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DONNÉES DU PROBLÈME. — SOLUTION THÉORIQUE

Considérations générales (i).

La nécessité et la possibilité d'un instrument artificiel de compréhension entre les peuples étant admises (F. Préface), il faut : 1° poser le problème ; 2° étudier les limites physiques dans lesquelles doit se mouvoir un tel instrument ; 3" définir les besoins auxquels il prétend répondre ; 4° énumérer les qualités directrices qu'il doit posséder pour remplir sa fonction ; 5° proposer une solution théorique, déduite de ces considérations diverses.

(Il Noter qu'à partir de cette page, la lettre B voudra dire le Bolak, traducliun dans la Langue Bleue, de l'expression « La Langue Bleue i» elle-même.

Sans ce resserrement de la question, on risquerait en effet de s'égarer dans une entreprise trop vaste ; c'est précisément ce manque de délimitation qui a fait échouer les nombreuses tentatives de création de langues internationales.

Je répète la définition que j'ai donnée :

« La Langue Bleue est un idiome aiiifîciel ayant pour but d'offrir un instrument de communication à des peuples différents, afin de leur permettre d'échanger les idées les plus usuelles d'une manière pratique, soit par la parole, soit par l'écriture. »

Analysons les diverses parties de cette définition :

§ ^. — Position du problème.

Il faut tout d'abord voir jusqu'à quel point l'usage d'une langue internationale serait utile en l'état actuel de la civilisation.

Nous avons déjà constaté dans la Préface que la conception d'un tel instrument au point de vue de Vuniversalité est utopique. Je veux créer une langue de second degré, afin de donner aux peuples qui le désirent un moyen de communication ; je ne me propose pas d'imposer une langue universelle.

J'ai dit, dans ma définition : permettre aux différents peuples, etc., et non obliger ces mêmes peuples.

En un mot, la Langue Bleue a pour but de devenir la langue étrangère unique et non la langue unique. Elle doit dispenser tout homme d'apprendre plusieurs langues étrangères, mais elle laisse subsister la langue maternelle. L'idéal rêvé et praticable est la connaissance par tous les hommes de leur langue propre et dhin seul autre idiome (1).

§ C — Des limites physiques du problème.

11 y a une étendue matérielle du terrain de propagation à mesurer. Il est inutile d'offrir un instrument de communication à des hommes qui n'en éprouvent pas le besoin immédiat.

'1) Larousse : « Une métliode bien entendue doit nielti-o à profit toutes les con naissances j^réalablement -acquises. »

J'utiliserai donc les connaissances grammaticales de la langue maternelle que chacun possède pour aider à l'acquisition de l'unique idiome etran;/er : la Langue Bleue.

LA LANGUE BLEUE ô

Je m'adresse à des peuples dilJérents, mais non pas indistinctement à tous les peuples. Peu importe aux Chinois, aux Annamites, aux Indiens, aux Arabes, une langue internationale. Ils ne veulent pas communiquer entre eux. Pourquoi nous occuperions-nous de ces peuples inférieurs ?

Les nations qui souhaitent l'apparition d'un pareil organe sont évidemment celles qui se trouvent à la tète de la civilisation : les peuples de races anglo-saxonne et latine.

Ces races forment une population de plus de 500 millions d'êtres humains agglomérés dans l'Europe centrale et occidentale, les colonies de ces peuples européens et les deux Amériques.

Le champ d'action en question est d'une étendue assez vaste pour justifier mon entreprise. Je m'adresserai donc spécialement aux races anglo-saxonne et latine» 1).

Cette délimitation physique est de la plus grande utilité ; elle circonscrit le domaine des recherches nécessaires pour fabriquer mon vocabulaire et ma grammaire.

§ C, — Des limitations morales du problème.

Le champ d'action physique délimité, il faut examiner si, dans l'ordre intellectuel, des limites ne peuvent également être tracées.

