Je n'ai pas entendu le « silence
a. Tu railles, coquine, les ordres de la cité.
— Cette femme aspire à la tyrannie. Dépouillezla, que je voie si elle ne cache pas un Pisislrate.
— Ah! ah! tu étais femme tout à l'heure. Voyez donc, voyez donc. Assurément voilà une marchande d'une espèce nouvelle. Est-ce que les poissons te préféraient ainsi, ou bien les acheteurs? — Laissez ce jeune homme tout nu: les héliastes jugeront s'il doit être puni pour vendre à l'étal des poissons interdits, habillé en femme.
3. O sycophante, prends pitié de moi et écoute. J'aime à la mort une jeune fille qui est gardée par le marchand d'esclaves des Longs Murs. Il veut la vendre douze mines, et mon père refuse l'argent. J'ai trop rôdé autour de la maison, et on l'enferme pour m'empêcher de la voir. Tout à l'heure elle viendra au marché avec ses amies et son patron. Je me suis ainsi déguisé pour pouvoir lui parler j et, afin d'attirer son attention,
je vends des lamjj)roies.
l6 I.A LAMPE DE PSYCHE
a. Si tu me donnes une mine, je ferai saisir ton amie avec toi, lorsqu'elle achètera ton poisson, et je feindrai devons dénoncer tous deux, toi comme vendeuse, elle comme acheteuse; puis, enfermés chez moi, vous raillerez jusqu'à l'aube prochaine le marchand avide. — Esclaves, rendez sa robe à cette femme — car c'est une femme (ne l'aviez-vous pas vu?) et ses lamproies sont de fausses lamproies — par Hermès, ce sont de très grosses anguilles luisantes (ne pouviez-vous pas me le dire?). — Retourne, insolente, à ton étal, et garde-toi de rien vendre, car je te soup-^ çonne encore. — Voici la jeune fille; par Aphrodite, ses reins sont souples; j'aurai une mine, et peut-être, en effrayant ce jeune homme, 1^ moitié d'un lit,l
MIME m. Ouvre-nous! enfant, enfant, ouvre-nous ! Ce sont les petits de l'hirondelle de bois. Elle est peinte, la tète rouge et les ailes bleues. Nous savons que les vraies hirondelles ne sont pas ainsi; et, parPhilonièle, en voici une qui tire sa ligne dans le ciel; mais la nôtre est en bois. Enfant! ouvrenous, ouvre-nous! enfant!
Nous sommes ici dix, vingt et trente qui portons l'hirondelle peinte pour vous annoncer le retour du printemps. Il n'y a pas encore de fleurs, mais recevez ces rameaux blancs et roses. Nous savons que vous faites cuire un estomac farci, des bettes au miel ; et votre esclave a acheté hier des loirs pour les confire dans le sucre. Gardez votre festin ; nous demandons peu
XîXi2(iv l'hirondelle de bois
l8 LA LAMPE DE PSYCHÉ
de chose. Des noix frites! des noix frites! Enfant, donne-nous des noix I donne-nous des noix, enfant!
L'hirondelle a la tête rouge comme l'aurore nouvelle et les ailes bleues comme le ciel du nouveau mois. Réjouissez-vous! Les portiques donneront de la fraîcheur et les arbres peindront leur ombre sur les prairies. Notre hirondelle vous promet beaucoup de vin et d'huile. Versez l'huile de l'année passée dans nos cruches, et le vin dans nos amphores; car — écoute, enfant — l'hirondelle dit qu'elle veut en goûter! Verse le vin et l'huile pour notre hirondelle de bois!
Vous avez peut-être autrefois , quand vous étiez enfants, mené ^hirondelle comme nous. Elle fait signe qu'elle s'en souvient. Ne nous laissez pas devant votre porte jusqu'aux torches de ce soir. Donnez-nous des fruits et des fromages. Si vous êtes généreux, nous irons à la maison prochaine, où demeure l'avare aux sourcils rouges. L'hirondelle lui demandera son plat de lièvre, sa tarte dorée, ses grives rôties, et nous le prierons de nous jeter des pièces d'argent. Il haussera les sourcils et secouera la tête.
