‹ La lampe de PsychéChapitre 1 sur 36 · MIMES · texte numérisé non relu

MIMES

PROLOGVE. Le poète Herondas, qui vivait dans l'île de Gos sous le bon roi Ptolémée, envoya vers moi une fluette ombre infernale qui avait aimé ici-bas. Et ma chambre fut pleine de myrrhe ; et un souffle léger refroidit ma poitrine. Et mon cœur devint pareil au cœur des morts : car j'oubliai ma vie présente.

L'ombre aimante secoua du pli de st tunique un fromage de Sicile,une frêle corbeille de figues, une petite amphore de vin noir et une cigale d'or. Aussitôt j'eus le désir d'écrire des mimes et mes narines furent chatouillées par l'odeur du suint des laines nouvelles et la fumée grasse des cuisines d'Agrigente et le parfum acre des étals de poisson à Syracuse. Dans les rues blanches de la ville passèrent des cuisiniers haut retroussés,

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et des joueuses de flûte aux g-or-es savoureuses, et des entremetteuses aux pommettes ridées, et des marchands d'esclaves auxjoues gonflées d'argent. Par les pâturages bleus d'ombre glissèrent des pâtres siffleurs, portant des roseaux luisants de cire, et des pétrisseuses de lait couronnées de fleurs rousses.

Mais l'ombre aimante n'écouta point mes vers

Elle tourna sa tête dans la nuit et secoua du

ph de satuniqueun miroir d'or,des pavots mûrs,

une tresse d'asphodèles,etme tendit un des joncs

qui croissent sur les bords du Léthé. Aussitôt

j'eus le désir de la sagesse et de la connaissance

des choses terrestres. Or je vis dans le miroir la

tremblante image transparente des flûtes et des

coupes et des chapeaux à haute pointe et des

visages frais aux lèvres sinueuses, et le sens

obscur des objets m'apparut. Puis je m'inclinai

sur les pavots, et je mordis les asphodèles, et

mon cœur fut lavé d'oubli, et mon âme saisit

1 ombre par la main afin de desrendre vers le

Ténare.

L'ombre lente et fluette me conduisit beaucoup parmi l'herbe noire des enfers, où nos pieds se

teignaient aux fleurs du safran. Et là j'eus le reg^ret des îles dans la mer pourprée, des grèves siciliennes rayées de chevelures marines et de la lumière blanche du soleil. El l'ombre aimante comprit mon désir. Elle toucha mes yeux de sa main ténébreuse et je vis remonter Daphnis et Chloé vers les champs de Lesbos. Et j'éprouvai leur douleur de goûter parmi la nuit terrestre l'i lertume de leur seconde vie. Et la Bonne Déesse donna la taille du laurier à Daphnis, et à Chloé la grâce de l'oseraie verte. Aussitôt je connus le calme des plantes et la joie des liges immobiles.

Alors j'envoyai vers le poète Herondas des mimes nouveaux parfumés du parfum des femmes de Gos et du parfum des fleurs blêmes de l'enfer et du parfum des herbes souples et sauvages de la terre. Ainsi le voulut cette fluette ombre infernale.

LA tAMPE DE PSYCne

MIME I. Tenant ainsi un congre d'arg^ent, et de l'autre main mon couteau de cuisine à larg-e lame, je reviens du port à notre maison. Oelui-ci était pendu par les ouïes à l'étal d'une marchande aux cheveux luisants, parfumée d'huile marine. Avec dix drachmes, j'achetais ce malin le marché aux poissons : sauf le congre, il n'y avait que de petites limandes, des ang-uilles maigres et des sardines qu'on ne donnerait pas aux hoplites des remparts. Cependant je vais l'ouvrir; il se tord comme la lanière d'un fouet de cuir; puis je le tremperai dans la saumure et je promettrai la fourche aux enfants qui allument le feu.

— Apportez le charbon ! soufflez sur la braise: elle est de peuplier; ses étincelles ne vous don-

\t.ix/aipa le cuisinier

neront pas la chassie. Voyez, votre lêle est vide comme la vessie gonflée de ce congre : le mel- Irai-je à terre? Donnez-moi une claie. Allez aux corbeaux I Cette sauge ne vaut rien, Glaucon : j'en ferai emplir ta bouche, quand tu seras en croix. Puissiez-vous tous éclater comme des ventres de truie bourrés de farine grasse ! Les anneaux I les crochets! Et loi, bien que tu lèches les mortiers jusqu'au fond, tu as encore laissé de l'ail broyé d'hier! Que le pilon t'étouffe et t'empêche de répondre!

Ce congre aura la chair douce. Il sera mangé par des convives délicats : Arislippe, qui vient couronné de roses, Hylas, dont les sandales mêmes sont teintes de poudre rouge, et mon maître Parnéios aux agrafes d'or repoussé. Je sais qu'ils frapperont dans leurs mains en le goûtant, et ils me permettront de rester, appuyé contre la porte, pour voir les jambes souples des danseuses et des citharistes.

ll^ LA I.AMl'E DE PSYCHÉ

iME II. a. Je le ferai frapper, oui, frapper de verges. Ta peau sera couverte de taches comme un manteau de nourrice.

— Esclaves, emmenez-la ; battez-lui d'abord le ventre ; retournez-la comme une limande, et battez-lui le dos! Ecoutez-la; entendez- vous sa langue? — Ne cesseras-tu pas, malheureuse?

|3. Et qu'ai-je fait, pour être livrée aux sycophantes?

a. C'est une chatte qui n'a rien volé; elle veut digérer à son aise, et se coucher moëlleusement.

— Esclaves, emportez ces poissons dans vos paniers. — Pourquoi vendais-tu des lamproies, puisque les magistrats l'ont défendu ?

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