J'ai dit, dans ma définition, « échanger les idées les plus usuelles » ; or, dans la Préface, on a déjà vu que les mêmes raisons, qui interdisent de songer à un langage universel, condamnent toute tentative de littérature dans un idiome artificiel.

Les poètes volapmkistes ou esperantistes me semblent ridicules. Quant à la traduction des chefs-d'œuvre littéraires dans une langue neutre, elle me paraît tout au moins inutile. Ou je peux lire Hamlet dans la langue de Shakespeare, ou je ne sais pas l'anglais ; dans ce dernier cas, étant français, j'en lis la traduction en langue française et non en allemand, en espagnol et bien moins encore en Volapuk ou en Espéranto. Ceci me paraît être de pur bon sens.

Donc, je déclare qu'une langue commune ne peut ni ne doit servir à aucune des créations intellectuelles relevant de la littérature. Ce sont

(1) Je ne fais pas mention des Slaves, à mon grand regret. Vu mon ignorance de leurs idiomes, je suis contraint de bâtir mon œuvre sans m'occuper d'eux. Mais, lors même que je connaîtrais leurs langues, je devrais me borner aux peuples anglo-saxons et latins. Si je voulais tenter de combiner les langues slaves, si diflicilcs, avec les autres idiomes, je me heurterais à de telles complications (^uela réalisation de mon travail en serait peut-être compromise. D'ailleurs, grâce à l'énorme facilité des Slaves à acciuérir les langues étrangères, — facilité provenant justement de la difficulté de leurs dialectes, — je ne doute pas qu'ils n'apprennent aisément la Langue Bleue.

0 LA LANGUE DLLUK

de trop hautes visées pour un langage artificiel exclusivement utilitaire.

Au reste, ainsi que le constate La Grasserië : « la littérature consume le langairc » ; et un idiome international doit subsister intangible.

Qu'on ne croie pas pourtant que le B sera d'une pauvreté absolue, nonobstant l'opinion de Nodier : « On ne connaît pas assez la valeur et la puissance d'une langue pauvre » .

Il sied, en effet, de remarquer que d(^s cinquante à cent mille mots différents, contenus dans les énormes dictionnaires de langues vivantes, un bien petit nombre seulement est employé.

Il est prouvé qu'ini libretto d'opéra italien renferme à peine huit cents expressions différentes ; qu'un paysan emploie environ un millier de mots ; que des personnes de condition moyenne, — comme celles à qui s'adresse la Langue Bleue, — n'ont pas besoin d'un vocabulaire de plus de trois à quatre mille vocables et que les savants eux-mêmes ne font pas usage de six mille mots.

Qu'on ne crie pas à l'exagération ! De patients statisticiens ont compté les mots de la Bible et n'y ont trouvé que 5,i()2 termes différents et un jthilulogue anglais n'a relevé que 7,-500 vocables divers dans toute l'œuvre de Milton !

En présence de ces résultats, on voit qu'un dictionnaire qui contiendrait environ cinq mille mots répondrait à toutes les nécessités de communication internationale. Ces nécessités peuvent se grouper sous les trois catégories suivantes :

1° Les besoins de la vie courante, que l'on peut énumérer en imaginant un voyage dans un pays dont la langue est inconnue, — énumération trouvée dans tous les Manuels de conversation ;

2" Les besoins commercianx de communication, pour permettre aux peuples de trafiquer entre eux ;

3° Enfin, les besoins scientifiques, pour donner aux savants de tous pays la faculté de se communiquer leurs travaux.

Le mot commerce, dans l'ancienne acception de ce terme, résume tous ces besoins, soit : Commerce intellectuel, matériel, ensemble des relations sociales il).

Cette limitation morale du problème va m'aider considérablement dans l'élaboration de mon dictionnaire.