Nous apprendrons à notre hirondelle une chanson dont vous rirez. Car elle sifflera par la ville l'histoire de la femuie d'un avare aux sourcils
roui'cs.
iME IV. Auberge, pleine de punaises, le poète mordu jusqu'au sang- te salue. Ce n'est pas pour te remercier de l'avoir abrité une nuit, au bord d'un chemin obscur; la roule est boueuse comme celle qui mène chez Hadès — mais tes grabats sont cassés, tes lumières fumeuses; ton huile est rance, la galette moisie, et, depuis l'automne dernier, il y a des petits vers blancs dans tes noix vides. INIais le poète est reconnaissant aux vendeurs de porcs qui venaient de Mégare à Athènes, et dont les hoquets l'empêchèrent de dormir (tes cloisons, auberge, sont minces), et il rend grâce aussi à tes punaises, qui le tinrent éveillé en le rongeant tout le long du corps, tandis qu'elles avançaient par bandes pressées sur les sangles.
y.6p£iç l'hôtellerie
Car il voulut, faute de sommeil, respirer par une baie de la muraille la lumière blanche de la lune, et il vit un marchand de femmes qui frappait à la porte, très tard dans la nuit. Le marchand cria : « Enfant, enfant! » mais l'esclave ronflait sur le ventre et de ses bras croisés bouchait ses oreilles avec la couverture. Alors le poète s'enveloppa d'une robe jaune, dont la couleur était celle des voiles de noces; cette robe teinte de crocos lui avait été laissée par une jeune fille joyeuse, le matin où elle s'était enfuie, vêtue du manteau d'un autre amant. Ainsi le poète, semblable à une servante, ouvrit la porte; et le marchand de femmes fit entrer une troupe nombreuse. La dernière jeune fille avait les seins fermes comme un coing; elle valait au moins vinç^t mines.
— O servante, dit-elle, je suis lasse; où est mon lit ?
K — 0 ma chère maîtresse, dit le poète, voici que tes amies sont couchées dans tous les lits de l'auberge; il ne reste plus que le grabat de ta servante; si tu veux t'y étendre, tu es libre.
L'homme misérable qui nourrissait toutes ces
LA LAMPE DE PSYCHf,
fraîches jeunes filles éclaira le visage du poète avec la grosse mèche de la lampe, couverte de lumignons; et comme il aperçut une servante ni trop belle ni trop soignée, il se tut.
Auberge, le poêle mordu jusqu'au sang te remercie. La femme qui coucha celte nuit avec la servante était plus molle que le duvet d'oie, et sa gorge parfumée comme un fruit mûr. Mais tout cela fût resté secret, auberge, sans le bavardage criard de ton grabat. Le poète craint queles petits porcs de Mégare n'aient appris ainsi son aventure. 0 vous, qui écoutez ces vers, si les « coï, coï » des petits porcs à l'agora d'Athènes vous racontent faussement que notre poète a des amours viles, venez voir à l'auberge l'amie aux seins durs comme des coings qu'il a su prendre, mordu par les bienheureuses punaises, dans une nuit de lune.
'iME V. Cette jarre pleinede lait sera offerte à la petite déesse de mon figuier. Je verserai tous les matins du lait nouveau, et, s'il plaît à la déesse, j'emplirai la jarre de miel ou de vin non mêlé. Ainsi je l'honorerai du printemps jusqu'à l'automne; et si un orag^e brise la jarre, j'en achèterai une autre au marché des poteries, quoique l'arg-ile soit chère cette année.
En retour, je prie la petite déesse qui g-arde le figuier dans mon jardin de changer la couleur des fig-ues. Elles étaient blanches, savoureuses et sucrées; mais lolé en est lasse. Maintenant elle désire des figues rouges, et jure qu'elles seront meilleures.
II n'est point naturel qu'un figuier à figues blanches pousse des figues rouges à l'automne;
o'jv.fi les figues peintes
24 L\ ■LJi-air rm •psTCHÉ
cependant lolé le veut. Si j'ai été pieux envers les dieux de mon jardin ; si je leur ai tressé des couronnes de violettes et versé des aiguières pleines de vin et de lait; si j'ai secoué pour eux des pavoisa l'heure où le soleil embrase la crête de ma muraille parmi les nuées de moucherons qui prennent l'air de la nuit; si je suis dig^ne de leur amitié par ma religion , fais fleurir ton %uier, ô déesse, pour des figues rouges.
