o-:Yjpiov les présents funéraires
50 LA LA.Ml'K DE l'SViiUk;
nuits heureuses et les corps blancs que la lampe éclaira ; et elle servit aussi à tondre de sa langue vermeille le duvet des bras et des cuisses pour le plus grand plaisir du toucher et de la vue.
La coupe d'argent est couronnée de pampres et de grappes d'or ; un dieu insensé y agite son thyrsc, et les naseaux de l'âne de Silène semblent encore frémir. Elle fut pleine de vin acide, pur et mêlé ; de vin de Chios parfumé par la peau des chèvres, et de vin d'Egine rafraîchi dans des vases d'argile pendus au vent. Lysandre y a bu dans les festins où il récitait des vers et l'âme du vin lui a donné le démon poétique et l'oubli des clioses terrestres. Ainsi la forme du démon habitera encore près de lui; et, quand la claie sera pourrie et la lampe brisée, l'argent subsistera encore dans sa sépulture. Puisse-t-il vider souvent cette coupe pleine d'oubli en souvenir de ses meilleurs moments parmi nous!
'ir'.iE XVII. Que les morts soient enfermés clans dessarcoiiliages de pierre sculptée, ou contenus dans le ventre d'urnes en mêlai ou en terre, ou dressés, dorés et peints de bien, sans cervelle et sans viscères, enveloppés avec des bandelettes de lin, je les emmène en troupe et je guide leur marche de ma baguette conductrice.
Nous avançons par un sentier rapide que les hommes ne peuvent voir. Les courtisanes se pressent contre les vierges, et les meurtriers contre les philosophes, et les mères contre celles qui refusèrent d'enfanter, et les prêtres contre les parjures. Car ils se repentent de leurs crimes, soit qu'ils les aient imaginés dans leurs têtes, soit qu'ils les aient exécutés de leurs mains.
6Sbi; Hermès Psijchagôgos
Et n'ayant point été libres sur terre, parce qu'ils étaient liés par les lois, les coutumes, ou leur propre souvenir, ils craig-nent l'isolement et ils se soutiennent les uns aux autres. Celle qui coucha nue dans les chambres dallées parmi les hommes console une jeune fille morte avant ses noces, etqui rêva impérieusement d'amour. Un qui tuait sur les routes, la face souillée de cendre et de suie, pose la main sur le front d'un penseur qui voulut rég-énérerle monde et prêcha la mort. La dame qui aima ses enfants et souffrit par eux -ache sa tête au sein d'une hétaïre qui fut volontairement slérile. L'homme vêtu d'une robe longue qui se persuada de croire à son dieu, et se contraignit à des génuflexions, pleure sur Vépaule du cynique qui rompit tous les sermenvs de chair et d'esprit sous les yeux des citoyens. Ainsi ils s'aident entre eux pendant leur route, marchant sous le joug du souvenir.
Puis ils viennent sur la rive du Léthé où je les place le long de l'eau qui coule en silence. Et les uns y plongent leur tête qui contint de mauvaises pensées, les autres y trempent leur
main qui fit le mal. Ils se relèvent, et l'eau du Léthé a éteint leur souvenir. Aussitôt ils se séparent et chacun sourit pour soi, se croyant libre.
MIME XVIII. Le Miroir parle:
J'ai été façonné d'argent par un ouvrier habile. D'abord je fus creux comme sa main, et mon autre face était semblable au globe d'un œil terne. Mais ensuite je reçus l'incurvation propre à rendre les imagos. Enfin Alliéné a soufflé la sagesse en moi. Je n'ignore pas ce que désire la jeune fille qui me lient, et je lui réponds d'avance qu'elle est jolie. Cependant elle se lève la nuit, et allume sa lampe de bronze. Elle dirige vers moi l'aigrette dorée de la flamme, et son cœur veut un autre visage que le sien. Je lui montre son propre front blanc, et ses joues modelées, et la naissance gonflée de ses seins, et ses jeux pleins de curiosité. Elle me touche presque de ses lèvres Iremblan-
y.cpr, le miroir j V aiguille^ le pavot
tes; mais l'or qui brûle éclaire seulement son visag-e et tout le reste en moi est obscur.