Le champ d'action étant ainsi dessiné, ses limites physiques et morales tracées, il reste à établir dans quel sens vont se porter mes

(1) LiPTAV : « Ce que nous prétendons n'est [)oint de r.jfurmci' le monde entier, mais de faciliter le commerce international, c'est-à-dire le commerce non seulement dans le sens restreint des transactions mercantiles, mais bien le commerce dans le sens le jdus vaste du mot, soit tous les moyens do relations sociales. »

efforts pour l'ensemencer et quelles idées directrices m'inspireront dans mon travail.

§ D. — Idées directrices du problème.

Si l'on veut atteindre le but d'une langue internationale, il est évident qu'on doit chercher avant tout à la rendre pratique afin qu'elle soit adoptée par les divers peuples qui veulent « cVune manière pratique échanger leurs idées ». (F. Définition.)

Pour être pratique, un idiome artificiel a deux desiderata à remplir :

1° Il faut qu'une telle création puisse être écrite et parlée afin de permettre l'échange des idées « par la parole et par l'écriture » ; sinon cet instrument serait défectueux.

On vei'ra plus loin, que le B répond non seulement à cette condition, mais que même, à l'exemple de l'espagnol, son émission est l'exacte représentation de son orthographe, ce qui, sans contredit, est la perfection absolue au point de vue pratique.

2° Il faut qu'un langage commun soit facile à apprendre pour ne pas rebuter les hommes de bonne volonté qui en apprécieront l'importance.

On constatera dans la grammaire B toutes les simplifications apportées ; on verra que cette grammaire elle-même est déduite logiquement d'une théorie aisée à comprendre.

Les qualités que j'ai recherchées dans cette création et qui, selon moi, par leur convergence, en assurent la facilité sont : la concision, la précision, la clarté, la rigidité.

La Concision est nécessaire parce qu'elle répond à la Loi du moindre effort. Tous les peuples civilisés, dans l'évolution de leurs langues, se conforment à cette tendance de la constriction des vocables (1). De la concision des mots résulte un gain de temps considérable ; la plus pratique de toutes nos langues modernes, l'anglais, est celle où se trouve le plus grand nombre de monosyllabes.

(1) En France, tout le monde dit kilo pour kilogramme, le peuple dit fortif pour fortification, cipal pour municipal; les soldats colon pour colonel, bat d'à/ pour bataillon d'Afrique; les écoliers mat pour mathématiques; les étudiants p/iilo pour philosophie. (Voir dans Victor Hugo le mot de Gavroche : /,e/,'scksa).

En anglais on dit toujours bos pour omnibus, rel pour railicay, tram pour tramway ; les Scholars d'Oxford eux-mêmes disent carsity pour uniccr^^ity.

Se référer à l'exemple classique de cpiscopus, mot de neuf lettres en latin qui devient bisp, mot de 4 lettres, en danois. De même le mot dominus, après de nombreuses vicissitudes, est réduit à la seule lettre n, en catalan.

TuRGOT : « Les liommes grossiers ne font rien de simple. » De Gexthoux : « Chez les sauvages les mots les plus rares sont ceux d'une syllabe. »

Le B devra donc être composé en grande partie de mots courts et sera ainsi plus concis qu'aucune autre langue vivante ou artificielle.

La Précision est nécessaire afin qu'aucune amphibologie ne puisse surveiiir. J'es.saierai de l'obtenir, en restreignant le sens de chaque terme, en donnant des caractéristiques bien tranchées à chaque partie du discours, et, même dans chacune de ces classes, en créant des caractéristiques secondaires clairement déterminées pour certaines sortes de mots.

La Langue Bleue ne présentera pas cette fausse richesse des langues anciennes dont M.\x Mulleu écrit : « Les langues anciennes sont polyonimiques. Elles ont beaucoup de noms pour une même chose ». D'après Renan, il existe en arabe cinq cents noms pour désigner le lion; deux cents pour le serpent ; quant au chameau, il pourrait être désigné de cinq mille sept cent quarante-quatre manières différentes !

Nous voilà loin de la précision nécessaire à un organe nouveau.

