IV. — Ichtyologie de la Renaissance
Le Lx" chapitre du Quart liore contient une riche nomenclature ichtj^ologique, qui embrasse à la fois les poissons de l'Océan et ceux de la Méditerranée. Ce Catalogue, même si nous en défalquons les termes antérieurement connus, constitue un ensemble très important, qui suppose des recherches sérieuses, une enquête large et suivie, analogue à celle que l'auteur avait entreprise pour ses termes nautiques. Nous montrerons, en ce qui touche ces derniers, que Rabelais a directement puisé aux sources vivantes, qu'il s'est personiiellement documenté chez les marins ponantais et levantins. La même question se pose naturellement à propos du Catalogue des poissons. Portet-il la trace d'une enquête analogue ou n'est-il que le résumé des publications ichtyologiques du xvf siècle }
Il suffit de faire remarquer que les livres sur les Poissons de Guillaume Rondelet et de Pierre Belon, les deux fondateurs de l'ichtyologie au xvi^ siècle, ont vu le jour (15 53-1 554) après la mort de Rabelais. Quant à Pierre Gilles, auteur d'une nomenclature latine-provençale des poissons marseillais (1538), notre auteur l'a bien connu, mais n'a rien tiré de son opuscule, pour l'excellente raison qu'il n'y avait rien à en tirer.
Où sont donc puisés les noms régionaux de la liste ichtyologique ?
(i) De re cibaria^ Lyon, i5("io, p. 83 1. Rclon confond la dinde avec la pintade, appelée poule d'Inde ou f^eline d'Inde dès le dernier quart dn xve siècle. Voy. notre Hist, nai. Rab., p. 211 à 212.
3o ÉRUDITION ET EXPÉRIENCE
Comme pour les termes nautiques, on ne saurait faire qu'une seule réponse à la question : faute de livres, le grand écrivain a eu recours aux sources vivantes, aux pêcheurs bretons et marseillais principalement, de la bouche desquels il a recueilli ses noms provinciaux de poissons. Cette circonstance particulière explique à la fois l'abondance et la variété de son vocabulaire ichtyologique que nous avons commenté ailleurs (i) à l'aide des ouvrages spéciaux du xvi' siècle, de Belon et de Rondelet, fort peu postérieurs au Quart livre.
Poissons de l'Océan. — La Bretagne, comme la Normandie, a largement alimenté le vocabulaire de Rabelais. Son voyage dans ces provinces est plus qu'une conjecture. C'est aux ports de Saint-Malo, de Dieppe et du Havre qu'il a recueilli et son vocabulaire nautique normano - breton et sa nomenclature ichtyologique de l'Océan, de la Manche, etc. Ces ports de Bretagne et de Normandie ont servi d'intermédiaire linguistique entre l'Angleterre et la France.
Plusieurs noms de poissons du Quart livre appartiennent à la Manche (2), mais sont également connus sur l'Océan. Rappelons que, pendant ses années de moinage en Vendée, maître François a assez souvent iait maigre pour connaître tous les poissons susceptibles d'approvisionner la table monastique.
Poissons de la Méditerranée. — C'est à Marseille que Rabelais a recueilli la liste des poissons qu'on pêche dans la Méditerranée. Leurs noms provençaux avaient déjà appelé en 1538 l'attention de Pierre Gilles, qui en donne un relevé sommaire. En 1554, Rondelet fit paraître son livre fondamental sur les poissons méditerranéens. Mais l'un comme l'autre restèrent, et pour cause, étrangers à notre auteur.
Poissons de rivière. — La liste ichtyologique renferme une soixantaine de noms de poissons, dont une moitié à peu près, encore vivaces, étaient antérieurement connus.
A côté des poissons de l'Océan et de la Méditerranée, le Catalogue des Gastrolâtres compte plusieurs noms provinciaux de poissons de rivière. 11 est d'ailleurs entièrement constitué de termes indigènes, en opposition au catalogue des reptiles d'Eusthène (1. IV, ch. lxiv), exclusivement représenté par des
(i) Voy. notre Hist. nat. Rab., p. 278 à 290. {2) Ibidem^ p. 279 à 285.
HISTOIRE NATURELLE 3l
noms empruntés à la tradition antique et médiévale, par des souvenirs livresques.