Si tu ne m'écoutes pas, je ne cesserai de t'honorer avec des jarres fraîches ; mais je serai contraint de me lever à l'aube, dans la saison des fruits, pour ouvrir subtilement toutes les figues nouvelles et en peindre l'iuléneur avec de la bonne pourpre de Tyr.
'iME VI. Potier, ayant tourné le fond d'une jarre dont j'ai pétri et courbé le ventre de terre dorée, je l'ai emplie de fruits pour le dieu des jardins. Mais il considère le feuillage tremblant, de pvuv que les voleurs percent les murailles. A la nuit, des loirs furlifs ont enfoncé leurs museaux parmi les pommes et les ont rongées jusqu'aux pépins. Timides, à la quatrième heure, ils agitèrent leurs queues duvetées, blanches et noires. A l'aube, les oiseaux d'Aphrodite se sont perchés sur les bords violets de mon pot d'argile en hérissant les petites plumes changeantes de leur cou. Sous le midi qui frémit, une jeune fille s'est avancée seule vers le dieu, avec des couronnes d'hyacinthe. Et m'ayant aperçu tandis que je restais penché der-
6x/.iv6oç la jarre couronnée
rière un hêtre, sans me reg"arder elle a couronné la jarre vide de fruits. Que le dieu ainsi privé de fleurs s'irrite, que les loirs mordent mes pommes, que les oiseaux d'Aphrodite inclinent l'un vers l'autre leurs tètes tendres ! J'ai mêlé dans mes cheveux les hyacinthes frais, et jusqu'au prochain midi j'attendrai la couronneuse de jarres.
MIME VIT. 0 Mannia, viens châtier cet insolent avec un bon fouet en cuir de Paphlagonie. Je l'ai acheté dix mines à des marcliands phéniciens, et il n'a pas souffert de la faim chez moi. Qu'il dise si les cuisiniers lui ont donné des olives et du poisson salé. Il s'est rempli le ventre avec des estomacs farcis et rôtis, des anguilles du lac Copaïs, et des fromages gras qui portaient encore la marque de leur claie d'osier. 11 a bu du vin non mêlé que je faisais conserver dans des outres odorantes en peau de chèvre. Il a vidé mes flacons de baume syrien, et sa tunique est violette de pourpre : jamais les laveuses ne l'ont trempée dans les cuves. Ses cheveux s'éparpillent comme les aigrettes d'une torche d'or; le tondeur n'en a pas approché ses
\).x--.:\ ^esclave déguisé
ciseaux. Mes femmes l'épilent tous les jours, et la lang-ue rouge de la lampe lèche sa peau. Ses reins sont plus l)lancs que ma gorge ou que la croupe des lionnes d'ivoire sculptées sur les manches à couteaux.
Par mon âme, il a bu autant de vin dans mes cratères en une soirée que les initiées des Thesmophories pendant les trois jours de mystères. Je croyais qu'il ronflait, étendu près des cuisines, et je voulais prier les broyeurs de lui frotter les lèvres; pour le punir, avec un pilon à mortier; il aurait expié son ivresse par l'Acre saveur de l'ail fraîchement écrasé. Mais je l'ai trouvé chancelant, les yeux troubles, tenant à la main mon miroir d'argent poli; et ce trois fois impur, ayant volé dans mon coffret à bijoux une de mes cigales d'or, l'avait placée parmi ses cheveux enroulés. Puis, debout sur une jambe, et le corps agité par les frémissements du vin, il entourait sa cuisse du voile de gaze dont j'ai coutume de me couvrir sous ma tunique de laine blanche, quand je vais avec mes amies voir les fêtes d'Adonis.
MIME viii. Celte Jampeàmèclie neuve brûle de l'huiie fine et claire en face de l'étoile du soir. Le seuil est jonchépar les roses que les enfants n'ont pas emportées. Les danseuses balancent les dernières torches qui étendent vers l'ombre leurs doigts de feu. Le petit flûtiste a soufflé encore trois notes aigres dans sa flûte d'os. Les porteurs sont venus avec des coffrets pleins d'anneaux translucides pour les chevilles. Celui-ci a enduit sa figure de suie et m'a chanté les railleries de son dème. Deux femmes aux voiles i-ouges sourient parmi l'air apaisé, en se frottant les mains de cinabre.
