THEORIE DE LA LANGUE BLEUE
§ .1. — Théorie pure.
Nous venons d'assister au spectacle du développement de la pensée dans la théorie sensualiste du langage de laquelle va être déduite la grammaire philosophique de la Langue Bleue.
Nous avons constaté que l'esprit évolue du « confus au précis » et que ces deux épithètes caractéristiques expriment énergiquement la division des catégories des notions humaines. Soit :
l"^^ Catégorie : Mots confus.
2"= Catégorie : Mots précis.
Ce point admis, afin de ne pas ennuyer le lecteur, j'ai préféré procéder par allégorie, pour alléger la tâche d'acquisition d'une nouvelle grammaire.
Voici Tapologuequej ai imaginé. Je l'intitule le « Réveil d'Adam »; il contiendra à la fois, et la théorie de la Langue Bleue, et le système de Grammaire qui en émane.
LE REVEIL UADAM
Je suppose le premier homme, Adam, s'é veillant au Paradis. Tous ses sens sont frappés à la fois par les forces de la nature ambiante : ses yeux aveuglés de lumière, ses oreilles abasourdies jiar les multiples sons perçus.
Etourdi par cette révélation du monde, le cerveau bouillonnant, Adam, à peine sorti des limbes de l'inconnu, éprouve des sensations confuses.
De cet état inconscient surgit la 1"^ Catégorie des mots : les Mots confus.
Je suppose que le premier mot émis par Adam fut un cri informe, une voyelle quelconque, soit par esprit d'imitation en essayant instinctivement de reproduire un des bruits entendus, soit plutôt encore par un besoin invincible de respirer lîruyamment, d'émettre un souille, souille de vie, la poitrine soulevée d'émotion. Ce cri poussé, perçu par l'oreille, étonne Adam. Il le répète, en change la tonalité par d'involontaires contractions de son pharynx, de sa bouche, de ses lèvres.
Ce sont là les Interjections il), qui seront également la i" partie iJu discours (lu B et la /'" classe delà Catc'Qorie des mots confus.
Puis des idées naissantes, très vagues, affluent à son cerveau; un premier groupement général, ce qu'on pourrait appeler les grandes lignes de l'univers, émerge de son esprit. Adam veut exprimer, même avec imprécision, ses pensées confuses, et créer des mots qui englobent toute une série de sensations.
Dans aucune langue, ces expressions de sensations confuses ne sont réunies dans un même groupe. J'ai créé en B cette nouvelle classe de mots que j'appelle Mots-cadres i2), — "impartie du discours, 2° classe de la Catégorie des mots confus. Si l'on veut comprendre rapidement ce que j'ai imaginé, qu'on prenne pour cette classe la définition : les Mots-cadres sont des gestes oraux.
A ce moment, afin de pouvoir continuer son travail d'acquisition, Adam essaye de relier ses idées vagues, de coordonner les notions confuses qu'il jjossède déjà, de les subordonner l'une à l'auti^e, en un mot de créer des rapports d'une idée à une autre, soit par liaison, soit par subordination. Pour exprimer ces rapports confus, il crée des vocables, imprécis eux-mêmes, appelés dans toutes les langues les prépositions et les conjonctions, que j'assemble dans la Langue Bleue en une seule classe, — 3" pjartie du discours et 3'^ classe de la
(1) TiMMERMAXS : « Ce sont des accents que nous a appris la nature. » Renan: « .Selon de Brosses, toutes les langues ont débuté par l'interjection. » AuBERTiN : « Toutes les langues commencent évidemment par l'interjection. » MoNTÉMONT : « L'interjection est le signe de la .sensation. »
Be.vuzée appelle les interjections « mots effectifs ».
(2) L'idée de ci'éer une classe de mots indiquant des sensations confuses générales exprimant des idées universelles, telles que la ri'Jf/ation, linterrofjation, le n-flcœc, le contraire, etc., m'a été inspirée par les mots-clefs, mots vides de la langue chinoi.sc.
