cruche orangée, on pouvait, comme Aladdin, trouver des fruits de rubis, des prunes d'améthyste, des cerises de grenat, des coings de topaze, des grappes d'o- Çale, et des baies de diamant. La cruche jaune était remplie de poudre d'or que Gamaralzaman avait cachée sous des olives. On voyait un peu une des olives sous le couvercle, et le bord du vase était luisant. La cruche verte devait être fermée par un grand sceau de cuivre, marqué
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par le roi Salomon. Uàge y avait peint une couche de vert-de-gris; car cette cruche habitait autrefois TOcéan, et depuis plusieurs milliers d'années elle contenait un génie, qui était prince. Une très jeune fille sage saurait briser Fenchantement à la pleine lune, avec la permission du roi Salomon, qui a donné la voix aux mandragores. Dans la cruche bleu clair, Giauharé avait enclos toutes ses robes marines, lissées d'algues, gemmées d'aigues et tachées de la pourpre des coquillages. Tout le ciel du Paradis terrestre, et les fruits riches de l'arbre, et les écailles enflammées du' serpent, et le glaive ardent de Fange étaient enfermés par la cruche bleu sombre, pareille à Fénorme cupule azurée d'une fleur australe. Et la mystérieuse Lilith avait versé tout le ciel du Paradis céleste dans la dernière cruche : car elle se dressait, violette et rigide comme le camail de Févêque.
Ceux qui ignoraient ces choses iie voyaient que sept vieilles cruches décolorées, sur le manteau renflé de Fâtre. Mais Marjolaine savait la vérité, par les contes de son père. Au feu d'hiver, parmi Fombre changeante des flammes du
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bois et de la chandelle, elle suivait des yeux, jusqu'à rheure où elle allait dormir, le grouillement des merveilles.
Cependant la huche à pain étant vide^ avec la boîte à sel, la nourrice implorait Marjolaine. c< Marie-toi, disait-elîe, ma fleurette aimée : votre mère pensait à Jean; veux-tu pas épouser Jean? Ma Jolaine, ma Jolaine, quelle jolie mariée tu feras ! »
• — La mariée de la Marjolaine a eu des chevaliers, dit la rêveuse; j'aurai un prince.
— Princesse Marjolaine, dit la nourrice, épousez Jean, tu le feras prince.
— Nenni, nourrice, dit la rêveuse; j'aime mieux filer. J'attends mes diamants et mes robes pour un plus beau génie. Achète du chanvre et des quenouilles et un fuseau poli. Nous aurons notre palais bientôt. Il est pour le moment dans un désert noir d'Afrique. Un magicien l'habite, couvert de sang et de poisons. Il verse dans le vin des voyageurs une poudre brune qui les change en bêtes velues. Le palais est éclairé de torches vives, et les nègres qui servent aux repas ont des couronnés d'or. Mon prince tuera
le magîcierij et le palais viendra dans notre campagne, et tu berceras mon enfant.
— 0 Marjolaine, épouse Jean! dit la vieille nourrice.
Marjolaine s'assit et fila. Patiemment elle tourna le fuseau, tordit le chanvre, et le détordit. Les quenouilles s'amincissaient et se regonflaient. Près d'elle Jean vint s'asseoir et l'admira. Mais elle n'y prenait point garde. Car les sept cruches de la grande cheminée étaient pleines de rêves. Pendant le jour elle croyait les entendre gémir ou chanter. Quand elle s'arrêtait de filer, la quenouille ne frémissait plus pour les cruches, et le fuseau cessait de leur prêter ses bruissements.
— 0 Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les soirs.
Mais au milieu de la nuit la rêveuse se levait. Comme Morgiane, elle jetait contre les cruches des grains de sable^ pour éveiller les mystères. Et cependant le brigand continuait à dormir; les fruits précieux ne cliquetaient pas, elle n'entendait pas couler la poudre d'or, ni se froisser TétofFe des robes, et le sceau de Salomon pesait lourdement sur le prince enfermé.