L'étoile du soir monte et les fleurs lourdes se ferment. Près de la grande cuve à vin couverte d'une pierre sculptée s'est assis un enfant rieur
Xû^voç la veillée nuptiale
3o LA LAMPE DE PSYCHE
dont les pieds lumineux sont chaussés de sandales d'or. Il secoue une torche de pin et les cheveux vermeils s'éparpillent dans la nuit. Ses lèvres sont entr'ouvertes comme un fruit qui bâille. Il éternue sur la gauche et le métal sonne à ses pieds. Je sais qu'il partira d'un bond.
lo ! Voici venir le voile jaune de la vierge ! Ses femmes la soutiennent sous les bras. Eloignez les torches ! Le lit des noces l'attend, elje la guiderai vers la molle lueur des tissus de pourpre. lo ! Plongez d8His l'huile odorante la mèche de la lampe. Elle crépite et meurt. Eteignez les torches ! O ma fiancée, je te soulève contre ma poitrine : que tes pieds ne frôlent pas les roses du seuil.
iME IX. Je prie ceux qui liront ces vers de rechercher mon esclave cruel. Il s'est enfui de ma chambre à la deuxième heure après le milieu de la nuit.
Je l'avais acheté dans une ville bithynienne et il sentait le baume de son pays. Sa chevelure était longue et ses lèvres douces. Nous montâmes sur un bateau aminci comme la coque de la faséole. Et les matelots barbus nous interdirent de nous tondre ou de nous épiler, de crainte des tempêtes; et ils jetèrent dans la mer un chat tacheté à la lueur de la lune nouvelle. Les petites paumes de bois et les voiles de lin qui poussent les barques nous menèrent par la mer Pontique, dont les flots sont noirs, jusqu'aux rives de la Thrace où le liséré d'écume est de
?âa7)Xoç r amoureuse
Sa LA LAMPE DE PSYCHÉ
pourpre et de safran quand le soleil se lève. Et nous traversâmes aussi les Cyclades, et nous touchâmes à l'île de Rhodes. Près de là nous sortîmes de la coque effilée dans une autre petite île dont je ne dirai jamais le nom. Car les grottes y sont tendues d'herbe rousse et semées d'ajoncs verts, les prairies molles comme le lait, et toutes les baies des arbrisseaux, soient-elles rouge sombre, claires autant que des grains de cristal, ou aussi noires que les têtes des hirondelles, ont un suc délicieux qui ranime l'âme. Je resterai muette sur celte île, comme une initiée aux mystères. Elle est bienheureuse et on n'y voit point d'ombres. J'y aimai tout un été. A l'automne un bateau plat nous conduisit vers cette campagne. Car mes affaires étaient négligées; et je voulais lever de l'argent pour vêtir celui-ci avec des tuniques de byssos fin. Et je lui ai donné des bracelets d'or, des bâtons tressés d'électron et des pierres qui brillent dans l'ombre.
Misérable que je suis! Il s'est levé d'auprès de moi et je ne sais où le retrouver. 0 femmes qui pleurez Adonis chaque année, ne méprisez
pas mes supplications! Si ce criminel vient entre vos mains, tissez autour de lui des chaînes de fer ; serrez ses jambes dans les entraves ; jelez-le dans le cachot pavé de dalles ; faites-le mener à la croix, et que le Broyeur des Chairs lui courbe la tète sous les fourches : semez des g-raines à pleines mains autour de la colline dessupplices, afin que les milans et les corbeaux volent plus vile vers son corps. Mais plutôt (car je n'ai [)as confiance en vous et je sais que vous auriez pitié d'une peau si polie à la pierre ponce) ne le touchez pas, même avecTextrémité délicate de vos doigts. Mandez-le à vos jeunes messagers ; qu'on me le renvoie aussitôt ; je saurai le punir moi-même : je le punirai cruellement. Par les dieux irrités, je l'aime, je ruiuic.