L'appellation « mot-caurf, » me semble faire image et montrer que cette classe de mots « encadre » les autres mots (et, dans la pratique, celui qui suit), poui' donner une autre acception, une autre physionomie à un mot .suivant. Ce vocable est un cadre qui ne l'epréscate rien, s'il ne contient sa toile, laquelle est ici un mot précii.
LA LANGUE BLEUE iV
Catèrjoriedes mots confus, — et que j'appelle les Connectifs, dénomination déjà donnée à un pareil groupement par plusieurs grammairiens.
Puis, en suivant Adam dans son évolution mentale, je suppose que, à la suite de ses vagues connaissances sur les rapports confus des notions entre elles, il essaie de commencer un classement plus raisonné. Il veut déterminer plus exactement ses pensées et dés igné, 'pour ainsi dire, du doigt les objets, sans toutefois les nommer; il crée ainsi des mots déjà plus précis, quoique confus encore, les Désignatifs, qui forment la P partie du discours et la 4" classe de la Catégorie des mots confus.
Après les rapports de coordination et de subcrdination viennent, en effet, des rapports plus spéciaux de détermination.
Diverses sortes de sentiments bont exprimés dans cette classe de mots. On verra dans la grammaire B que, sous la dénomination de Désignatifs, je comprendrai l'article et tous les adjectifs et pronoms contenus dans les grammaires usuelles, sauf les noms de nombre et les qualificatifs.
Voici l'ordre dans lequel ces désignatifs seront énumérés : tout d'abord, par enchaînement: 1° les Relatifs, le pronom relatif étant de par sa nature le plus.près de la conjonction, — il est appelé souvent pronom conjonctif (1) ; 2° les Jnterrogftt^i/s-exciamati'fs (2), car je suppose qu'Adam, dans son étonnement, s'interroge après avoir établi la notion de rapport entre les choses. Comme réponse à sa propre interrogation, il exprime la notion de ces rapports en les condensant, mais d'une manière vague encore, et crée la 3" sorte de désignatifs, les indé/uiis, qui comprendra : les adjectifs et pronoms indéfinis.
Puis, voulant préciser davantage, Adam montre du doigt les objets divers et alors apparaît la 4" sorte de désignatifs : les Démonstratifs, qui incluera les espèces de mots désignés en grammaire sous les noms de : article, adjectifs démonstratifs, pronoms démonstratifs.
Dans cet ordre d'idées, il reconnaît ce qui lui est étranger et ce qui lui appartient en propre ; de ce fait, il crée la 5® sorte de désignatifs ; les Possessifs (adjectifs et pronoms possessifsi.
Enfin, prenant connaissance complète de sa personnalité, Adam, pour ainsi dire, se tâte et fait la distinction plus subtile et presque pré-
(1) Harris : « Le pronom relatif est différent des autres pronoms par sa propriété particulière d'être substitué avec l'idée de conjonction. »
Appollonius et TiiKODORE DE G.\ZA appellent ce pronom « l'article subjonctif», d'après la remarque de Thurot.
(2) Les Int«rrogatifs-exclamatifs sont si bien liés aux Relatifs que, dans la plupart des langues, il n'y a qu'un seul mot pour exprimer ces deux sortes d'idées.
oise de son moi. Il cc^içoit qu'il est un être différent, se détachant de la nature ambiante, se désigne hii-)nème et arrive à proférer le mot « je », donnant ainsi naissance à la (y" et dernière sorte de désignatifs : les Personnels (pronoms personnels ) .
Ainsi se clôt la pcc-niière Catégorie dulangage : les mots confus.
L'objection que l'on peut faire à cette énumération est l'ordre quelcjut' peu arbitraire que j'impose aux conceptions de messire Adam, surtout dans la classe des désignatifs. Il est évident que, sauf pour la relation des connectifs avec le pronom relatif, et pour la personnalité qui est le chaînon entre les idées confuses et les idées précises, le restant de la série de mes déductions est un peu fantaisiste ; mais l'importance de cet ordre est très secondaire dans la pratique, puisque toutes ces sortes de mots resteront toujours dans la classe de mes Désignatifs. Cet ordre n'est pas plus arbitraire que celui des grammaires ordinaires; aucun argument valable i)Our préconiser une autre nomenclature n'y existe.