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Marjolaine jetait un à un les grains de sable. Sept fois ils tintaient contre la terre dure des cruches; sept fois Je silence recommençait.
— - 0 Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les matins.
Alors Marjolaine fronça le sourcil lorsqu'elle voyait Jean, et Jean ne vint plus, Et-la vieille nourrice fut trouvée morte, une aube, assez souriante. Et Marjolaine mit une robe noire, une cornette sombre, et continua de iiler.
Toutes les nuits elle se levait, et, comme Morgiane, elle jetait contre les cruches des grains de sable pour éveiller les mystères. Et les rêves dormaient toujours.
Marjolaine devint vieille en sa patience. Mais le prince emprisonné sous le sceau du roi Salomon était toujours jeune, sans doute, ayant vécu des milliers d'années. Une nuit de pleine lune, la rêveuse se leva comme une assassine, et prit un marteau. Elle brisa furieusement six cruches, et la sueur d^angoisse coulait de son front. Les vases claquèrent et s^ouvrirent : ils étaient vides»
Elle hésita devant la cruche où Lilith avait versé le Paradis violet; puis elle l'assassina comme les autres. Parmi les débris roula une rose sèche et grise de Jéricho. Quant Marjolaine voulut la faire fleurir, elle s'éparpilla en poussière.
LE LïVRE DE MONELLE
KEX/VUGÉE
Cice replia ses jambes dans son petit lit et tendit Foreille contre le mur. La fenêtre était pâle. Le mur vibrait et semblait dormir avec une respiration étouffée. Le petit jupon blanc s'était gonflé sur la chaise, d^où deux bas pendaient ainsi que des jambes noires molles et vides. Une robe marquait mystérieusement le mur comme si elle avait voulu grimper jusqu'au plafond. Les planches du parquet criaient faiblement dans la nuit. Le pot à eau était pareil à un crapaud blanc, accroupi dans la cuvette et humant Tombre.
— Je suis trop malheureuse, dit Cice. Et elle se mit à pleurer dans son drap. Le mur isoupira plus fort; mais les deux jambes noires restèrent
inertes, et la robe ne continua pas de grimper, et le crapaud blanc accroupi ne ferma pas sa gueule humide.
Cice dit encore :
— Puisque tout le monde m'en veut, puisqu'on n'aime que mes sœurs ici, puisqu'on m'a laissé aller me coucher pendant le dîner, je m'en irai, oui, je m'en irai très loin. Je suis une Cendrillon, voilà ce que je suis. Je leur montrerai bien, moi. J'aurai un prince, moi; et elles n'auront personne, absolument personne. Et je viendrai dans ma belle voiture, avec mon prince; voilà ce que je ferai. Si elles sont bonnes, dans ce temps-là, je leur pardonnerai. Pauvre Gen-, drillon, vous verrez qu'elle est meilleure que vous, allez.
Son petit cœur grossit encore, pendant qu'elle enfilait ses bas et qu'elle nouait son jupon. La chaise vide resta au milieu de la chambre, abandonnée.
Cice descendit doucement à la cuisine, et pleura de nouveau, agenouillée devant l'âtre, les mains plongées dans les cendres,
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Le bruit régulier d'un rouet la fit retourner. Un corps tiède et velu frôla ses jambes.
— Je n'ai pas de marraine, dit Cice, mais j'ai mon chat. Pas?
Elle tendit ses doigts, et il les lécha lentement, comme avec une petite râpe chaude.
— Viens, dit Cice.
Elle poussa la porte du jardin, et il y eut un grand souffle de fraîcheur. Une tache sombrement verdâtre marquait la pelouse; le grand sycomore frémissait, et des étoiles paraissaient suspendues entre les branches. Le potager était clair, au delà des arbres^ et des cloches à melons luisaient.