MIME X. Si VOUS doutez que J'aie manié les lourdes rames, reg^aidez mes doigts et mes genoux; vous les trouverez usés comme d'anciens outils. Je connais chaque herbe de la plaine marine qui est parfois violette et parfois bleue, et j'ai la science de tous les coquillages enroulés. Il y a de ces herbes qui sont douées de notra vie : celles-là ont des yeux transparents comme la gelée, un corps semblable à la tétine de truie, et une multitude de membres minces qui sont aussi des bouches. Et parmi les coquilles trouées, j'en ai vu qui étaient percées plus de mille fois; et de chaque petite ouverture sortait ou rentrait un pied de chair sur lequel marchait la coquille.
y.é-f/^ ^^ fnarin
Après avoir franchi les colonnes d'HérakIès, l'Océan qui entoure la terre devient inconnu et furieux.
ht il crée dans sa course des îles sombres où vivent des hommes difTérents et des animaux merveilleux. Là est un serpent à barbe dorée qui g-(juverne son royaume avec sag-esse; et les femmes de cet endroit ont un œil à l'extrémité de chacun de leurs doi-ts. D'autres ont des becs et des huppes comme les oiseaux; pour le reste ils sont semblables à nous. Dans une île où j'arrivai, les habitants portaient leurs têtes à la place où nous avons l'estomac; et quand ils nous saluèrent, ils inclinèrent leurs ventres. Pour lescyclopes, les pj-mées et les géants, je n'en parlerai pas; car leur nombre est trop çrand.
Aucune de ces choses ne me paraît tenir du prodig-e; je n'en éprouve pas de terreur. Mais un soir j'ai vu Skylla. Notre bateau touchait le sable de la côte sicilienne. Gomme je tournais le gouvernail, j'aperçus au milieu de l'eau une tète de femme qui avait les yeux fermés. Ses cheveux étaient couleur d'or. Elle semblait dormir. Et aussitôt je tremblai; car je craignais de voir ses
prunelles, sachant bien qu'après les avoir contemplées je dirigerais la proue de noire bateau vers le ijouffre de la mer.
MIME xr. Dans les pâturages gras de la Sicile il y a un bois d'amandiers doux, non loin de la mer. Là est un siège ancien fait de pierre noire où les paires se sont assis depuis des années. Aux rameaux des arbres voisins pendent des cag-es à cigales tressées de jonc fin et des nasses d'oseraie verte qui servirent à prendre le poisson. Celle qui dort, dressée sur le siège de pierre noire, les pieds enroulés de bandelettes, la tête cachée sous un chapeau pointu de paille rousse, attend un pâtre qui n'est jamais revenu. Il partit, les mains enduites de cire vierge, pour couper des roseaux dans les halliers humides : il voulait en modeler une flûte à sept tuyaux, ainsi que l'avait enseigné le dieu Pan. Et lorsque sept heures se furent écoulées, la première note jaillit auprès
•^P'ï^ les six noies de la /lùle
38 LA LA.Ml'E DE l'SVCIlE
du siège de pierre noire où veillait celle qui dort aujourd'liLii. Or la note était proche, claire et ari.'^eiUinc. Puis sept heures passèrent sur la prairie bleue de soleil, et la seconde noie retentit, joyeuse et dorée. El toutes les sept heures la dormeuse de maintenant entendit sonner un des tuyaux de la flûte nouvelle. Le troisième son fut lointain et grave comme la clameur du fer. Et la quatrième note fut plus lointaine encore et profondément tintante, ainsi que la voix du cuivre. La cinquième fut troublée et brève, semblable au choc d'un vase d'étain. Mais la sixième fut sourde et étoulfée et sonore juste autant que les plombs d'un filet qui se frappent. Or, celle qui dort aujourd'hui attendit la septième note, qui ne résonna pas. Les jours enveloppèrent le bois d'amandiers avec leur brouillard blanc, et les crépuscules avec leur brouillard gris et les nuits avec leur brouillard pourpre et bleu. Peut-être que le pâtre attend la septième note, au bord d'une mare lumineuse, dans l'ombre grandissante des soirs et des années; et, assise sur le siège de pierre noire, celle qui attendait le pâtre s'est endormie.
MIME xiT. Le tvran qu'on lui apportai contenant trois v
'iME xiT. Le tvtan Polycrafe commanda ,àl trois flacons scellés vins délicieux d'espèce diflércnte. L'esclave diligent prit un flacon de pierre noire, un flacon d'or jaune, et un flacon de verre limpide; mais l'échanson oublieux versa dans les trois flacons le même vin de Samos.
