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THEORIE DU LANGAGE

Pour expliquer les bases de ma création, je veux brièvement exposer ma théorie du langage.

N'ayant aucune prétention philosophique, je dois dire tout d'abord que je ne com]:)ats nullement en faveur de cette théorie. Elle me sert uniquement de « canevas », sur lequel va « se broder » la théorie spéciale de la Langue Bleue.

Cependant, vu le grand nombre df systèmes contradictoii'es soutenus par les plus illustres savants au sujet de cette question de l'origine et du développement du langage, je m'arroge le droit de choisir une de ces théories, puisqu'aucune d'entre elles n'a été positivement démontrée.

Max-Muller : « Nous ne pouvons dclcrmincr encore ce qu'est le langage ».

Darmesteter : «Quelle est l'origine du langage? Cette question captivante n'a pu encore quitter le domaine de l'hypothèse. La science n'est pas mûre sur ce jxiint ».

En présence de cette situation, je choisis la théorie qui rend compte (le la formation du langage par les lois les plus simples : la théorie de la sensation. La méthode de formation de la Langue Bleue reflétera le procédé suivant lequel, d'après cette théorie, se crée tout idiome spontané.

Je laisse parler les divers auteurs suivants :

Cassl.\nt : « La s^ensation est un phénomène élémentaire de la conscience déterminé par certaines forces naturelles, parmi lesquelles on peut compter le son... »

Co.NDiLLAc : a La pensée vient de la sensation. Chez tous les hommes, elle se compose et .se décompose de même ».

ScHi.EicnER : a Le mot est la forme acoustique des émotions et des mouvements de l'esprit ».

PoN'CEL : « Les mots sont à la fois signes de la pensée et expression des choses ».

Clairei-onu : « Le langage n'est que la traduction par la voix des impressions lecucillies par l'oreille. Pas d'oreille, pas de perception, pas de reproduction, pas de langage parlé. D'un seul trait on peut caractériser l'ensemble des phénomènes de corrélation : Pas d'impression, pas d'expression i.

Ces prémisses posées, il m'est encore utile de montrer dans quel ordre se succèdent les diverses sensations.

Bergson : « Il semble que la conception débute par un sentiment confus de qualité marquante et de ressemblance »,

William Hamilton : a Le langage n'exprime d'abord que le vague et le confus ».

Renan : « La première tendance du langage a été vers une variété sans bornes ».

Ammonius, cité par Tiiurot : « La nature aime à procéder des sujets complexes aux sujets simples ».

MoNTÉMONT : a C'est par des décompositions successives que nous descendons de l'idée la plus générale à l'idée la plus individuelle ».

D'où je conclus que l'état premier de la pensée a été la confusion. Il faut maintenant étudier l'opinion de divers auteurs au sujet de l'évolution même de la pensée.

Darmesteter : « Le langage s'affermit avec la civilisation » .

Bergson : <• Le travail de localisation consiste en réalité dans un effort croissant d'expansion ».

Bré.\l : a Le langage est une transposition où les objets figurent déjà généralisés et classés par le travail de la pensée ».

Voyons maintenant de quelle manière s'accomplit ce travail d'évolution de la pensée et de quel instrument se sert l'esprit humain :

Harris : « L'instrument principal de la science est la classification ». Whitnev : a Acquérir le langage, c'est adopter des classifications ». Max Muller : a Acquérir une langue, c'est adopter des classifications ».

Pour arriver à la conclusion de cet exposé, il ne nous reste plus ([u'à montrer à quelles classifications va aboutir ce travail mental :

Renan : « La distinction des mots pleins et des mots vides dominait l'ancienne grammaire. Les premiers, qu'on pourrait appeler mots objectifs, désignant des choses et formant un sens par eux-mêmes, ont tous eu pour cause de leur apparition un phénomène extérieur. Les seconds, qu'on pourrait appeler mots subjectifs, ne désignant qu'une relation ou une rue de l'esprit, ont dû souvent avoir une cause l)urement psychologique ».

Terrien- Poncel : <t Quelque simple qu'il soit en réalité, l'acte de la pensée peut se diviser en deux classes distinctes : les notions, idées qui forment le matériel de la pensée, et les rapports que l'esprit perçoit entre ces notions ».

MoxTÉMONT : « Les grammairiens de Port-Royal divisent les mots relatifs aux idées en deux sortes : ceux qui signifient la manière de nos i^ensées et ceux qui signifient les objets de nos pensées ».

H.\RRis : ce La division la plus simple est celle qui partage les mots en deux grandes classes : ceux qui changent de formes suivant la nature du rapport gêné-

rai et ceux qui, étant seuls les signes de la liaison de deux idées en rapport, sont constamment les mêmes ».

Ne voulant pas multiplier les citations, je me contente de dire qu'on trouve des traces de pareilles classifications aussi bien chez les Chinois que dans la grammaire sanscrite.

Pour conclure, je m'appuie sur les raisonnements suivants :

CoxDiLLAC : « Étudier la grammaire, c'est étudier les méthodes que les hommes ont suivies dans l'analyse de la pensée ».

Bacon : « Il faut distinguer entre la grammaire simple et la grammaire philosolihique. Cette dernière mérite de nous occuper exclusivement ».

Je déclare donc : que pour donner à ime langue artificielle des substructions solides, il faut recherclier la création d'une grammaire philosophique, dans laquelle les diverses parties d'oraison, constituant Yorganisation du discours, devront être déduites d'une théorie du langage.

Je viens d'énumérer les diverses opinions sur lesquelles vont être étayés les fondements de la Langue Bleue, et je les résume ainsi :

Le langage est le produit d'une sensation éprouvée par l'homme d'une manière confuse; cette sensation, en devenant de plus en plus distincte, se traduit plus clairt-ment à l'aide de la classification des idées. Cette classification a pour objet principal la distinction entre les notions confuses, produites par certains mouvements de l'âme, et les notions 'précises de ces mêmes mouvements à leurs divers états d'activité.

Ce raisonnement possède le grand mérite de suivre la marche de la loi du moindre effort.

On va trouver dans le prochain chapitre les applications de cette définition qui résume ma théorie. Aussi critiquable que puisse en être le principe, cette théorie forme néanmoins un tout dont les parties sont logiquement déduites ; et, considération la plus intéressante en l'espèce, cette métliode facilitera la compréhension d'un langage international.

Afin de faire encore mieux comprendre cette théorie, je finis ce chapitre par une comparaison prise à un art matériel : la photographie.

Je compare le cerveau à une plaque sensible préparée à seule fin de recevoir l'impression des images extérieures. Le cerveau s'impressionne par une sensation produite par des ondes sonores (au lieu d'ondes lumineuses i. De même que lec réactif » réuéie lentement l'image latente du « cliché », de mémo la réflexion produit la révélation d'images tout d'abord confuses et qui, peu à peu, se développent avec une netteté sans cesse croissante pour arriver à la reproduction précise de la pensée... au moyen de vocables de plus en plus distincts.

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