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VII. — Bibliothèques campagnardes

Noël du Fail, au début de ses Propos rustiques (1547), nous a fait connaître les livres populaires les plus répandus parmi les paysans de la première moitié du xvi" siècle.

Aux trois livres populaires mentionnés dans l'édition princeps — le Kalendrier des Bergers, les Fables d'Esope et le Roman de la Rose — l'interpolateur angevin de l'édition de 1548 a ajouté plusieurs œuvres purement littéraires, telles que Matheolus, Alain Chartier, les deux Grébans, Crétin, les Vigiles

(1) Cf. Nisard, t. I, p. 129 et suiv. La Clavicula Salovwnis adjilium Roboam est l'œuvre d'un cabaliste italien Rabbi Salomon.

(2) Colin de Plancy, Dictionnaire des sciences occultes, Paris, 184G, vo Brûlefer.

du feu roi Charles. Nous ne retiendrons que les titres mentionnés par du Fail lui-même et qui seuls jouissaient réellement d-'une vogue populaire, encore vivace pour la plupart.

C'était en premier lieu le Kalendrier des Bergers, que Guy Marchant fit paraître à Paris le 2 mai 1491 (i), et qu'on retrouve encore de nos Jours parmi les livres de colportage sous le titre d'Almanacli des Bergers ou Nouveau Calendrier des Bergers (2).

C'est également à la fin du xv" siècle que furent imprimées les Fables d'Esope (3) et le Roman de la Rose, qui remonte au xiii^ siècle, le monument poétique de l'ancienne langue qui a exercé la plus profonde influence sur toutes les classes de la société pendant la Renaissance.

11 faudrait leur associer le Livre des Quenouilles, paru pour la première fois à Bruges en 1475 (4)- C'est le recueil le plus précieux des croyances et superstitions qui avaient cours dans les campagnes, vers le milieu du xv^ siècle, et que l'auteur anonyme a mis dans la bouche même des femmes du menu peuple, en reproduisant fidèlement leur langage et leur tour de pensée.

Ce livret populaire par excellence est devenu dans la suite un synonyme de fable ou conte (5).

Remarquons que du Fail iui-même, une quarantaine d'années après sa première liste, nous en a transmis une deuxième plus nourrie, cette fois, d'une bibliothèque de gentilhomme rural sous François l". Elle se lit dans le xxif des Contes et Dis-

(1) Cette édition princeps, inconnue aux bibliographes, est donnée et décrite par Claudin. Histoire de V Imprimerie, t. I (1900), p Go et suiv.

(2) Ch. Nisard, Livres populaires, t. I, p. 74 et p. 83.

(j) Paru à Lyon en 1480. Cf. Claudia, t. III, p. 119 et suiv.

(4) Voici le titre d'après l'édition ultérieure : « Les Evangiles des Connoilles, faites à l'honneur et exaulcement des dames, lesquelles traitent de plusieurs choses joyeuses, racontées par plusieurs dames assemblées pour Hier durant six journées, Lyon, 1493, 4° goth, ». Réimprimé par Jannet en i8?5 .

(5^ Calvin, dans son écrit Contre les libertins (i545), fulmine ainsi contre un de ses adversaire: « Voyez l'audace de ce pendard, de n'avoir nulle honte de contrefaire le grand docteur, en racomptant des fables du livre des Quenouilles, pour expositions mystiques de l'Escriture ». Calvini Opéra, t. VII, p. 229.

Un siècle plus tard, Ant. Oudin, dans ses Curiosité:^ françaises (1640), explique Contes de la Quenouille par « fables » et ajoute ce commentaire déconcertant : « Le Livre des Quenouilles. Mot fait à plaisir, un livre inconnu ».

cours d/Eutrapel (1585): « Sur le dressoùer ou buffet à deux estages, la Saincte Bible de la traduction commandée par le Roy Charles le Quint, y a plus de deux cens ans, les Quatre fils Aymon, Oger le Danois, Melusine, le Calendrier des Bergers, la Légende dorée, ou le Romant de la Roze ».