Polycrate considéra le flacon de pierre noire et fit mouvoir ses sourcils. Il brisa le sceau de g-ypse et flaira le vin. « Le flacon, dit-il, est de matière basse, et l'odeur de ce qu'il renferme m'est peu engag-eante. »
Il souleva le flacon d'or jaune et l'admira. Puis, l'ayant descellé : « Ce vin, dit-il, est certainement inférieur à sa belle enveloppe, riche
Xyj/.uOoç le vin de Samos
de grappes vermeilles et de pampres lumineux. Mais, saisissant le troisième flacon de verre lim[)ide, il le tint contre le soleil. Le vin sanglant scintilla. Polycrate fit sauter le cachet, vida le flacon dans sa coupe, et but d'un seul trait. « Ceci, dit-il avec un soupir, est le meilleur vin que j'aie goûté. » Puis, plaçant sa coupe sur la table, il heurta le flacon qui tomba en poussière.
■^ /pnir; xin. Les fig-niers ont laissé tomber \/| leurs fichues et les oliviers leurs olives; -^ '-■- car il est arrivé une étrange chose clans l'île de Skyra. Une jeune fille fuyait, poursuivie par un jeune homme. Elle avait relevé le pan de sa tunique et on voyait le bord de son caleçon de g-aze. Comme elle courait, elle laissa tomber un petit miroird'argent. Le jeune homme releva le miroir et s'y mira; il contempla ses yeux emplis de sagesse, aima leur raison, cessa sa poursuite et s'assit sur le sable. Et la jeune fille commença de nouveau à fuir, poursuivie par un homme dans la force de l'âge. Elle avait relevé le bas de sa tunique et ses cuisses étaient semblables à la chair d'un fruit. Dans sa course, une pomme d'or roula de son jjiron.
1;.y;7«ov les trois courses
Et celui qui la poursuivait releva la pomme d'or, la cacha sous sa tunique, l'adora, cessa sa poursuite et s'assit sur le sable. Et la jeune fille s'enfuit encore; mais ses pas étaient moins rapides. Car elle était poursuivie par un vieillard chancelant. Elle avait baissé sa tunique, et ses chevilles était enveloppées d'étoffe diaprée. Mais, tandis qu'elle courait, l'étranjs^e chose arriva : car un à un ses seins se détachèrent, et tombèrent sur le sol, comme des nèfles mûres. Le vieillard les huma tous deux ; et la jeune fille, avant de s'élancer dans la rivière qui traverse l'île de Skyra, poussa deux cris d'horreur et de regret.
'iME XIV. Ainsi tendue sur des b-tiziiettes moulées, tressée avec delà paille qui est de l'arg-ile ou tissée avec des é-toflFes de terre que la cuisson a faites roug^es, je suis tenue en arrière et vers le soleil par une jeune fille aux beaux seins. De l'autre inain elle soulève sa tunique de laine blanche, et en aperçoit au-dessus de ses sandales persiques des chevilles modelées pour des anneaux d'électron. Ses cheveux sont ondulés et une grande éping^le les traverse près de la nuque. En détournant la tête, elle montre sa crainte du soleil et A[>hrodite semble être venue incliner son cou.
Telle est ma maîtresse, et auparavant nous errâmes dans les prairies tachées d'hyacinthes, quand elle était de chair rose et moi de paille
TcfjXoç V ombrelle de Tanagra
jaune. La couleur blanche du soleil me baisait au dehors, et j'étais baisée sous mon dôme par le parfum des cheveux de la vierge. Et la déesse qui change les formes m'ayant exaucée, semblable à une hirondelle d'eau qui (ombe, les ailes étendues, pour caresser du bec une plante née au milieu d'un étang, je m'aliuttis doucement sur sa tèle; je perdis le roseau qui me tenait loin d'elle, dans les airs, et je devins son chapeau qui la couvrait d'un toit frémissant.
Mais un potier qui pétrit aussi desjeunesfdles, nous ayant aperçues dans un faubourg de la cité, nous pria d'attendre et tourna rapidement sous ses pouces une petite figure de terre. Ouvrier des formes inférieures, il nous a portées dans son langage d'argile ; et, certes, il a su me tresser délicatement, et plier avec mollesse la tunique de laine blanche, et onduler la chevelure de ma maîtresse ; mais, ne comprenant pas le désir des choses, il m'a cruellement séparée de la tête que j'aimais; et, redevenue ombrelle dans ma seconde vie, je me balance loin de la nuque de ma maîtresse.