De Tr.vcy : « La trrammairc varie cuiitiuufUemeiit, parce (ju'cUc n'a jamais été faite sur des principes solides ».
On pourra dire aussi qu'il n'y a aucune raison pour exclure de cette classe les adjectifs numéraux et les qualificatifs qui sont également des désignatifs. Je répondrai qu'il s'agit ici uniquement de mots confus et que rien n'est plus 'précis quun nombre (1). Quant aux qualificatifs, je considère l'idée de qualilication, d'attribut, comme une notion exacte, dont la place est dans la catégorie des mots précis.
Enfin, on objectera encore qu'un pronom i)ersonnel est une notion précise et que, de ce fait, sa place n'est pas parmi les mots confus.
Ma réponse sera la définition de :
Chavée : « Le pronom personnel représente deux idées : 1" l'être individuel luimême; 2° la ])lacc occupée par cet être individuel. «
En renversant l'ordre de ces termes, on voit que la liaison se fait avec les désignatifs. Car la « place » est encore une désignation.
Un joueur de baccara dirait que le « personnel » est « à cheval » sur les deux catégories de mots. Il est évident que l'idée de personnalité est le pont, sur lequel passent les pensées partant de la confusion pour aborder à la rive de la précision. L'idée de personnalité est à la fois la dernière des pensées confuses et la première des conceptions précises. L'expérience montre en effet qu'un personnel exprimé seul n'a
(1) En outre, ainsi qu'on le verra plus tard, j'ai été contraint à ce groupement par '.'impossibilité matérielle de faire rentrer la quantité innombrable des nombres différents dans les moules très resu'einls que je vais avoir à ma disposition jiour couler iiîos Dësignati/s.
aucune signification par lui-même, s'il n'est pas émis en réponse à une idée précise (1).
En résumé, si l'on veut bien admettre la théorie de ce <' Réveil d'Adam » (elle n'a rien qui choque la raison), on voit que la l""^ Catégorie des mots de la Langue Bleue sera composée des Mots confus et qu'elle sera elle-même divisée en quatre classes : 1° les Interjections; 2° les Mots-cadres ; 3° les Connectifs ; 4° les Désign':itifs.
Après avoir étudié et classé tous les concepts vagues, nous voici arrivés à la 2*' Catégorie des mots de la langue : les mots précis qui doivent servir à désigner les notions exactes.
Reprenons notre apologue :
Adam, après s'être désigné lui-même, constate qu'il est « un » et aperçoit des choses qui sont lAusieurs ; par esprit de classification précise, il dénombre les objets, il crée les Noins de nombres ; et, pour mieux se souvenir des êtres qui l'entourent, il leur donne des Xoins.
Je sais que beaucoup de savants prétendent que le pronom personnel fut créé en premier lieu ; d'autres soutiennent que c'est la qualité qui préexista; d'autres encore que l'on doit attribuer cette préséance au verbe ; mais en raison de cette divergence d'opinions sur cette inconnue « d'où aucun voyageur n'est revenu » (suivant l'expression de Hamlet), on doit m'accorder le postulat d'un ordre arbitraire dans le récit de « l'Eveil des Idées ».
Au reste, sur ce point, je peux m'appuyer sur l'autorité de Hegel qui dit énergiquement : « A'oks pensons en noms ».
Je ferai donc des « Nombres et Noms » la 4^ partie du discours et la /"■^ classe de la 2^ Catégorie du langage : les mots précis.
Ici une critique plus sérieuse pourrait être soulevée : ce groui^ement même des nombres avec les noms. Cette objection est l'ondée, mais je ne dois pas perdre de vue la « pratique » de ma création de langue internationale. La quantité innombrable de vocables des « noms et nombres » m'a imposé ce classement qui semble quelque peu bizarre. Les nombres et les noms seront donc les deux sortes de la 4® partie du discours et auront les mêmes aspects dans la Langue Bleue.