Cice rasa deux bouquets d'herbes longues, qui la chatouillèrent finement. Elle courut parmi les cloches où voltigeaient de courtes lueurs.
— Je n'ai pas de marraine : sais-tu faire une voiture, chat? dit-elle.
La petite bête bâilla vers le ciel où des nuages gris chassaient.
— Je n'ai pas encore de prince, dit Cice. Quand viendra-t-il ?
Assise près d'un gros chardon violacé, elle
regarda la haie du potager. Puis elle ôta une de ses pantoufles, et la jeta de toutes ses forces par-dessus les groseilliers. La pantoufle tomba sur la grand'route.
Cice caressa le chat et dit :
— Ecoute, chat. Si le prince ne me rapporte pas ma pantoufle, je t'achèterai des bottes et nous voyagerons pour le trouver. C'est un très beau jeune homme. Il est habillé de vert, avec des diamants. Il m'aime beaucoup, mais il ne m'a jamais vue. Tu ne seras pas jaloux. Nous demeurerons ensemble, tous les trois. Je serai plus heureuse que Cendrillon, parce que j'ai été plus malheureuse. Cendrillon allait au bal tous les soirs, et on lui donnait des robes très riches. Moi, je n'ai que toi, mon petit chat chéri.
Elle embrassa son museau de maroquin mouillé. Le chat jeta un faible miaulement et passa une patte sur son oreille. Puis il se lécha et ronronna.
Cice cueillit des groseilles vertes.
— Une pour moi, une pour mon prince, une pour toi. Une pour mon prince, une pour toi, une pour moi. Une pour toi, une pour moi,
LE LIVRE DE MONELLE
une pour mon prince. Voilà comme nous vivrons.
Nous partagerons tout pour nous trois, et nous n'aurons pas de sœnrs méchantes.
Les nuages gris s'étaient amassés dans le ciel. Une bande blême s'élevait vers l'Orient. Les arbres se baignaient dans une pénombre livide. Tout à coup une bouffée de vent glacé secoua le jupon de Cice. Les choses frissonnèrent. Le chardon violet s'inclina deux ou trois fois. Le chat fit le gros dos et hérissa tous ses poils.
Cice entendit au loin sur la route une rumeur grinçante de roues.
Un feu terne courut aux cimes balancées des arbres et le long du toit de la petite maison.
Puis le roulement s'approcha. Il y eut des hennissements de chevaux, et un murmure confus de voix d'hommes.
— Ecoute, chat, dit Cice. Écoute. Voilà une grande voiture qui arrive. C'est la voiture de mon prince. Vite, vite : il va m'appeler.
Une pantoufle de cuir mordoré vola par-dessus les groseilliers, et tomba au milieu des cloches.
LA LAMPte DE PSYCIlé
Cice courut vers la barrière d'osier et l'ouvrit.
Une voiture longue et obscure avançait pesamment. Le bicorne du cocher était éclairé par un rayon rouge. Deux hommes noirs marchaient de chaque côté des chevaux. L'arrière-train de la voiture était bas et oblong comme un cercueil. Une odeur fade flottait dans la brise d'aurore.
Mais Cice ne comprit rien de tout cela. Elle ne voyait qu'une chose : la voiture merveilleuse était là. Le cocher du prince était coifFé d'or. Le coffre lourd était plein des joyaux des noces. Ce parfum terrible et souverain Tenveloppait de royauté.
Et Cice tendit les bras en criant :
— Prince, emmenez-moi, emmenez-moi !
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LINSENSIBLE
La princesse Morgane n'aimait personne. Elle avait une candeur froide, et vivait parmi les fleurs et les miroirs. Elle piquait dans ses cheveux des roses rouges et se regardait. Elle ne voyait aucune jeune fille ni aucun jeune homme parce qu'elle se mirait dans leurs regards. Et la cruauté ou la volupté lui étaient inconnues. Ses cheveux noirs descendaient autour de son visage comme des vagues lentes. Elle désirait s* aimer elle-même : mais Timage des miroirs avait une frigidité calme et lointaine, et Timage des étangs était morne et pâle^ et l'image des rivières fuyait en tremblant.
