Divinations secondaires
Rabelais nous apporte, à l'occasion de la consultation maritale de Panurge, un dénombrement des multiples expédients encore en usage à l'époque de la Renaissance « pour prédire toutes choses futures ». 11 y met à contribution à la fois l'Antiquité et le Moyen Age.
Panurge « se conseille à Her Trippa », personnage bouffon dans lequel on reconnaît facilement le célèbre médecin allemand Corneille Agrippa (1486-153 5) (i), auteur du livre De incertitudine scientiarum (1530), dont Rabelais a largement usé. Plusieurs chapitres y sont consacrés à la divination en général et à ses variétés (2).
Agrippa revient sur le même sujet dans un autre traité non moins fameux, De occulta philosophia (1531), où il combat un des premiers cet art fallacieux (3).
(i) L'ouvrage d'Aug. Prost sur Corneille Agrippa (« Sa vie et ses œuvres », 2 vol., Paris, 1880 à 1882) est dénué de valeur scientifique. — Jean Plattard a dit l'essentiel sur les rapports d'Agrippa avec notre auteur {L'Œuvre de Rabelais, p. 176-177). Voy., en dernier lieu, Abel Lefranc, « Rabelais et Corneille Agrippa », dans Mélanges Picot, Paris, igiS, t. II, p. 477 à 486.
(2) Voy. ch. xxxiv (« De Metoposcopia »), ch. xxxv (« De Chiromantia »), ch. xxxvi (« De Geomantia i).
Citons-en : « Metoposcopia autem ex solius frontis inspectione, omnia hominum initia, progressus et fines, sagacissimo ingenio, ac docta experientia se prœsentire jactat... »
(3) Le chapitre lvii y est spécialement consacré :
« Jamque etiam ipsa elementa nos fatales eventus edocent, unde quatuor illa famosa divinationum gênera : Geomantia, Hydromantia, Aëromantia, Pyromantia, nomen adepta sunt.
« Geomantia, ex terrœ motibus, crepitu, tumore, tremore, scissura, voragine, exhalatione, exterisque impressionibus suis futura pra'monstrat... Sed est aliœ Geomantias species, quœ per puncta vi quadam, aut casu terras inscripta divinatur...
« PI ydromantia auiem vaticinia prœstat, per impressiones aqueas, illarumque fluxus et refluxus, excrescentias et depressiones, tempestates et colores et similia : ejus junguntur etiam visiones quae in aquis fiunt,
«... Erat etiam olim apud Assyrios in magno precio Hydromantiae
La divination par des objets inanimés (eau, encens, farine, etc.) remonte à l'Antiquité (i).
Avant Rabelais, Eustache Deschamps, dans sa « Demonstracion contre sortilèges », avait déjà fait mention de plusieurs moyens de divination: « par astrologie, par géomancie, par nygromancie, par ydromancie, par pyromancie, par cyromancie » (2).
Après lui, deux autres écrivains ont traité le même sujet.
C'est tout d'abord Jacques Tahureau qui, dans un de ses Dialogues, discourt longuement de la magie et des folles superstitions des magiciens (3).
Ensuite, Ambroise Paré, qui a inséré dans son traité déjà cité, Les Monstres et Prodiges, un chapitre «De l'Art magique » (4).
species, Lecanomantia nuncupata, a pelvi aquas plasna, cui imponebantur aureas et argenteœ laminée, et lapides preciosi, certis imaginibus, nominibus, et characteribus inscriptas.
« Simili modo Aëromantia prognostica praebet par impressiones aëreas, per ventorum flatus, per irides, par halones, per nabulas et nubes, perqua imaginationes in nubibus, et visiones in aëre.
« Ita etiam Pyromantia divinatur per impressiones igneas, per stellas caudatas, per igneos colores, perque visiones et imaginationes in igné.
« His adjungitur Capnomantia, a fumo sic dicta, quia flammam et fumum scrutatur, eorumque colores, sonos et motus,.. »
(i) Voy. Bouché-Leclerc, Histoire de la Divination dans l'Antiquité', 4 vol., Paris, 1879-1882.
(2) Œuvres, t. VII, p. 192. ■
(3) Ed. Conscience, p. 112: « Je n'ai que faire pareillement de vous raconter les espèces de magie, comme Hydroniayice, qui se fait avecques de l'eau ; Lecanomance, qui se fait avecques des bassins ; Pyromance, qui se fait avec le feu; Geomance, par le moien de la terre; Necromance, laquelle est divisée encore en deux parties : en Scyomance et Necyomance, lesquelles se pratiquent en parlementant avecques les esprits malins ou en suscitant les ombres et idoles errantes des mors ; Capnomance, qui se fait avecques suflfumigations, dont on parfume et fait un sacrifice aux Démons. Il me suffit seulement de vous en parler d'une espèce qui est Catoptromance et de la perfection d'icelle... »
(4) On y lit : « D'avantage l'art magique se fait par le meschant artifice des diables. Or il y a plusieurs sortes de magiciens : aucuns font venir à eux les diables et interroguent les morts, lesquels sont nommés nécromanciens ; autres cheiromanciens, parce qu'ils devinent par certains lineamens qui sont es mains ; autres hydromanciens, parce qu'ils devinent par la terre ; autres pyromanciens, qui devinent par le feu ; autres aé'romanciens, ou augures, ou prognostiqueurs de la disposition future, parce qu'ils devinent par l'air, sçavoir par le vol des oiseaux, ou par tourmentes, orages, tempestes et vents ».