L'Aiguille d'or parle:
Comme je traversais sans gloire une trame de bjssos, ayant été volée chez un Tyrien par un esclave noir, je fus saisie par une hétaïre parfumée. Elle me plaça dans ses cheveux et je piquai les doigls des imprudents. Aphrodite m'a instruite et a aiguisé ma pointe avec la volupté. Je suis arrixée enfin dans la coiffure de celle jeune fille, et j'ai fait frémir ses torsades. Elle bondit sous moi comme une génisse folle, et elle ne voit pas la cause de son mal. Pendant les quatre parties de la nuit , j'agite les idées dans sa tète et son cœur obéit. La flamme inquiète de la lampe fait danser des ombres qui courbent leurs bras ailés. Ainsi tumultueuses, elle aperçoit (les visions rapides, et elle se précipite vers son miroir. Mais il ne lui montre que son visage tourmente par le désir.
La Tète du pavot parle:
Je suis née aux champs souterrains, parmi des piailles dont les couleurs sont inconnues. Je sais toutes les nuances de l'obscurité; j'ai vu les
fleurs lumineuses des ténèbres. Perséphone m'a tenue sur son giron et je m'y suis endormie. Quand l'aiguille d'Aphrodite blesse la jeune fille de curiosité, je lui montre les formes qui errent dans la nuit éternelle. Ce sont do beaux jeunes gens parés avec des grâces qui n'existent plus. Aphrodite sait donner leurs désirs, et Athéné montre aux mortels l'inanité de leurs rêves; mais Perséphone lient les clefs mystérieuses des deux portes de corne et d'ivoire. Par la première porte elle envoie dans la nuit les ombres qui hantent les hommes; et Aphrodite s'en empare, et Athéné les tue. Mais par la seconde porte la Bonne Déesse reçoit ceux et celles qui sont las d'Aphroditeet d'Alhéné.
'DIE XIX. Akmé mourut, tandis que je pressais encore sa main sur mes lèvres, et les pleureuses nous entourèrent. Le froid se g-lissa dans ses membres inférieurs, et ils devinrent paies et glacés. Puis il monta jusqu'à son cœur, qui cessa de palpiter, semblable à un oiseau sanglant qu'on trouve étendu, les pattes serrées contre son ventre, par un matin de g-elée. Puis le froid parvint sursa bouche qui fut comme de la pourpre sombre.
Et les pleureuses frottèrent son corps avec du baume de Syrie, et compassèrent ses pieds et ses mains, afin de la placer sur le bûcher. Et la flamme rousse s'élança vers elle comme une amante terrible des nuits d'été, pour la manger sous ses baisers noircissants.
/aps'la Akmé
Et des hommes mornes, qui ont cet office, apportèrent dans ma maison deux vases d'argent, où sont les cendres d'Akmé.
Adonis mourut trois fois, et trois fois les femmes se lamentèrent sur les toits. Et cette troisième année, dans la nuit des fêtes, j'eus un songe.
Il me sembla que ma chère Akmé paraissait à mon chevet, étreig'nant sa poitrine de la main gauche. Elle sortait du royaume des ombres : car son corps était étrangement transparent, si ce n'est à l'endroit du cœur où elle appuyait sa main.
Alors la douleur m'éveilla et je me lamentai comme les femmes qui pleuraient Adonis.
Et les pavots amers du sommeil m'assoupirent de nouveau. Et de nouveau il me sembla que ma chère Akmé, près de mon lit, pressait sa main sur son cœur.
Alors je me lamentai encore et je priai le cruel gardien des songes de la retenir.
Mais elle vint une troisième fois et fit unsigne de la tète.
Et je ne sais par quel chemin obscur elle me
conduisit dans la prairie des inorls, qui est entourée par la ceinture lluide du Styx où crient des çrenouiHes noires. Et là, s'étant assise sur un tertre, eile ôta sa main gauche dont elle se couvrait le sein.
Or, l'ombre d'Akmé était transparente ainsi que le béryl, mais je vis dans sa poitrine une tache rouge formée comme un cœur.