La princesse Morgane avait lu dans les livres l'histoire du miroir de Blanche-Neige qui savait
LÀ LAMPE DE PSYGllÉ
parler et lui annonça son égorgement, et le conte du miroir d^Ilsée, d'où sortit une autre Usée qui tua Usée, et Taventure du miroir nocturne de la ville de Milet qui faisait s'étrangler les Milésiennesà la nuit levante. Elle avait vu la peinture mystérieuse où le fiancé a étendu un glaive devant sa fiancée, parce qu'ils se sont rencontrés eux-mêmes dans la brume du soir : car les doubles menacent la mort. Mais elle ne craignait pas son image, puisque jamais elle ne s'était rencontrée, sinon candide et voilée^ non cruelle et voluptueuse, elle-même pour ellemême. Et les lames polies d'or vert, les lourdes nappes de vif-argent ne montraient point Morgane à Morgane.
Les prêtres de son pays étaient géomanciens et adorateurs du feu. Ils disposèrent le sable dans la boîte carrée, et y tracèrent les lignes ; ils calculèrent au moyen de leurs talismans de parchemin, ils firent le miroir noir avec de Feau mélangée de fumée. Et le soir Morgane se rendit vers eux, et elle jeta dans le feu trois gâteaux d'offrande. « Voici, » dit le géomancien ; et il montra le miroir noir liquide. Morgane regarda:
et d^abord une vapeur claire traîna par la surface, puis un cercle coloré bouillonna, puis une image s'éleva et courut légèrement. C'était une maison blanche cubique avec de longues fenêtres ; et sous la troisième fenêtre pendait un grand anneau de bronze. Et tout autour de la maison régnait le sable gris. « Ceci est Pendroit dit le géomancien, où se trouve le véritable miroir ; mais notre science ne peut le fixer ni l'expliquer. »
Morgane s'inclina et jeta dans le feu trois nouveaux gâteaux d'offrande. Mais l'image vacilla, et s'obscurcit; la maison blanche s'enfonça et Morgane regarda vainement le miroir noir.
Et, au jour suivant, Morgane désira faire un voyage. Car il lui semblait avoir reconnu la couleur morne du sable et elle se dirigea vers l'Occident. Son père lui donna une caravane choisie, avec des mules à clochettes d'argent, et on la portait dans une litière dont les parois étaient des miroirs précieux.
Ainsi elle traversa la Perse, et elle examinait les hôtelleries isolées, tant celles qui sont bâties près des puits et où passent les troupes de voya-
geurs que les maisons décriées où les femmes chantent la nuit et battent des pièces de métal.
Et près des confins du royaume de Perse elle vit beaucoup de maisons blanches, cubiques, aux fenêtres longues ; mais l'anneau de bronze n^y était point pendu. Et on lui dit que Fanneau se trouverait au pays chrétien de Syrie, à TOccident,
Morgane passa les rives plates du fleuve qui environne la contrée des plaines humides, où croissent des forêts de réglisse. Il y avait des châteaux creusés dans une seule pierre étroite, qui était posée sur la pointe extrême; et les femmes assises au soleil sur le passage de la caravane avaient des torsades de crin roux autour du front. Et là vivent ceux qui mènent des troupeaux de chevaux, et portent des lances à pointe d'argent.
Et plus loin est une montagne sauvage habitée par des bandits qui boivent Te au-de-vie de blé enFhonneur de leurs divinités. Ils adorent des pierres vertes déforme étrange, et se prostituent les uns aux autres parmi des cercles de buissons enflammés. Morgane eut horreur d'eux.