Puis, Adam voit agir les choses, constate leurs états et leurs mouvements qui se répètent parfois d'une même manière ; lui-même peut imiter certains de ces actes, il lui faut des mots pour grouper, classifier ces sensations précises; alors, des noms, il déduit les Verbes, —
(1) De plus, ici également, il m'a fallu considérer le côté pratique de mon système qui me permet, grâce à ce classement du Personnel dans les Désignatifs, de donner à l'ensemble de ces mots un aspect bien spécial.
.5* partie du discours et 5^ classe de la 2* Catégorie du langage : les mots précis.
Adam, ensuite, attribue aux choses certaines qualités précises.
Cette attribution est d'un raisonnement plus complexe. En effet, cette sensation exige deux notions pour être exprimée : l'idée de personnalité et l'idée comparative qu'Adam veut attribuer à cette pensée par rapport à sa personnalité. C'est cette fonction dé rapport d'attribution qui me fait domier à cette classe de mots le nom d'Attributifs. Ce sera la 6" partie du discours et la^^ classe de la 2" catégorie du langage : les tnots précis.
Cette classe comprendra les adjectifs qualificatifs de^ langues vivantes et les participes présents et passés considérés comme adjectifs verbaux, ainsi que la grammaire B le montrera.
Enfin, Adam éprouve ce dernier sentiment encore plus complexe de donner, en outre de leur qualité, à certains des mots déjà créés, des attributs secondaires de modification dans leur manière d'être. Il crée ainsi les Modifîcatifs. — S" partie du discours et -i'' classe de la 2" Catégorie du langage : les mots précis.
Dans cette classe se trouveront, comme ma grammaire l'indiquera : les adverbes de qualité ou simples, — ces derniers n'étant que des phrases elliptiques avec idée de rapport de modification, — et également le participe présent des verbes, lorsqu'il fera fonction de gérondif.
Donc, la 2'' Catégorie de la langue : les mots précis se compose également de quatre classes : 1° les Noms et Xumhres, 2" les Verbes, 3° les Attributifs, 4" les Modifîcatifs.
Adam a terminé sa tâche, il a parcouru le cycle de la langue ; son langage est complet et les mots vont pouvoir devenir, à son jiré, les siL'nes de ses pensées. De mon côté, d'après cet apologue du Réveil d'Adam, je peux disposer sous forme de Tableau synoptique, les résiUtats acquis.
§ B. — Tableau du Langage.
Le langage est divisé en deux catégories :
l'"^ Catégorie : Les mots confus ; 2^ Catégorie : Les mots précis.
Ces catégories sont divisées chacune en quatre classes, soit huit parties du discours B, qne j'énumère en indiquant ce qu'elles comprennent dans les grammaires ordinaires :
V" Catégorie.
F^ Classe.
1" Partie du discours : Les Interjections représentant : Interjections.
11" Classe.
2" Partie du discours : Les Mots-cadres représentant : Idées générales, indications de modes, groupes articulés, certaines abréviations.
i/I^ Classe.
3^ Partie du discours : Les Connectifs représentant : Conjonctions et prépositions.
IV^ Classe.
4*" Partie du discours : Les Désirpiatifs représentant : Tous articles, pronoms et adjectifs, sauf numéraux et qualificatifs.
IP Catégorie.
I'^ Classe.
5^ Partie du discours : Les -Vombres et Noms représentant : Adjectifs de nombres et Substantifs.
JP Classe.
6® Partie du discours : Les Verbes représentant* Verbes.
III^ Classe.
7® Partie du discours : Les Attributifs représentant: Qualificatifs et Participes sauf gérondifs.
IV^ Classe.
S' Partie du discours : Les Modificatifs représentant : Adverbes et Participes gérondifs.
Cette division du discours est assez simple; elle exige quelque peu d'attention en raison de cette classification nouvelle ; mais les avantages qu'elle apporte sont d'une telle importance, qu'ils compenseront amplement le léger effort supplémentaire demandé à la mémoire.