Et elle me supplia sans paroles de reprendre son cœur sang-Iant, afin qu'elle pût errer sans douleur parmi les champs de pavots qui ondulent aux enfers comme les champs de blé sur la terre de Sicile.
Alors je l'entourai de mes bras, mais je ne sentis que l'air subtil. Et il me sembla que du sang fluait vers mon cœur; et l'ombre d'Akmé se dissipa en toute transparence.
Maintenant j'ai écrit ces vers, parce que mon cœur est gonflé du cœur d'Akmé.
'iME XX. La petite g'ardienne du temple de Persëphone a placé dans les corbeilles des gâteaux au miel saupoudrés de graine de pavots. Elle sait dès longtemps que la déesse n'y g-oûte point, parce qu'elle l'a guettée derrière les pilastres. La Bonne Déesse reste grave et mange sous la terre. Et si elle se nourrissait de nos aliments, elle préférerait le pain frotté d'ail et le vin aigre; car 1rs abeilles infernales font un miel parfumé de myrrhe et les promeneuses dans les prairies violettes souterraines agitent sans cesse des pavots noirs. Ainsi le pain des ombres est confit dans le miel qui sent l'embaumement et les graines qui y sont répandues donnent le désir du sommeil. Voilà pourquoi Homère a dit que
iroTîavov iombre attendue
les moris, gouvernés par le glaive d'Odysseus, venaient boire en foule le sang- noir des agneaux d;ins une fosse carrée creusée en terre. Et cette fois seulement les morts ont bu du sang, afin d'essayer de revivre : mais d'ordinaire ils se repaissent de miel funèbre et de pavots sombres et le liquide qui coule dans leurs veines est l'eau du Léthé. Les ombres mangent le sommeil et boivent l'oubli.
Pour cette raison, non pour une autre, les hommes ont choisi ces offrandes destinées à Perséphone; mais elle ne s'en inquiète point, car elle est abreuvée d'oubli et rassasiée de sommeil.
La petite gardienne du tcm[jle de Perséphone attend une ombre solitaire qui viendra peut-être aujourd'hui, peut-être demain, peut-être jamais. Si les ombres gardent un cœur aimant comme les jeunes fdles sur terre, celle ombre n'a pu oublier pour l'eau morne du fleuve d'oubli, ni sommeiller pour les pavots tristes du champ du sommeil.
Mais sans doute elle désire oublier, selon le désir des cœurs terrestres. Alors, elle viendra
ri2 LA LAMPE DE PSYCOÉ
quelque soir, quand la lune rose montera au ciel, et elle se tiendra près des corbeilles de Perséphone. Elle rompra avec la petite gardienne du temple les gâteaux au miel saupoudrés de graine de pavots et lui apportera au creux de sa paume un peu d'eau morne du Léthé. L'ombre g-oûtera des pavots de la terre et la jeune fille s'abreuvera de l'eau des enfers; puis ils se baiseront au front et l'omhre sera heureuse parmi les ombres et la jeune fille sera lieureuse parmi les hommes.
EpiLOGVE. La long-ue miît penchant laquelle Daplinis et Chloéreslèrenl éveillés comme des hiboux les meua jusque chez Perséphone la lumineuse. L'indulgent dieu des amants les fit mourir de bonne heure, semblables à des enfants pieux. Il craignit la jalousie des nymphes ou de Pan, ou de Zeus.ll fît envoler leurs âmes durant leur sommeil du matin; et elles arrivèrent dans le royaume d'Hadès, et, blanches, traversèrent sans se souiller l'infernal marécage, entendirent les grenouilles, fuirent devant le triple aboiement des gueules rouges de Cerbère. Puis, sur les prairies sombres qui sont obscurément éclairées par un crépuscule d'astres, les deux ombres blanches s'assirent et cueillirent le crocos jaune, et l'hyacinthe; etDaphnis tressa
pour Cliloé une couronne d'asphodèles. jMais ils ne mangèrent pas le lotus bleu qui croît sur les bords du Léthé, ni ne burent de l'eau qui fait perdre la mémoire. Chloé ne voulait pas oublier. Et la reine Perséphone leur donna des sandales de glace à semelle de feu pour traverser le courant enflammé des fleuves rouges.