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Et plus loin est une cité souterraine d'hommes noirs qui ne sont visités par leurs dieux que pendant leur sommeil. Ils mangent les fibres du chanvre, et se couvrent le visage avec de la poudre de craie. Et ceux qui s'enivrent avec le chanvre pendant la nuit fendent le cou de ceux qui dorment, afin de les envoyer vers les divinités nocturnes. Morgane eut horreur d'eux.
Et plus loin s'étend le désert de sable gris, où les plantes et les pierres sont pareilles au sable. Et à Feutrée de ce désert Morgane trouva l'hôtellerie de l'anneau.
Elle fit arrêter sa litière, et les muletiers déchargèrent les mules. C'était une maison ancienne, bâtie sans l'aide du ciment ; et les blocs de pierre étaient blanchis par le soleil. Mais le maître de l'hôtellerie ne put lui parler du miroir : car il ne le connaissait point.
Et le soir, après qu'on eut mangé les galettes minces, le maître dit à Morgane que cette maison de l'anneau avait été dans les temps anciens la demeure d'une reine cruelle. Et elle fut punie de sa cruauté. Car elle avait ordonné de couper la tête à un homme religieux qui vivait solitaire
au milieu de l'étendue de sable et faisait baigner les voyag-eurs avec de bonnes paroles dans Feau du fleuve. Et aussitôt après cette reine périt, avec toute sa race. Et la chambre de la reine fut murée dans sa maison. Le maître de Fhôtellerie montra à Morgane la porte bouchée par des pierres.
. Puis les voyageurs de l'hôtellerie se' couchèrent dans les salles carrées et sous Fauvent. Mais vers le milieu de la nuit, Morgane éveilla ses muletiers, et fit enfoncer la porte murée. Et elle entra par la brèche poussiéreuse, avec un flambeau de fer.
Et les gens de Morgane entendirent un cri, et suivirent la princesse. Elle était agenouillée au milieu de la chambre murée, devant un plat de cuivre battu rempli de saog, et elle le regardait ardemment. Et le maître de Fhôtellerie leva les bras : car le sang du bassin n^était pas tari dans la chambre close depuis que la reine cruelie y avait fait placer une tête coupée.
Personne ne sait ce que la princesse Morgane vit dans le miroir de sang. Mais sur la route du
retour ses muletiers furent trouvés assassinés, un à un, chaque nuit, leur face grise tournée vers le ciel, après qu'ils avaient pénétré dans sa litière. Et on nomma cette princesse Morgane la Rouge, et elle fut une fameuse prostituée et une terrible égorgeuse d'hommes,
2 'f,.2 LA LAMPE DE PSYCHE
LA GAGRÎFIÉE
Liily et Nari étaient servantes de ferme. Elles portaient Teau du puits, Fété, par le sentier à peine frayé dans les blés mûrs ; et Fhiver, qu'il fait froid, et que les glacillons pendillent aux fenêtres, Lilly venait coucher avec Nan. Pelotonnées sous les couvertures, elles écoutaient le vent huer. Elles avaient toujours des pièces blanches dans leurs poches, et guimpes fines à rubans cerise ; blondes pareillement, et ricassières. Tous les soirs elles mettaient au coin de Faire un baquet de belle eau fraîche; où aussi elles trouvaient, disait on, au saut du lit, les pièces d^argent qu'elles faisaient sonner dans leurs doigts. Car les « pixies » en jetaient au baquet après s'y être baignées. Mais Nan, ni
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Lilljj ni personne, n'avait vu de «pixies », sinon que^ dans les contes et ballades^ ce sont quelques méchantes petites choses noires avec des queues tourbillonnantes.
Une nuit, Nan oublia de tirer de Feau; d'autant qu'on était en décembre, et que la chaîne rouillée du puits était enduite de glace. Gomme elle dormait, les mains sur les épaules de Lilly, soudain elle fat pincée aux bras et aux mollets, et les cheveux de sa nuque furent cruellement tirés. Elle s'éveilla en pleurant : « Demain je serai noire et bleue ! » Et elle dit à Lilly : « Serremoi, serre-moi : je n'ai pas mis le baquet de belle eau fraîche; mais je ne sortirai pas de mon lit, malgré tous les « pixies » du Devonshire. » Alors la bonne petite Lilly Tembrassa, se leva, tira de l'eau^ et plaça le baquet au coin de Fâtre, Quand elle se recoucha, Nan était endormie.