Comme on peut bien le supposer, ce n'est pas par amour de la spéculation philosophique que j'ai opéré ces changements dans l'ordre grammatical déjà connu. Seule une pensée d'adaptation de ce classement à la pratique m'a guidé.
Si l'on veut bien se remémorer ma troisième Règle-Base : une Classe, un Aspect, on comprendra que c'est pour arriver à ce but essentiel dans une langue artificielle que j'ai « enfermé » tous les mois dans des classes aussi strictement délimitées.
A tous ceux qui veulent étudier la Langue Bleue, je demande de bien faibles lumières : Savoir compter jusqu'à 10 et posséder quelques notions des termes grammaticaux.
En effet, pour la facilité d'acquisition de mon nouveau langage, je vais me servir d'un instrument existant déjà: « l'analyse grammaticale » et en déduire une application rationnelle.
MoNTÉMONT : « La langue est la méthode analytique de décomposer la pensée. »
Si j'ai contraint mon premier homme hypothétique « Adam » à analyser le langage, à le scinder en deux catégories et à diviser chacune de ces catégories en quatre classes, c'est qu'évidemment j'avais conçu antérieurement le plan d'une distinction possible par le Physique, par V Aspect de chacune de ces classes.
La citation suivante fera mieux saisir ma pensée :
Terrif.n-Poxcel : « Les mots ne sont pas seulement l'œuvre de l'esprit, mais le cachet des objets qu'ils représentent ».
Ce mot « cachet » est éminemment suggestif. Si chaque classe de mots pouvait être estampillée avec un « cachet » apposé par la pensée, ne voit-on pas combien Vefjort serait réduit par la connaissance préalable de ces « cachets », de ces Aspects, de ces formes matérielles Ijien tranchées qui permettraient de distinguer instantanément une classe donnée d'une autre classe ?
La classification d'objets carrés, ronds, ovales, pour prendre une compai-aison tangible, est plus commode que celle d'objets de contours incertains.
Il en sera de même moralement dans la Langue Bleue.
Je montrerai plus loin, lorsque je pourrai citer des exemples, la diminution considérable de l'effort intellectuel grâce à ce procédé physique.
Il sied tout d'abord de rechercher les moyens théoriques qui sont à notre disposition pour arriver à cet inappréciable résultat dans la création d'une lançrue internationale.
§ C. — Des moyens théoriques de classification distinctive des mots.
Dans toutes les langues vivantes existent à l'état embryonnaire des tentatives de groupements de mots par « analogie » dans l'Aspect.
Je citerai entre autres, en français : la terminaison « ent », finale de nombre d'adverbes, la forme « ons », désignant souvent la l'" personne du pluriel du temps présent des verbes, etc.
Mais aucune de ces règles n'est rigoureusement appliquée ides mots, qui ne sont pas adverbes, finissent en ent, ou, d'autres en ons, qui sont de tout autre classe que les verbes). Aussi ne peuvent- elles servir d'exemple concluant.
Par contre, tous les créateurs de langues artificielles ont compris l'importance d'une classification rigoureuse et ont essayé d'obtenir cette clarté dans le langage par des terminaisons différentes ; bien peu ont songé à d^autres moyens pratiques dont ils pouvaient disposer.
Si, en effet, on considère un mot quelconque, diverses parties physiques de ce mot peuvent être étudiées; en premier lieu son étendue, puis sa sonorité, enfin sa terminaison et également le commencement de ce même mot.
J'aurai donc à ma disposition pour chercher les caractéristiques des classes du B : 1° ?" longueur du mot même; 2° le commencement et la fin de ce mot, soit les bouts de mots ; 3° la sonorité des mots.
De la combinaison de ces éléments utilisables pour la fabrication d'une langue, je vais créer les cachets caractéristiques de chaque classe du B et préparer des « moules-gaufriers », dans lesquels les mots vont forcément « se couler » d'après leur catégorie et leur classe.