Cependant, malgré les grandes fleurs jaunes, bleues et pâles des prairies souterraines, Chloé s'ennuyait. Elle ne voyait sur l'herbe ténébreuse que des papillons de nuit, très lourds, dont les ailes noires étaient coupées de croissants ensanglantés. Daphnis ne caressait que des bètes nocturnes, dont les yeux avaient des lueurs de lune, dont le poil était doux comme le pelage des souris-chauves. Chloé avait peur des chouettes qui huaient dans les bois sacrés. Daphnis regrettait la blancheur des choses sous le soleil. Ils se souvenaient tous deux, n'ayant pas mouillé leurs mentons aux rives du Léthé; ils pleuraient la vie et invoquaient la grave bienfaisance de Perséphone.
Et comme les songes sortent tous de l'Erèbe par la porte d'ivoire, le sommeil des ombres est
sans rêves. D'ordinaire, comme elles sont enveloppées d'oubli, elles ne pourraient songer dans leurs têtes vaines el légères qu'aux plaines indécises qui entourent le Tartare; mais Daphnis et Cliloé souffraient infiniment de ne point réaliser en dormant leurs souvenirs de la vie passée.
La Bonne Déesse eut pitié d'eux, etelle permit au Conducteur d'.Aines de les consoler.
['ar une nuit bleue, il feignit de les confondre avec les Songes; et, parmi les êtres multicolores, chevauchant et volant, criant, riant ou pleurant, qui passent sous nos paupières quand ils se sont échappés de la porte pâle de l'Erèbe, Daphnis et Chloé, l'un contre l'autre étroitement serrés, revinrent voir l'île de Lesbos.
L'ombre était azurée, les arbres clairs, les taillis lumineux. La lune semblait un miroir d'or. Chloé s'y fût mirée avec un collier d'étoiles. Mitylène se dressait au loin comme une cité de nacre. Les canaux blancs traversaient la prairie. Quelques statues de marbre, renversées, buvaient la rosée. On voyait élinceler dans l'herbe leurs chevelures en torsade, teintes de jaune. L'air tremblait d'une lumière vague.
— Hélas! dit Chloé, où est le jour? Le soleil est-il mort ? Où faut-il aller, mon Daphnis? Je ne sais plus la route. Ah! il n'y a plus nos bêtes, Daphnis : elles se sont perdues depuis que nous sommes partis
Et Daphnis répondit :
— 0 Chloé, nous revenons errer comme les songes qui visitaient nos prunelles dans le sommeil des prés ou dans le repos des élables. Nos tètes sont vides comme les pavots mûrs. Nos mains sont chargées des fleurs de la nuit éternelle. Ton cher front est ceint d'asphodèles, et tu portes contre ton sein le crocos qui pousse dans l'île des Bienheureux. Il vaut peut-être mieux ne pas se souvenir.
— Mais voici que je me souviens, mon Daphnis, dit Chloé. La route qui mène à la grotte des nymphes longe cette prairie. .le reconnais la pierre plate où nous nous asseyions. Vois-tu le bois d'où sortit le loup, qui nous fit si grand peur? Ici, tu me tressas pour la preniière fois une cage à cigales. Là, dans ce buisson, lu pris pour moi une des stridentes cigales, et lu la posas sur mes cheveux, où elle chantait sans
discontinuer. Elle était plus belle que les cigales d'or des Athéniennes d'autrefois : car elle chantait. Je voudrais en avoir une encore.
Et Daphnis répondit :
— La cigale bruit à l'heure de midi, quand le vent fore des trous sanglants au cœur du chaume, quand la ciguë à taille verte éploie son ombelle blanche pour se mettre au frais. Maintenant elles dorment et je ne saurais en trouver. Mais vois, Chloé, l'antre du dieu Pan ; et j'aperçois le bassin où la vue de ton corps nu m'a troublé ; et près de là le taillis où ton prc' mier baiser me rendit délirant, où je venais te guetter tandis que j'engluais les pièges à oiseaux, dans l'hiver, et que toi, au milieu de la haute salle, tu rangeais les fruits dans les grandes amphores.