VIII, — Une bibliotkêque bourgeoise.

Les Mémoires de la Société d'histoire de Paris ont récemment publié l'inventaire des livres que Jacques le Gros, Parisien, possédait en 1533. On y lit au n° 65, Pantagruel, dont la vogue commençait déjà et qu'on trouve ici mentionné pour la première fois. Il constitue, avec Guillaume Coquillart et les Illustrations de Gaule, la partie littéraire du répertoire.

La liste énumère ensuite la plupart des anciens romans de chevalerie, devenus plus tard livres de colportage, et dont il suffira de citer ceux qu'on lit dans Gargantua et Pantagruel (t. XXXIII, p. 296) :

N° 2 Les six volumes de Perceforest reliez en III livres.

N" 5 Le ler et le 11'^ Lancelot du Lac.

N° 7 Saint Graal.

N» 1 1 Le III« vol. Merlin.

N° 19 Les IV filz Aymon et Oger.

N° 21 Perceval.

N° 27 Doolin et Fierabras.

N° 42 Arthus de Bretagne.

N° 54 Jehan de Paris.

N" 59 Geoffroy Grant Dent.

N° 72 Un grand volume de Melusine.

N" 75 Huon de Bordeaux.

N° 79 Godefroy de Bouillon.

Ajoutons n° 29, Mandeville et Merveilles du monde, et n''62, Vlespiegle, livret populaire qui a fait fortune, en léguant à la langue dès le xvi® siècle le mot espiègle, par allusion aux tours d'adresse du héros (i).

La première rédaction imprimée est de 15 19, suivie en 1532 de la version française, que Jacques le Gros s'était empressé

(i) Antoine Oudin l'explique ainsi dans ses Curiosité^ (1640): « Un espiègle, c'est-à-dire un rusé. Ce mot est corrompu de l'allemand Eulenspiegelj qui signifie le miroir des hiboux ou des songeurs ».

d'acquérir pour sa bibliothèque dès son apparition, en même temps que Pantagruel.

Nous venons de dresser l'inventaire des richesses traditionnelles éparses dans le roman de Rabelais. Il faudrait y ajouter les autres traits de psychologie populaire proprement dite — images et comparaisons, serments et jurons — que nous étudierons dans des sections spéciales, ces éléments étant intimement mêlés à la personnalité de l'écrivain. iMais quand on les voit réunis, ces faits d'ordre traditionnel constituent un ensemble considérable et unique dans son genre. Les autres écrivains du xvi' siècle, du Fail notamment, fournissent certains renseignements complémentaires, mais l'essentiel est déjà consigné chez Rabelais.

Pour tout ce qui touche aux moines — croyances, superstitions, dictons — il nous offre un relevé complet et définitif, l'afTaiblissement progressif du monachisme ayant entraîné la disparition presque intégrale de ces souvenirs du passé.

La plupart des coutumes, également, que Rabelais mentionne ne se trouvent que chez lui — tel par exemple le curieux rite militaire des Suisses et des Lansquenets qui, avant de charger l'ennemi , baisaient la terre, symbole d'absolue soumission aux décrets de la Providence — dont il nous offre les premiers textes, les témoignages correspondants des historiens étant tous postérieurs.

Enfin, le domaine des superstitions dans leurs rapports avec les hommes, les animaux, les plantes, les choses, est presque au complet dans le roman rabelaisien. Certaines branches du traditionnisme — jeux, proverbes, jurons — y sont si copieusement représentées qu'on peut en faire le tour et suivre leur développement progressif.

Mais tout en puisant à pleines mains dans l'immense trésor populaire de son temps, Rabelais a su rester lui-même. Ces faits traditionnels portent les mêmes caractères d'originalité et d'universalité qui distinguent son œuvre tout entière.

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