§ D. — Création des Aspects des catégories de la Langue Bleue.
Commençons par les deux grandes catégories du langage : les mots confus (ou vagues) et les mots précis.
Une observation un peu attentive de toutes les langues vivantes m'a démontré que la plupart des mots vagues dans tous les idiomes étaient des mots courts, ayant un très petit nombre de lettres.
Quoi de plus naturel? La loi du moindre effort ne pouvait supporter qu'il en fût autrement. La paresse humaine ne voulait pas avoir
à répéter souvent des mots interminables; or, les mots confus sont les mots du langage les plus fréqufMument employés.
Si les mots vagues sont généralement courts, je peux utiliser cette observation pour édicter une Loi de « Longueur des mots ».
Cette première remarque très importante me permet immédiatement de donner aux deux catégories du B deux xispects bien différents.
En elïet, si je garde les mots courts pour exprimer les mots vagues, forcément tous les vocables de mes classes de mots précis seront plus longs, plus grands, pour se distinguer des classes des mots vagues.
Je pose donc cette Règle qui forme une première classification fondamentale dans le langage :
TOUS LES MOTS CONFUS DE LA LANGUE BLEUE SERONT COURTS. TOUS LES MOTS PRÉCIS DE LA LANGUE BLEUE SERONT LONGS.
Afin de simplifier les explications théoriques, j'appellerai, d'après cette structure même, les mots vagues qui sont courts : des Motules : ce seront tous les mots de la I" catégorie du langage; et j'appellerai les mots précis c^ui sont longs : Granmots : ce seront tous les mots de la 2* catégorie du langage.
Il convient de savoir ce que veulent dire les expressions : « court », « long », et de déterminer où commence cette longueur hypothétique.
A la suite de diverses expériences, je me suis arrêté au chiffre de lettres 3, comme signe distinctif entre les deux catégories du langage et je donne comme loi :
Les Motules imots vagues-mots courts i auront au j)lus trois lettres. Les Granmots (mots précis-mots longsj auront au moins trois lettres.
On voit donc immédiatement que tous mots de une ou deux lettres seront des Motules et que tous mots de quatre, cinq, six lettres et au-dessus .seront des Granmots.
Il reste uniquement à déterminer à quelle catégorie appartiendront les mots de trois lettres.
La grammaire B nous donnera tous détails à ce sujet; néanmoins, au moyen d'une terminaison spéciale, je peux déjà établir la règle générale suivante pour reconnaître rapidement dans laquelle des deux catégories du langage doivent être rangés les mots de trois lettres :
Tout mot de trois lettres terminé par une voyelle est un Motule. Tcjut mot de trois lettres terminé par une consonne est un Granmoi.
J'ajoute ici que le Granmot de trois lettres est toujours une syllabe close, soit une voyelle entre deux consonnes.
En effet, pour éviter toutes confusions, j'ai édicté la Règle de sti'ucture suivante : dans les motules, les 3 formes : voyelle, voyelle, con sonne iwc) ; voyelle, consonne, consonne i vcci ; voyelle, consonne, et u (vcid sont interdites. Aucun mot de trois lettres d'une de ces trois formes n'existera dans la Langue Bleue. Par conséquent, des mots ayant des structures telles que : ait, art, est, élu, ne se rencontreront jamais en B- iJe plus, aucun mot de trois lettres ne peut contenir la lettre -u. s'il n'a pas la forme ccu et aucun mot de deux lettres ne peut commencer par k 1 1 1.
Cette distinction essentielle entre les deux catégories étant bien établie, nous allons étudier maintenant les Aspects caractéristiques de chacune des classes de ces catégories; c'est-à-dire le « physique » spécial que va posséder chacune des Parties du discours de la Langue Bleue.
(1) Ces interdictions de constructions avec la lettre u paraissent incompréhensibles, puisque l'a est une voyelle. Nous verrons plus loin qu'en B, l'w ne sera pas une voyelle ordinaire, mais (jue cette lettre aura de toutes autres fonctions.