O Chloé, la maison n'est plus là, et le bois de sorbiers est solitaire, car les huppes et les roitelets n'y viennent plus, et Perséphone a éteint nos âmes qui brûlaient.
— Voici, dit Chloé. Je viens de prendre dans une fleur pourpre une abeille qui dormait. Je l'ai regardée : elle est rousse et laide, et je
n'aime pas les cercles noirs de son ventre. Autrefois, je croyais l'abeille un baiser avec des ailes. Je viens de tremper mon doig-t dans un rayon de miel, et tout le parfum du miel nouveau s'est envolé. J'ai cessé d'aimer le miel.
— Chloé, donne-moi un baiser, dit Daphnis.
— Voici, mon Daphnis.
Et les deux ombres blanches furent troublées, sans rien oser dire. Car leur baiser n'avait plus d'aiguillon, ni d'odeur sauvage; et comme le désir des brebis, des chèvres, des oiseaux et des cigales diminuait dans leur cœur, le plaisir de toucher leurs corps, ne les agita plus d'un frémissement.
— O Chloé, ici nous avions des fromages gras sur des claies vertes.
— Et je n'aime presque plus les fromages, mon Daphnis.
— 0 Chloé, là nous avons cueilli les premières violettes de notre dernière année.
— Et je n'aime presque plus les violettes, mon Daphnis.
— O Chloé, regarde ce petit bois où tu m'as donné ton premier baiser.
Go
Et Chloé, détournant la tête, ne répondit rien.
Alors, silencieux, ils maudirent dans leur cœur la nuit qui semblait avoir teint les choses d'amertume. El ils prièrent sans paroles le Conducteur d'Ames de venir les reprendre avec les soncres légers, pour les ramener par la porte paie de l'Erèbe dans les prairies d'asphodèles où ils avaient la tendre douleur de se souvenir.
INIais la Bonne Déesse n'exauça pas leur prière.
Ils restèrent penchés, chacun à part, sur les statues tombées.
Lorsque la nuit bleue devint faiblement dorée, à l'Orient, ils entendirent un bruit de rames le long des côtes. Ils levèrent la tète, sachant qu'ils allaient voir des pirates-matelots, qui ravissent tout sur les rivages de Lesbos, et qui crient d'une voix retentissante, chaque fois qu'ils plongent les rames : roup-pa-paï.
Et cependant, bien que la brume fût légère, ils n'aperçurent pas de vaisseau. Mais il y eut. un grand éclio, qui fit frissonner l'écume sur la grève :
•JO LA LAMPE DE l'SVCHE
— Le grand Pan est mort! Le ij-^riind Pan est mort ! Le grand Pan est mort !
Alors la cité nacrée de Mitylcne s'écroula, et les statues se renversèrent timles, et l'île devint noire, et les petites âmes des sources s'échappèrent, et les dieux minuscules s'envolèrent du cœur des arbres, de la moelle des plantes, du centre animé des fleurs, et le silence s'étendit sur les morceaux de marbre blanc.
Les ombres de Daphnis et de Chloé s'évanouirent, subitement très vieilles, au jour nouveau; et la Bonne Déesse, dont la puissance souterraine était abolie, les prit tandis qu'elle s'enfuyait au-dessus des prairies vers la région inconnue où les dieux sont retirés. Elle féconda Lesbosdeson haleine, et rendit à la terre Daphnis et Chloé; car l'Ile, parmi les canaux blancs qui la sillonnent, est couverte de leur àme multipliée, tant les lauriers et les oseraies verdoyantes ont jailli de son cœur enseveli.
Il CROISADE DES ENFANTS
Circa idem tempus piieri sine redore sine duce de universis omnium regionum villis et civitatibus versus transmarinas partes avidis gressibus cucurrerunt, et dum quaereretur ab ipsis quo carrèrent, responderunt : Versus Jherusalem, quaerere terram sanctam...A dlnic quo devenerint ignoratur. Sed plurimi redierunt, a quibus dum quaereretur causa cursus, dixerunt se nescire. Nudae etiam mulieres circa idem tempus nichil loquentes per villas et civitates cucurrerunt....