MIME XV. Je consacrp cet autel à la mémoire de Kimié. Ici, près des rochers noirs où tremble l'écume, nous avons erré tous les deux. La g-rève l rouée le sait, et le bois de sorbiers, et les joncs des sables, et les têtes jaunes des pavots de la mer. Elle avait les mains pleines de coquilles dentelées et j'emplissais les conques frémissantes de ses oreilles avec des baisers. Elle riait des oiseaux à huppe qui se perchent sur les alg'ues et hochent de la queue. Je voyais dans ses yeux la longue ligne de lumière blanche (pii marque la frontière de la terre brune el de la mer bleue. Ses pieds se mouillaient jusf]u'aux chevilles etlespetitesbctes marines saut;iient sur sa lunique de laine. Nous aimions l'étoile brillante du soir et le
c-:y;Xy) Kinnr
croissant humide de la lune. Le vent qui passe l'Océan nous apportait les parfums de pays épicés. Nos lèvres étaient blanches de sel, et nous regardions luire, à travers l'eau, des animaux transparents et mous, comriie des lampes vivantes. L'haleine d'Aphrodite nous entourait.
Et je ne sais pourquoi la Bonne Déesse a endormi Kinné. Elle tomba entre les pavots jaunes des sables, à la lueur rose de l'étoile de l'Aurore. Sa bouche saignait et la luniièrcde ses yeuxs'étcig'nit.Je vis entre ses paupières Ialoni:ue ligne noire qui marque la sépar.ilion de ceuxqui se réjouissent au soleil et de celles qui pleurent près des marécages. Maintcnnnt, Kiiiné maiclie seul au bord de l'eau souterraine, et les conques de ses oreilles sont sonores du bruissement des ombres qui volent, et sur la grève infernale se balancent des pavots tristes à tète noire, et l'étoile du ciel obscur de Perséphone n'a pas de soir ni d'aurore; mais elle est semblable à une fleur d'asphodèle flétrie.
iME XV*. Celle que tu vois ici desséchée se nommait Sismé, fille de Thratta. Elle connut d'abord les abeilles et les bre bis; puis elle goûta le sel de la mer; enfin, un marchand la mena dans les maisons blanches de Syrie. Maintenant elle est serrée comme une statuette précieuse dans sa gaîne de pierre. Compte les anneaux qui brillent à ses doigts: elle eut autant d'années. Regarde le bandeau qui étreint son front : là elle reçut timidement son premier baiser d'amour. Touche l'étoile de rubis pâles qui dort où furent ses seins : là reposa une tète chère. Près de Sismé on a mis son miroir terni, ses osselets d'arçent, et les grandes épingles d'électron qui traversaient ses cheveux; car, au bout de vingt années (il y a
8a/.T6Xto<; Sismé
vingt anne;iuxt, elle fut couverte de trésors. Un riche sufTète lui donna tout ce que les femmes désirent. Sismé ne l'oublie point, et ses petits ossements blancs ne repoussent pas les bijoux. Or le sufîète lui construisit ce sépulcre orné pour protéger sa mort tendre, et l'entoura de vases à [)arfumsetde lacrymaloiresd'or. Sismé leromercie. Mais toi, si tu veux connaître le secret d'un cœur embaumé, desserre les phalangettes de cette main gauche : tu y trouveras une simple petite bague de verre. Cette bague fut transparente; elle est depuis des années fumeuse et obscure. Sismé l'aime. Tais-loi et comprends.
• Sismé (hors srrir) a porii pour la première fois dans IVdi» liou américaine de ^Jinics. l'urilaïui. >!aiiic, igoi.
MIME xvr. J'ai pinco dans la tombe de Lysandre une claie verte, une lampe rouge et une coupe d'argent.
La claie verte lui rappellera un peu de temps (car une saison la détruira) notre amitié, l'herbe molle des pâturages, le dos arqué des brebis qui paissent, et l'ombre fraîche où nous nous sommes endormis. Etil se souviendra de la nourriture terrestre, et de l'hiver où on entasse les provisions dans les amphores.
La lampe rouge est ornée de femmes nues qui se tiennent les mains et dansent, les jambes entrelacées. Le parfum de l'huile s'évaporera, et la terre dont fut façonnée la lampe se bi'isera dans les années. Ainsi Lysandre n'oubliera pas aussitôt, dans sa vie souterraine, ses