Bréal : « Le service que nous rend nos langues est de nous imposer une forme qui contraigne à la précision ».

Harris : « Les philosophes de tous les temps, surtout Locke et Condillac, ont senti quel était l'abus des mots existants et les grands inconvénients auxquels on s'expose par l'indétermination du sens qu'on y attache ».

Le B devra, par ses règles absolues, donner une signification exacte des parties du discours. Il .sera ainsi plus précis qu'aucune autre langue vivante ou artificielle.

La Clarté est nécessaire, car elle est une des formes de iu probité même de la langue.

RiVAROL : a Ce qui n'est pas clair n'est pas français ».

Elle découlera de la concision et de la précision réunies à la rigidité. La forme extérieure, autrement dit le physique, le faciès des mots, qui se détachera distinctement dans chaque classe, projettera une lumière intense sur tout le discours. Grâce à l'alphabet rationnel qui sera établi dans la Langue Bleue, on obtiendra une nouvelle clarification très grande du langage.

Le B» de par la physionomie même de ses vocables, offrira donc un avantage inappréciable au point de vue de la lucidité. Il sera ainsi plus clair que toute autre langue vivante ou artificielle.

La Rigidité enfin est nécessaire. Une construction fixe, aux règles

bien établies, est encore une facilité pour l'intelligence d'un langage international qui ne prétend aucunement à la beauté plastique.

Rréal : «. Ce qui est certain, c'est qu'un ordre réglé à l'avance est un soulagement sinon pour celui qui écrit ou parle, du moins pour celui ([ui lit ou qui écoute ».

Je crois que, môme pour l'orateur ou pour l'écrivain, cette rigidité devient un soulagement, si elle suit une méthode déterminée, aisée à retenir.

De cet ensemble de qualités directrices résultera une facilité incomparable, et d'autant plus grande que le B procurera, par son système de formation, un auxiliaire puissant dans l'Aspect même des mots.

Cette facilité sera encore redoublée, si l'on veut bien se pénétrer de la théorie du B, exposée plus loin dans l'apologue intitulé : Le Réveil d'Adam.

Cet apologue enseigne les principes fondamentaux de la grammaire, tout en décrivant le procédé de création successive des parties du discours.

On y constatera également, que le B possède une tournure analytique et développante, qui permet, avec la seule connaissance d'une notion principale, une prompte énonciation de tous les inots dérivés, grâce à une facilité sans égale dans la formation de toutes conceptions secondaires.

On sait que la méthode de « l'enseignement par l'Aspect » donne les meilleurs résultats en pédagogie. Or, la Langue Bleue sera un enseignement PERPÉTUEL PAR l' ASPECT.

§ E. — Solution théorique du problème.

Avant d'entrer dans les détails de la théorie du langage en général et de la Langue Bleue en particulier, avant même d'expliquer la méthode adoptée, je veux indiquer le premier résultat acquis après cette étude des qualités nécessaires à un idiome artificiel.

Nous venons d'établir, que, pour être pratique, un langage doit s'écrire et se parler et être d'intelligence facile ; pour posséder cette facilité, il faudra qu'un tel instrument soit concis, précis, clair et rigide.

A la première page de ce livre, j'ai imprimé un dessin représentant les Tables de loi de la Langue Bleue, afin de frapper immédiatement les yeux du lecteur par un résumé succinct de mon travail.

Voici les particularités de cette table répétée ci-après :

J'appelle cette loi : la Loi des 8-1, parce que le chiffre 1 s'y trouve 8 fois répété.

Les 'i lignes qui se suivent sont les Régies-bases du Bolak.

Elles contiennent tout le système de la Langue Bleue et vont nous montrer que les qualités théoriquement requises se trouvent dans ma crt-ation.

Ces Iiè<jles-bases donnent ainsi la solution théorique du problème et indiquent en même temps par quatre qualifications tous les principes de la méthode que j'ai employée dans cette nouvelle langue internationale.

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