Et dans son sommeil la petite Lilly eut un. rêve. Il lui sembla qu'une reine, vêtue de feuilles verteSj avec une couronne d'or sur la tête, s'approchait de son lit, la touchait et lui parlait. Elle disait : « Je suis la reine Mandosiane; Lilly,
LA LAMPE DE PSYGfiÉ
Viens me chercher. » Et elle disait encore : <( Je suis assise dans une prairie d^émeraudes, et le chemin qui mène vers moi est de trois couleurs, jaune, bleu et vert. » Et elle disait : « Je suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me chercher. »
Puis Lilly enfonça sa tête dans Foreiller noir de la nuit et elle ne vit plus rien. Or, le matin, comme le coq chantait, il fut impossible à Nan de se lever et elle poussait des plaintes aiguës, car ses deux jambes étaient insensibles et elle ne savait les remuer. Dans la journée, les médecins la virent et par grande consultation décidèrent qu'elle resterait sans doute étendue ainsi sans jamais plus marcher. Et la pauvre Nan sanglotait: car elle ne trouverait jamais de mari.
Lilly eut grand'pitié. Epluchant les pommes d'hiver, rangeantles nèfles, barattant le beurre, essuyant le petit-lait à ses mains rougies, elle imaginait sans cesse qu'on pourrait guérir la pauvre Nan. Et elle avait oublié le rêve, lorsqu'un soir où la neige tombait dru et qu'on buvait de la bière chaude avec des rôties, un vieux vendeur de ballades frappa à la porte. Toutes
LE LÏVIIE DE MOiNELLE
les fîîles de ferme sautèrent autour de lui, car il avait des gants^ des chansons d'amour^ des rubans, des toiles de Hollande, des jarretières, des épingles et des coiffes d'or.
— Voyez la triste histoire, dit-il, de la femme deTusurier, pendant douze mois grosse de vingt sacs d'écus, aussi prise de Fenvie bien siriguhère de manger des têtes de vipère à la fricassée et des crapauds en carbonade.
(( Voyez la ballade du grand poisson qui vint sur la côte le quatorzième jour d'avril, sortit de Teau plus de quarante brasses, et vomit cinq boisseaux d'anneaux de mariée tout verdis par la mer.
« Voyez la chanson des trois méchantes filles du roi et de celle qui versa un verre de sang sur la barbe de son père.
« Et j'avais aussi les aventures de la reine Mandosiane; mais une coquine de bourrasque m'a tiré la dernière feuille des mains au tournant de la route. »
Aussitôt Lilly reconnut son rêve, et elle sut que la reine Mandosiane lui ordonnait de venir.
Et la même nuit, Lilly embrassa doucement
Nan, mit ses souliers neufs et s'en alla seule par les rouies. Or, le vieux vendeur de ballades avait disparu, et sa feuille s'était envolée si loin que Lilly ne put la trouver; de sorte qu'elle ne savait ni ce qu'était la reine Mandosiane, ni où elle devait la chercher.
Et personne ne put lui répondre, bien qu'elle demandât sur son chemin aux vieux laboureurs qui la regardaient encore de loin, en s'abritant les yeux avec la main, et aux jeunes femmes enceintes quicausaientindolemment devantleurs portes, et aux enfants qui viennent justement de parler, auxquels elle baissait les branches des mûriers par les haies. Les uns disaient: « Il n'y a plus de reines; » les autres : « Nous n'avons pas ça par ici; c'est dans les vieux temps; » les autres: « Est-ce le nom d'un joli garçon? » Et d'autres mauvais conduisirent Lilly devan une de ces maisons des villes qui sont fermées le jour, et qui, la nuit, s'ouvrent et s'éclairent, disant et affirmant que la reine Mandosiane y séjournait, vêtue d'une chemise rouge et servie par des fçmmes nues.