REGIT DU GOLIARD
Moi, pauvre goliard, clerc miséra'olc erranl par les bois et les routes pour mendier, au nom de Notre Seigneur, mon pain quotidien, j'ai vu un spectacle pieux et entendu les paroles des petits enfants. Je sais que ma vie n'est point très sainte, et que j'ai cédé aux tentations sous les tilleuls du chemin. Les frères qui me donnent du vin voient bien que je suis peu accoutumé à en boire. Mais je n'appartiens pas à la secte de ceux qui mutilent. 11 y a des méchants qui crèvent les yeux aux petits, et leur scient les jambes et leur lient les mains, afin de les exposer et d'implorer la pitié. Voilà pourquoi j'ai eu peur en voyant tous ces enfants. Sans doute. Notre Seigneur les défendra. Je parle au hasard, cap
^4 LA LAMPE DE PSYGllÉ
je suis rempli de joie. Je ris du printemps et de ce que j'ai vu. Mon esprit n'est pas très fort. J'ai reçu la tonsure de clerçie à l'âge de dix ans, et j'ai oublié les paroles latines. Je suis pareil à la sauterelle : car je bondis, de ci, de là, et je bourdonne, et parfois j'ouvre des ailes de couleur, et ma tête menue est transparente et vide. On dit que saint Jean se nourrissait de sauterelles dans le désert. Il faudrait en manger beaucoup. Mais saint Jean n'était point un homme fait comme nous.
Je suis plein d'adoration pour saint Jean, car il était errant et prononçait des paroles sans suite. Il me semble qu'elles devraient être plus douces. Leprintemps aussi estdoux, cette année. Jamaisil n'y a eu tantde fleurs blanches et roses. Les prairies sont fraîchement lavées. Partout le sang de Notre Seigneur étincelle sur les haies. Notre Seigneur Jésus est couleur de lys. mais son sang est vermeil. Pourquoi ? Je ne sais. Cela doit être en quelque parchemin. Si j'eusse été expert dans les lettres, j'aurais du parchemin, et j'écrirais dessus. Ainsi je mangerais très bien tous les soirs. J'irais dans les couvents prier
pour les frères morts et j'inscrirais leurs noms sur mon rouleau. Je transporterais mon rouleau des morts d'une abbaye à l'autre. C'est une chose qui plaît à nos frères. Mais j'ignore les noms de mes frères morts. Peut-être que Notre Seigneur ne se soucie point non plus de les savoir. Tous ces enfants m'ont paru n'avoir pas de noms. Et il est sûr que Notre Seigneur Jésus les préfère. Ils emplissaient la route comme un essaim d'abeilles blanches. Je ne sais pas d'où ils venaient. C'étaient de tout petits pèlerins. Ils avaient des bourdons de noisetier et de bouleau. Ils avaient la croix sur l'épaule ; et toutes ces croix étaient de maintes couleurs. J'en ai vu de vertes, qui devaient être faites avec des feuilles cousues. Ce sont des enfants sauvages et ignorants. Ils errent vers je ne sais quoi. Ils ont foi en Jérusalem. Je pense que Jérusalem est loin, et Notre Seigneur doit être plus près de nous. Ils n'arriveront pas à Jérusalem. Mais Jérusalem arrivera à eux. Comme à moi. La fin de toutes choses saintes est dans la joie. Notre Seigneur est ici, sur cette épine rougie, et sur ma bouche, et dans ma pauvre parole. Car je pense à lui et
son sépulcre est dans ma pensée. Amen. Je me coucherai ic au soleil. C'est un endroit saint. Les pieds de Notre Seigneur ont sanctifié tous les endroits. Je dormirai. Jésus fasse dormir le soir tous ces petits enfants blancs qui portent la croix. En vérité, je le lui dis. J'ai grand sommeil. Je le lui dis, en vérité, car peut-être qu'il ne les a point vus, et il doit veiller sur lespetits enfants. L'heure de midi pèse sur moi. Toutes choses sont blanches, ainsi soit-il. Amen.