‹ La langue de RabelaisChapitre 137 sur 223 · THEATRE POPULAIRE · texte numérisé non relu

THEATRE POPULAIRE

Et plus loin, Cerberus vocifère à son tour :

Haro ! quel forte deablerie Et quel rage desmesurée !

Or est comme désespérée La fontaine de Tartarus.

De là de nombreuses expressions correspondantes : 1° Gargantua crioit comme tous les diables (1. I, ch. xxiii) ; puis crient et urlent comme diables (l. III, ch. xxiii), en parlant des laquais frappés avec un bâton sur les doigts.

Dans la Passion d'Arras, scène de l'Enfer, Sathan entendant crier Beizebut, l'apostrophe ainsi :

1 1 3 1 . Or ça, de par le dyable, ça !

Puisqu'il convient que je le face.

Que vous faites laide grimace !

Quel dyable avez vous d'ainsi braire ?

2° Faire diables, c'est-à-dire faire des exploits diaboliques: « Mon baston de croix fera diables » (1. I, ch. xlii), clame frère Jean; « Si tu voulais te rallier avecques moy, nous ferions diables (l, II, ch. xvii) », s'écrie à son tour Panurge.

3° Faire diables de arguer, de humer (1. I, ch. xix, et 1. II, ch. xii), c'est-à-dire argumenter et humer en diable, vigoureusement et bruyamment.

4° En diable, diablement (1. IV, ch. xlv : « daubé en diable »).

5° Pauvre diable, épithète de commisération ironique: « Les pauvres diables de moines ne savoient auquel de leurs saints se vouer » (1. I, ch. xxvii) (i).

On lit dans la Farce du Cuvier (cf. Ane. théâtre, t. I, p. 37):

Aller, venir, troter, courir, Peine avoir comme Lucifer.

Autres souvenirs des Mystères : « Que la gueule horrifîcque d'Enfer ne nous englotisse » (1. IV, ch. lui), à côté de « la grande chauldiere à trois toises près les gryphes de Lucifer » (ch. lu), et « charretées de diables » (1. IV, ch. xxi), à côté de « hotées de diables » (1. III, ch. xxii) et de « panerées de diables » (1. II, Prol.).

(i) Autres textes: « Ventre sainct Jacques, que boirons nous cep'endant, nous autres pauvres diables?» (1. I, ch. xxvi) — « ... ilz estoient ja las cojnnie pauvres diables... » (1. II, ch. xxiii). — «Tant malheureux que les diables qui tentent les hermites » (1. III, ch. x).

En dérivent également les noms que porte le diable, comme Lucifer et surtout Z)e7niowr^o;i(l. III, ch. xxii, et 1. IV,ch.xLvii), ainsi que la kyrielle du passage suivant, mélange d'éléments chrétiens et païens : « Le Diable voyant l'énorme solution de continuité en toutes dimensions, s'escria: Mahon, Demiourgon^ Megere, Alecto, Persephone, il ne me tient pas. Je m'en voys bel erre » (i).

Le nom de Démiurge^ qui désigne dans le Nouveau Testament le créateur de l'univers, a été au iMoyen Age transféré au père des démons. L'édition princeps du Tiers livre donne Demogorgon, comme les Mystères, par exemple dans ce passage de la Passion de Saint Quentin qui nous explique en même temps sous quelle influence analogique eut lieu la modification formelle du terme (v. 7336 et suiv.):

Demogorgon, père des dieux.

Monstre moi la teste gorgon De Médusa devant mes yeulx...

Et c'est également sous cette forme que le nom se lit dans Jean Le Maire : « L'ancien père des Dieux, Demogorgon, demoura en son abysme et au parfond centre de la terre » (2).

En dehors de ces réminiscences, Rabelais doit aux mêmes Mystères un saint facétieux, sainct Alipantin (3), un pays burlesque, Papagosse, et surtout le nom de Pantagruel, qui figure parmi les diables des Actes des Apôtres (mystère représenté en dernier lieu à Bourges en 1536) et dont il a complètement transformé le type (4).

Les Moralités et les Farces ont moins sensiblement influé son vocabulaire, bien qu'il doive aux Sotties V Amorabaquin du y^ Iwre, le badin enfariné, le matamore (5).

Rabelais a ignoré ou du moins n'a pas utilisé l'ample recueil des Miracles de Nostre Dame, non plus que la dernière et la plus étendue des Moralités, la Condamnacion de Banqueta par Nicole de la Chesnaye (1507). Les renseignements que foumis-

(i) Même mélange dans ce passage de la Passion de Gréban :

7.500. Veez là Saturne et Adoyn, Pana, Clotho et Lachesis, Demogorgon avec Ysis.

(2) Illustrations des Gaules, éd. Stecher, t. I, p. io5.

(3) Voy. Revue du XVI* siècle, t, l, p. 490-491.

(4) Nous reviendrons sur Pantagruel et Papagosse.

(5) Picot, Recueil de Sotties, t. I, p. 94,

Page 1