Mais Lilly savait bien que la vraie reine Man-
LE LIVRE DE MONELLE
dosiane était vêtue de vert, non de rouge, et qu'il lui faudrait passer sur un chemin de trois couleurs. Ainsi elle connut le mensonge des méchants. Cependant, elle marcha bien longtemps. Certes, elle passa Tété de sa vie, trottant par la poussière blanche, pataugeant par Fépaisse boue des ornières, accompagnée par les chariots des rouliers, et, parfois, le soir, quand le ciel avait une splendide nuance rouge, suivie par les grands chars où s'entassaient des gerbes et où quelques faux luisantes se balançaient. Mais personne ne put lui parler de la reine Mandosiane.
Afin de ne pas oublier un nom si difficile, elle avait fait trois nœuds à sa jarretière. Par un midi, étant allée loin vers le soleil qui se îève^ elle entra dans une route jaune sinueuse, qui bordait un canal bleu. Et le canal fléchissait avec la route et entre les deux un talus vert suivait leurs contours. Des bouquets d'arbrisseaux croissaient de part et d'autre; et aussi loin que l'œil pouvait atteindre, on ne voyait que des marécages et l'ombre verdoyante. Parmi les taches des marais s'élevaient de petites huttes
coniques et la longue route s'enfonçait directement dans les nuag'es sanglants du ciel.
Là elle rencontra un petit garçon, dont les yeux étaient drôlement fendus, et qui hakit le long du canal une lourde barque. Elle voulut lui demander s'il avait vu la reine, mais s'aperçut avec terreur qu'elle avait oublié le nom. Lors elle s'écria, et pleura, et tâta sa jarretière, en vain. Et elle s'écria plus fort, voyant qu'elle marchait sur la route de trois couleurs, faite de poussière jaune, d'un canal bleu, et d'un talus vert. De nouveau, elle toucha les trois nœuds qu'elle avait noués, et sanglota. Et le petit garçon, pensant qu'elle souffrait et ne comprenant point sa douleur, cueillit au bord de la route jaune une pauvre herbe, qu'il lui mit dans la main.
— La mandosiane guérit, dit-il.
Voilà comment Liîly trouva sa reine vêtue de feuilles vertes .
Elle la serra précieusement, et retourna aussitôt sur la longue route. Et le voyage de retour
fut plus lent que l'autre, car Lilly était lasse. Il lui parut qu'elle marchait depuis des années. Mais elle était joyeuse^ sachant qu'elle guérirait la pauvre Nan ,
Elle traversa la mer, où les vagues étaient monstrueuses. Enfin elle arriva dans le Devon, tenant Fherbe entre sa cotte et sa chemise. Et d'abord elle ne reconnut pas les arbres ; et il lui parut que tous les bestiaux étaient changés. Et dans la grand'salle de la ferme, elle vit une vieille femme entourée d enfants. Gourant, elle demanda Nan. La vieille, surprise, considéra Lilly et dit:
— Mais Nan est partie depuis longtemps, et mariée.
— Et guérie? demanda joyeusement Lilly.
— Guérie, oui, certes, dit la vieille. — Et toi, pauvre, n'es-tu pas Lilly?
— Oui, dit Lilly ; mais quel âge puis-je donc avoir?
— Cinquante ans, n'est-ce pas, grand'mère, crièrent les enfants : elle n'est pas tout à fait si vieille que toi.
Et comme Lilly, lasse, souriait, le parfum très fort de la mandosiane la fit pâmer, et elle mourut sous le soleil. Ainsi Lilly alla chercher la reine Mandosiane et fut emportée p^r elle.
MONELLE